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Continuer la lectureIneos : les ventes du 4x4 de Jim Ratcliffe déçoivent, les salariés d’Hambach (Moselle) inquiets
Le véhicule tout-terrain Grenadier imaginé par le milliardaire britannique s’écoule deux fois moins bien que prévu. Les syndicats déclenchent une expertise sur les finances du constructeur.
Séquence compliquée pour la première fortune du Royaume-Uni, Jim Ratcliffe. S’il a réussi, fin décembre 2023, à mettre la main sur 25 % du capital de Manchester United, son club de cœur, l’entrepreneur de 71 ans voit son business trembler. Le groupe de chimie Ineos, qui a fait sa fortune en rachetant des activités pétrolières délaissées par les majors, a connu un exercice 2023 décevant. La baisse du cours des hydrocarbures a fait chuter de 6 milliards d’euros son chiffre d’affaires l’an dernier, à 15 milliards. Ses profits se sont aussi contractés, passant de 2 milliards d’euros en 2022 à seulement 300 millions.
Les difficultés n’épargnent pas l’activité de construction automobile que Sir Jim a lancée en 2021 en rachetant à Mercedes-Benz l’ancienne usine Smart près de Sarreguemines (Moselle). Déçu par l’arrêt de l’iconique Defender de Land Rover, l’ingénieur chimiste a développé le Grenadier, un 4x4 tout terrain à la motorisation essence ou diesel. Jim Ratcliffe, fervent partisan du Brexit, n’avait pas craint de présenter un monstre de 2,8 tonnes faisant fi des inquiétudes sur le réchauffement climatique, des malus écologiques et des ZFE urbaines. Si les ventes ont bénéficié d’un démarrage sur les chapeaux de roues, notamment auprès des clients professionnels comme le Raid, l’unité d’élite de la gendarmerie nationale, ou les pompiers de Grenoble, elles accusent une forte baisse cette année, selon nos informations. Sur les six premiers mois, Ineos Automotive n’avait écoulé que 6 400 exemplaires quand 12 000 étaient prévus au budget. Désormais, le constructeur mosellan n’attend plus qu’un maximum de 17 000 Grenadier commercialisés cette année, contre 26 000 initialement.
La direction du groupe explique ce trou d’air, après seulement une année de production, par une « conjoncture difficile » affectant « tous les constructeurs automobiles », selon un document interne que l’Informé a pu consulter. « La vague des passionnés de 4x4 est passée et nous devons trouver de nouveaux clients », indique dans le document Lynn Calder, nommée PDG d’Ineos Automotive en 2022 pour assurer le succès commercial du Grenadier. Le fabricant mise sur une campagne publicitaire d’ampleur (17 millions d’euros de budget), baptisée « Build for more » et lancée fin juin au Royaume-Uni, en Allemagne et aux États-Unis (ses principaux marchés avec l’Australie). Le constructeur compte aussi sur la présence de l’équipe cycliste « Ineos Grenadier » sur le Tour de France (sans victoire d’étape pour l’instant, 4e au classement général), pour trouver de nouveaux clients.
« Toute la stratégie de notre entreprise va changer pour se concentrer presque exclusivement sur les ventes », affirme Lynn Calder dans la présentation interne. Traduction : l’industriel temporise sur les nouveaux projets - il vient notamment de décider l’arrêt du 4x4 électrique Fusilier, développé en Autriche chez Magna - et met les feux sur la commercialisation de son produit phare. La dirigeante met en place un « Projet Rocket » avec des groupes de travail chargés de trouver des débouchés : des contacts ont été pris dernièrement avec des distributeurs chinois pour percer dans l’Empire du Milieu… « Je ne dis pas qu’on n’a pas de défis à relever, mais nous ne sommes pas inquiets : on observe tous les jours une demande pour ce produit de grande qualité, avance Shashi Vaidyanathan, le directeur commercial France, Monaco et Belgique d’Ineos Automotive. Nous allons aussi pousser le Quartermaster, la version pick-up du Grenadier lancée en octobre. » Pour l’instant, le constructeur « ne réfléchit pas à une réduction du prix » de son véhicule pour relancer les ventes, affirme Shashi Vaidyanathan.
Les ouvriers d’Hambach voient eux le rythme de production s’étioler. De 140 véhicules par jour au départ en 2022, la production de l’usine est tombée à 110 en début d’année et désormais à 90 véhicules quotidiens. « Les postes de production ont été progressivement réduits et il est prévu que cela continue après l’été », indique un salarié mosellan. Aux trois semaines de congé après le 29 juillet, la direction de l’usine prévoit d’ajouter deux semaines supplémentaires de fermeture, en ayant recours au chômage partiel. « La demande a été transmise à la DDET », la Direction départementale de l’emploi, du travail et des solidarités (ex-Direccte), confirme un élu du personnel.
Ces débrayages imposés depuis le début de l’année, également du fait de pénuries de certaines pièces ou de problèmes logistiques, alimentent l’inquiétude des salariés sur l’avenir de l’usine, qui compte 1 300 collaborateurs dont près de 500 intérimaires. D’autant que Lynn Calder a récemment annoncé un projet de site de production aux États-Unis afin de profiter des allègements fiscaux de l’Inflation Reduction Act pour les entreprises produisant sur le sol américain. « Les États-Unis représentent le premier marché du Grenadier avec 35 % des ventes, souffle un salarié. Si Ineos Automotive décide d’y délocaliser la production, ce sera autant de véhicules qui ne seront plus produits à Hambach. ».
Face aux interrogations sur l’avenir, plusieurs syndicats ont réclamé l’ouverture d’une expertise sur la situation financière de l’entreprise. La CFE-CGC, la CGT et la CFDT devraient déclencher le processus en CSE dès ce jeudi 18 juillet. Au cours de la réunion, la direction pourrait aussi annoncer son intention de réduire, à 60 véhicules par jour, le rythme de production de l’usine, afin d’éviter d’accumuler les stocks. « Il n’y a pas de dialogue social avec la direction, pas de transparence, se plaint un délégué syndical. Ils doivent changer leur fusil d’épaule pour relancer les ventes ou trouver des contrats auprès d’autres constructeurs qui feraient produire leur véhicule chez nous. Nous restons très vigilants. »