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Transports - Auto

Renault : le contrat faramineux de Flavio Briatore chez Alpine

L’Informé dévoile le pont d’or offert par le directeur général du constructeur Luca de Meo à son sulfureux compatriote pour redresser les résultats d’Alpine en F1. Sans effet pour l’instant.

Le directeur général du groupe Renault, Luca de Meo, et le nouveau conseiller exécutif d’Alpine F1, Flavio Briatore, avant le départ du Grand Prix de Catalogne le 23 juin 2024.
Le directeur général du groupe Renault, Luca de Meo, et le nouveau conseiller exécutif d’Alpine F1, Flavio Briatore, avant le départ du Grand Prix de Catalogne le 23 juin 2024. THOMAS COEX / AFP

La Formule 1 fait perdre la tête à beaucoup, déboussolés au fil des Grand Prix par le star-system et la pression de la compétition. Au sein de l’écurie Alpine, l’accumulation de mauvais résultats a rendu l’atmosphère électrique. « Je n’aime pas être du côté des perdants », tonnait début 2024 Luca de Meo devant l’équipe réunie à Enstone (Angleterre), une colère froide captée par le documentaire dithyrambique qu’Amazon Prime Video a consacré à sa « Renaulution », son plan de relance de la marque au Losange. Pour le directeur général du groupe Renault, il est inadmissible que le « come-back » du constructeur automobile qu’il orchestre depuis 2020, ne se concrétise pas aussi dans la Formule 1, une compétition dont il est fan. Alors, pour redresser la barre et remporter une première victoire en Grand Prix depuis 2021, il a pris en juin 2024 une décision qui augurait d’un changement radical de stratégie pour l’écurie au A fléché : le recrutement d’un ex-manitou des circuits, l’Italien Flavio Briatore.

Retour au printemps de l’an dernier. « C’est Flavio qui m’a appelé un dimanche pendant un Grand Prix, a confié Luca de Meo aux Échos Week-end. (...) Il m’a dit : ‘Luca, je ne peux pas voir mon équipe dans ces conditions, je veux venir t’aider !’ Il m’a fallu une seconde et demie de réflexion pour accepter sa proposition ! » Il faut peu de temps également à Luca de Meo, tout juste renouvelé pour quatre ans à la tête de Renault par l’assemblée générale du 17 mai 2024, pour imposer le recrutement de l’ex-directeur des écuries Benetton et Renault comme conseiller exécutif de l’écurie Alpine F1. Et ce malgré un CV particulièrement plombé.

Certes, le playboy, âgé de 75 ans, peut se targuer de trois titres de champion du monde des constructeurs et quatre des pilotes. Mais il a été évincé du circuit à la suite du « crashgate » de 2009 (lire encadré) et s’est retrouvé cité dans les Pandora Papers. Briatore, qui s’est reconverti dans le déploiement des night-clubs de luxe Billionaire entre Monaco et Dubaï, ainsi qu’en agent de pilotes, ne prodigue évidemment pas ses conseils gratuitement. Selon nos informations, il obtient de Renault un contrat aux conditions totalement dérogatoires aux standards du groupe, via un contrat de prestation. Le montant ? Pas moins de 2 millions d’euros de rémunération fixe par an, facturés chaque trimestre. Un chiffre exceptionnel pour Renault, où la rémunération fixe de Luca de Meo pour 2025 ne dépasse pas 1,7 million d’euros.

Et ce n’est pas tout. Flavio Briatore décroche aussi un intéressement aux contrats de sponsoring qu’il apporte à l’écurie. Une faveur là aussi hors normes puisqu’Alpine avait banni ce type de commission pour tous ses salariés. « Sous la direction de Laurent Rossi (directeur d’Alpine de 2021 à 2023, ndlr), on avait intégré les bonnes pratiques du groupe Renault qui interdisent aux équipes chargées des contrats de sponsoring d’avoir droit à ses commissions commerciales, indique une source interne. Leurs rémunérations peuvent intégrer un bonus, mais son montant n’est pas lié à la valeur du sponsor négocié. Le système de commission a été remis en place spécialement pour Flavio Briatore. »

Cette faveur fait d’autant plus grincer des dents que le Piémontais a négocié une commission d’apporteur d’affaires de 20 % au lieu des 10 % généralement pratiqués par les agences de marketing sportif. De quoi motiver cette figure de la jet-set, intime de Naomi Campbell, Heidi Klum ou David Beckham. En février, Renault annonce coup sur coup un partenariat avec le pétrolier italien Eni et un autre avec MSC, le premier armateur mondial détenu par la famille italo-suisse Aponte, pour sa division de croisières. « C’est avec une immense fierté que nous réaccueillons Eni en Formule 1 avec BWT Alpine Formula One Team, se félicite alors Flavio Briatore dans le communiqué de presse d’Alpine. Eni a joué un grand rôle dans l’histoire de notre équipe (sous la marque Benetton il y a 25 ans, ndlr) et a été un partenaire important en Formule 1 ».

