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Continuer la lectureLe joli cadeau du gouvernement à BlaBlaCar… et à ses concurrents
Avec le plan « Covoiturage du quotidien », la licorne française, comme ses rivaux, empoche plus de 120 euros pour chaque nouveau conducteur inscrit. Elle pourrait toucher 60 millions par an.
Pour BlaBlaCar, le plan gouvernemental en faveur du « covoiturage du quotidien » a tout d’une aubaine. Annoncée en octobre dans le cadre du plan sobriété énergétique, cette initiative prévoit le versement d’une prime de 100 euros à chaque automobiliste prêt à accueillir des passagers lors de ses allées et venues. Ainsi favorisé, le nombre de trajets quotidiens en covoiturage est déjà passé de 650 000 en décembre à plus d’1 million en mars, s’est félicité le ministre délégué chargé des transports, Clément Beaune. Un premier effet positif pour les plateformes de covoiturage, mais ce n’est pas le seul : elles toucheront aussi -et c’est beaucoup moins connu - un montant d’au moins 120 euros pour chaque nouveau conducteur inscrit, selon les calculs de plusieurs opérateurs. À ce jeu, BlaBlaCar, leader français du covoiturage, est celui qui en profite le plus.
Ce jackpot est lié au mécanisme des Certificats d’économie d’énergie (CEE), choisi par le gouvernement pour faire fonctionner son plan. Ces titres sont attribués aux entreprises vertueuses sur le plan environnemental, comme les sites de covoiturage qui permettent de réduire la consommation d’énergie par rapport à ce qu’on appelle aujourd’hui l’autosolisme. Elles peuvent ensuite les vendre à d’autres sociétés. En octobre dernier, le ministère de la transition énergétique a émis la « fiche d’opération standardisée » du covoiturage domicile-travail (moins de 80 km) pour 2023. Elle évalue l’économie d’énergie à 19,7 MWh. Au prix actuel de marché du CEE (6 euros le MWh), le premier trajet déclenche une prime de 120 euros, perçue par la plateforme qui s’engage à reverser 25 euros au conducteur. Si le même automobiliste fait dix trajets en trois mois, l’opérateur touche à nouveau 120 euros mais doit, cette fois, en rétrocéder 75 au conducteur. Dans ce mécanisme complexe, le site aura donc empoché 140 (120+120-25-75) euros en CEE. Des titres qu’il n’aura pas de difficultés à monnayer auprès des producteurs ou distributeurs d’énergie, comme Total ou Engie. En effet, ces derniers recherchent activement à acquérir ces certificats pour éviter d’avoir à s’acquitter d’une pénalité de 20 euros par MWh.
Cette manne bienvenue est immédiatement perçue comme telle par les plateformes de covoiturage. Quand Lancelot Salomon, cofondateur d’Ynstant, prend connaissance du dispositif gouvernemental, il n’hésite pas à évoquer sur LinkedIn la « poule aux œufs d’or du secteur, bien couvée par nos “concurrents”, il faut le dire », visant sans le dire le leader du secteur, BlaBlaCar. Alors qu’il confiait avoir des difficultés à générer des commissions via son app après un an d’exploitation, le dirigeant d’Ynstant juge que, sans ces CEE, « pas d’espoir d’être rentable, donc pas de covoiturage (…). On compte bien utiliser cela pour révolutionner le secteur ». C’est Klaxit, le leader français sur les trajets domicile-travail avec plus de la moitié du marché, qui en profitera le plus. Il a été racheté opportunément en mars par BlaBlaCar, pour 20 millions d’euros en actions nouvelles distribuées à ses dirigeants selon nos informations.
Mais le gouvernement n’a pas oublié les trajets longue distance, chasse gardée historique de BlablaCar. Le ministère de la transition écologique a en effet mis en place une fiche dédiée qui s’applique aussi depuis le 1er janvier. Elle fixe cette fois l’économie générée à 18,8 MWh. Le processus est presque identique : quand le conducteur touche 100 euros pour trois trajets de plus de 80 km, la plateforme touche de son côté 120 euros en CEE à céder. « Plutôt que gonfler les bénéfices de BlaBlaCar et des autres plateformes de covoiturage, ces 120 euros engrangés pour chaque nouveau conducteur pourraient être utilisés plus avantageusement, tacle un expert du secteur. Comme financer d’autres actions en faveur de la réduction des émissions de CO2 ou d’économies d’énergie plus substantielles. »
Plus de 93 000 demandes de primes de 100 euros ont été enregistrées pour des primo-conducteurs longue distance entre le 1er janvier et le 9 avril 2023. Et 64 000 pour les courtes distances. On peut donc estimer que c’est au total 20 millions d’euros qui ont été générés au profit des plateformes sur le premier trimestre, traditionnellement la période de l’année la plus calme sur la longue distance. Sur une année, le dispositif pourrait générer au total jusqu’à 80 millions d’euros. « Avec l’achat de Klaxit, BlaBlaCar en touchera près de 75 % », prévoit un concurrent. La société de Frédéric Mazzella, créée en 2006, en profitera assurément pour dégager cette année le premier bénéfice d’exploitation de son histoire, ainsi qu’elle l’a promis à ses actionnaires.
Les plateformes bénéficient tellement du coup de pouce gouvernemental que certaines semblent gênées aux entournures. Un opérateur courte distance a même choisi de reverser son « sur-profit » : France Covoit by Ecov promet ainsi aux conducteurs qui s’inscrivent chez lui de leur verser une prime de 150 euros… et même 16 euros pour le passager ! « On a décidé d’être transparent (…) et de participer, à notre manière, c’est-à-dire équitable pour tous et d’intérêt de long terme, affirme son dirigeant Thomas Matagne. Avec FranceCovoit, on redistribue au total 180 euros sur les 220 euros reçus ».
De son côté, BlaBlacar insiste plutôt sur ses efforts pour changer les habitudes de déplacement. « Nous réinvestissons beaucoup dans le développement de l’usage du covoiturage, plaide son directeur Europe, Adrien Tahon. Cela passe par une campagne de communication de plusieurs millions d’euros cette année, des investissements technologiques pour ajouter de nouvelles fonctionnalités à la plateforme… Et nous accordons aussi des aides aux usagers. » À écouter l’entreprise, l’enjeu principal est moins d’augmenter la prime de 100 euros des conducteurs que de multiplier les trajets partagés.
Pourtant, plusieurs opérateurs alertent sur un cadre financier non pertinent : le coup de fouet est jugé trop important, avec notamment une économie d’énergie par covoiturage largement surévaluée. Les autorités publiques, Clément Beaune et son homologue au ministère de la transition énergétique Agnès Pannier-Runacher, ont été alertées des déséquilibres créés sur le secteur des transports, mais sans donner suite pour l’instant. Un recours serait désormais en cours devant les juridictions administratives pour trancher sur la légalité des arrêtés définissant les « fiches » covoiturage.