L'abonnement à l'Informé est à usage individuel
Un autre appareil utilise actuellement votre compte
Continuer la lectureEn Moselle, le 4x4 de Jim Ratcliffe (Ineos) peine à sortir d’usine
Le repreneur de l’usine Smart (ex-Mercedes) rencontre divers problèmes dans la production de son premier véhicule, le Grenadier. Ce modèle tout terrain – à essence ou diesel, étonnement — commence à peine à être livré dans les concessions.
« On est allé trop vite, je pense », souffle ce représentant syndical de l’usine Ineos à Hambach (Moselle). Sans nul doute, les salariés de l’ancien site Smart sont fiers - et soulagés - d’avoir été choisis pour produire le premier véhicule de l’histoire du groupe pétrochimique. Mais ils s’inquiètent aussi des problèmes récurrents de qualité et de nombreux arrêts de production. Pour beaucoup, ces incidents sont liés à la forte pression imposée par le groupe du milliardaire Jim Ratcliff pour sortir au plus tôt le Grenadier. L’homme d’affaires britannique de 70 ans, passionné d’automobile, est habitué à ce que les choses aillent vite. Première fortune du Royaume-Uni (16,3 milliards de dollars, selon Forbes), il s’est fait connaître en 2018 par un développement express dans le sport : il a acquis 33 % du capital de l’écurie Mercedes de F1, l’OGC Nice et candidate aujourd’hui pour prendre le contrôle de Manchester United face à des fonds qataris notamment. Il a aussi racheté l’équipe cycliste Sky, pour la rebaptiser en août 2020 aux couleurs de son projet « Ineos Grenadier ».
Le patron prévoyait, lors de la prise de contrôle du site mosellan en décembre 2020, « une livraison du Grenadier aux premiers clients début 2022 ». C’était sous-estimer les nombreux réglages industriels à opérer pour faire passer la ligne de montage d’une petite citadine à celle d’un énorme véhicule tout-terrain. Le modèle, propulsé par des moteurs essence ou diesel de 249 ch fournis par BMW, est un 4x4 de franchissement à l’ancienne, dont Ineos juge les performances à la hauteur de celle du Defender de Land Rover, référence du segment. Les 4x4 de franchissement sont appelés ainsi car capables de rouler sur les surfaces les plus accidentées. Ayant échappé de justesse au malus gouvernemental de 40 000 euros, il est proposé au prix unitaire de 75 000 euros (sans option). Le constructeur affirme avoir reçu plus de 15 000 précommandes depuis fin avril 2022, lors de l’ouverture des carnets.
Après la reprise d’Hambach, Ineos Automotive, qui compte investir 1 milliard d’euros dans le lancement, s’est aussi retrouvé confronté à la pénurie de pièces et de composants électroniques post-covid. La production en série a dû être décalée en juillet, avant de véritablement démarrer en octobre dernier. La ligne de fabrication accusait fin février un retard de plus de 500 véhicules sur le planning, selon des sources internes. Même si un record de 59 exemplaires sortis en une journée de la ligne de montage a bien été atteint début mars, l’objectif de 70 Grenadier quotidiens visé par Ineos, reste encore bien lointain. Quant aux 20 000 véhicules espérés cette année, ils semblent désormais inatteignables.
Ineos, qui a récupéré à peu de frais l’usine ultramoderne de Mercedes en juillet 2020, a consenti un investissement de 50 millions d’euros pour adapter le site à la production du Grenadier. Néanmoins, « des problèmes de conception surviennent régulièrement, rapporte un salarié. Certaines pièces sont défectueuses et un problème d’étanchéité est apparu ». Résultat : des exemplaires produits ne seront pas livrés en l’état. « Il faut comprendre la difficulté à créer un véhicule de grande qualité à partir de zéro, rappelle une source proche de la direction. Il y a bien sûr un délai de mise au point et les problèmes vont être réglés petit à petit. De toute façon, Ineos ne se permettra pas de livrer des véhicules qui ne seraient pas zéro défaut. »
Les arrêts de production se sont multipliés, du fait de pénuries de certains composants mais aussi de pièces mal référencées qui perturbent la ligne de montage, selon des sources internes. Du côté de la direction du groupe, on confirme « un retard dans l’approvisionnement de quelques pièces et de la mise à jour d’un logiciel du véhicule. ». Mais on rejette les problèmes de qualité : « au contraire, la première série de véhicules de lancement dépasse nos attentes de ce point de vue ». Pourtant, la situation devient si compliquée que, début mars, Sir Jim a convoqué le directeur de l’usine, Philippe Steyer, un ancien de Mercedes passé par Hambach et recruté en tant que président de la filiale française d’Ineos Automotive. Depuis quelques jours, la pression est un peu retombée : les premiers Grenadier commencent à être envoyés aux concessionnaires. « Au cours des deux prochaines semaines, nous livrerons 150 véhicules à notre réseau, confirme la direction d’Ineos. Les livraisons aux clients suivront immédiatement après. »
Les 1000 salariés du site mosellan s’inquiètent néanmoins des conséquences de ces revers. Beaucoup jugent que la production des deux modèles électriques du Grenadier, qu’Ineos a promis pour 2025 au plus tôt, pourrait leur échapper. Ces modèles porteurs d’avenir, en phase avec l’interdiction de la production de véhicules thermiques à l’horizon 2035 en Europe, pourraient être produits directement sur le site autrichien de Magna Steyr, le sous-traitant qui a conçu le Grenadier.