Devant les dizaines de millions d’euros que représentent de tels deals, les calculettes des membres de l’équipe, qui n’ignorent rien des détails du contrat du nouveau conseiller exécutif, s’affolent. « C’est Luca de Meo qui voulait ce contrat et il a bataillé pour l’obtenir », assurent aujourd’hui plusieurs sources. À la négociation : la directrice juridique Quitterie de Pelleport et l’ex-DRH du groupe Renault, François Roger, brutalement écarté en février dernier. En interne, des cadres s’interrogent : est-il normal qu’un groupe détenu à 15 % par l’État français accorde des conditions aussi généreuses à une personnalité aussi sulfureuse ? Le conseil d’administration de Renault, où siègent deux de ses représentants - Alexis Zajdenweber et, depuis le 30 avril, Constance Maréchal-Dereu - a-t-il donné son feu vert ?

Interrogé par l’Informé, son président Jean-Dominique Senard botte en touche : « le conseil d’administration a bien été informé » par la direction de Renault de l’arrivée de Flavio Briatore au sein de l’équipe Alpine F1 et du projet de redressement des résultats sportifs, mais « il n’a pas étudié » et ne s’est pas prononcé sur son contrat. « Cela relève d’une décision managériale », ajoute Jean-Dominique Senard. Si la transaction avait pris la forme d’un contrat de travail classique, alors le recrutement avec un tel niveau de rémunération aurait dû recevoir l’approbation du comité de la gouvernance et des rémunérations du groupe. Mais un tel feu vert « n’est pas nécessaire pour un contrat de prestation entre deux entreprises, Renault et celle de Flavio Briatore, comme ce qui peut se négocier avec un grand avocat ou un cabinet de conseil stratégique, » indique une source interne. La manœuvre permet qu’aucun des actionnaires de Renault, au premier rang desquels l’État français, n’ait officiellement été informé des détails.

Si seulement Briatore avait redressé l’écurie ! Sans aucun podium depuis le début de la saison, l’écurie se classe 9e sur 10 au classement des constructeurs. L’année précédente, le seul succès enregistré fut les 2e et 3e places atteintes par Esteban Ocon et Pierre Gasly au Grand Prix du Brésil. L’exploit, non réédité, sauva la saison d’Alpine qui passa d’un coup de la 9e à la 6e place du classement constructeurs. Pourtant, Flavio Briatore, qui ne rapporte qu’à Luca de Meo, a les coudées franches. Et il ne s’est pas privé de chambouler l’organisation interne de l’écurie. Une de ses premières décisions fut de se séparer du Team manager Bruno Famin, aujourd’hui chargé de la restructuration du centre de Viry-Châtillon en un centre d’ingénierie de haute performance. Pour lui succéder, le conseiller exécutif d’Alpine a placé Oliver Oakes, un ancien pilote de course britannique qui a repris Hitech, une écurie de Formule 2 et Formule 3, dont le meilleur classement ces dernières années sera 4e du championnat. Moins d’un an plus tard, Oliver Oakes a quitté ses fonctions, laissant Flavio Briatore seul aux commandes. Au même moment, selon The Independant, son frère William Oakes, resté lui à la tête d’Hitech, vient d’être arrêté, en possession de montagnes de cash, par la police anglaise pour avoir « transféré des biens criminels ».

Autre décision de Flavio Briatore, l’éviction fin 2024 du pilote français Esteban Ocon de l’équipe au A fléché au profit de Jack Doohan, dont l’Italien est l’agent. Un choix guère couronné de succès. Après seulement six Grands Prix cette saison et aucun point gagné, le rookie vient d’être débarqué de la monoplace. Il sera remplacé dès la prochaine course, à Imola, par l’Argentin Franco Colapinto, poussé par des sponsors sud-américains d’Alpine, selon L’Équipe.

Un autre changement encore plus structurel est intervenu : l’initiative de Renault d’abandonner la production de moteurs F1, une activité historique sur le site de Viry-Châtillon (Essonne) qui avait fourni les écuries Benetton, Williams et Lotus notamment. À partir de la saison 2026, Alpine s’équipera chez Mercedes. Un crève-cœur pour l’équipe, « une décision difficile mais tout à fait légitime » pour Luca de Meo, qui compare le coût de 200 millions d’euros par an du site français avec l’achat d’un moteur F1 pour une vingtaine de millions.

Interrogée, la direction de Renault n’a pas souhaité commenter nos informations. Flavio Briatore n’a pas répondu.

Un « crashgate » à 100 millions pour Renault 

En recrutant Flavio Briatore, Luca de Meo a fermé les yeux sur un épisode très douloureux pour Renault : le « crashgate » de 2009. Le « faiseur de miracles » avait exigé, en 2008, de Nelson Piquet Jr qu’il provoque un accident lors du Grand Prix de Singapour. La tricherie, totalement illégale, avait pour but de faire sortir la « safety car » et permettre à son coéquipier Fernando Alonso, qui venait de s’arrêter opportunément aux stands pour ravitailler, de se retrouver… en pole position puis de s’imposer ! Elle vaudra à son instigateur une radiation à vie par la Fédération du sport automobile, finalement invalidée par la justice française en 2010. Pour autant, « le scandale a banni l’écurie Renault F1 de la compétition pendant deux ans et lui a coûté au bas mot 100 millions d’euros », s’étrangle encore aujourd’hui un dirigeant du constructeur au Losange.