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Air France attaquée aux prud’hommes par 4 000 stewards et hôtesses de l’air

Le groupe Air France-KLM, dirigé par Ben Smith, refuse de rattraper la progression de carrière dont les personnels navigants commerciaux de la compagnie française avaient accepté le gel en 2013. Il a pourtant accordé cette faveur aux pilotes.

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CHRISTOPH SOEDER / dpa Picture-Alliance via AFP

Les agents du conseil des prud’hommes de Nanterre vont se sentir moins seuls. Alors qu’ils croulent sous 2 800 recours de salariés d’Equans (ex-Engie), l’Informé a appris que leurs confrères de Bobigny (Seine-Saint-Denis) devaient aussi faire face à une montagne de dossiers depuis octobre dernier : 4 000 recours en indemnisation ont été déposés par des salariés d’Air France. « C’est un chiffre approchant car le greffe du conseil des prud’hommes n’a pas encore enregistré tous les dépôts de requête, indique une source proche du dossier. L’action de groupe étant impossible dans le domaine prud’homal en France, on en arrive aujourd’hui à cet amoncellement de dossiers identiques. »

Une catégorie d’employés bien précise est à l’origine de cette procédure XXL : les personnels navigants commerciaux (PNC) de la compagnie aérienne, c’est-à-dire les hôtesses et stewards. Un tiers d’entre eux réclament aux prud’hommes un rattrapage de leur évolution carrière. Comme c’est le cas dans de nombreuses ex-entreprises publiques, les salariés d’Air France progressent au sein de la compagnie en gravissant des échelons (hôtesse 2e classe, chef de cabine 1re classe…) au fil de leur ancienneté, une classification qui conditionne en partie leur rémunération. Mais en 2013, alors que les finances du groupe étaient exsangues, leurs organisations syndicales avaient accepté un vaste plan d’économies (« Transform 2015 »), impliquant notamment un gel des promotions pour 500 millions d’euros.

Dans le cadre de ce blocage, les employés d’Air France sont restés « scotchés » pendant trois ans à leur échelon de 2013. C’est au terme de cette période, en 2016 donc, que le contentieux a démarré. « Il était prévu dans l’accord de 2013 que les salariés récupèrent en 2016 l’échelon qu’ils auraient atteint sans le gel, explique Stéphane Salmon, président du Syndicat national des personnels navigants commerciaux (SNPNC). Mais ce n’était pas l’analyse de la direction. Pour elle, il fallait repartir du niveau de 2013 et faire comme si on oubliait ces trois années de travail à Air France ».

Une décision inacceptable pour nombre d’hôtesses et stewards de la compagnie. Pourtant, seule l’Unac (Union des navigants de l’aviation civile) a porté l’affaire en justice. Le tribunal judiciaire de Bobigny lui a donné raison fin 2020, un jugement qui a été confirmé par un arrêt de la Cour d’appel de Paris en mars 2022. « La Cour d’appel a considéré que la clause de l’accord Transform 2015 était suffisamment claire et précise pour être interprétée en ce que la reconstitution de carrière des salariés devait être faite à la fin de la période de gel, car ses effets devaient se limiter à la période d’application de l’accord, indique l’avocate Ève Ouanson, conseil de l’Unac. Par conséquent, le texte signé par Air France et les organisations syndicales salariés ne doit pas continuer à générer un ralentissement de carrière pour les salariés après 2016 ».

Outre le repositionnement des salariés lésés, la cour d’appel a aussi ordonné à Air France de procéder au rattrapage salarial des salariés PNC à compter du 1er avril 2016 tel que découlant de la reconstitution de leur carrière. Un coût non négligeable pour la compagnie aérienne dirigée par Anne Rigail, qui a choisi de se pourvoir en cassation. Sans attendre l’arrêt de la haute juridiction (prévu avant l’été prochain), quasiment tous les syndicats représentant les PNC d’Air France ont fait appel l’été dernier aux services d’un avocat pour que les salariés obtiennent réparation aux prud’hommes : le SNPNC-FO, l’Unac-CFE-CGC, le SNGAF, l’Unsa-PNC, et l’UNPNC-CFDT. Résultat : 4 000 salariés ont déposé cet automne un recours contre leur employeur devant le conseil des prud’hommes de Bobigny.

« Cette affaire est devenue le déclencheur d’un malaise social généralisé chez les hôtesses et les stewards d’Air France, affirme Stéphane Salmon. Le gel des échelons a mis en exergue les différences de traitement entre les salariés, et notamment avec les pilotes. Ces derniers ont connu la même mesure dans Transform 2015, mais eux ont pu se voir réintégrés dans leurs grilles de salaires » en 2016 à l’issue d’une négociation globale où les syndicats de pilotes ont accepté des mesures de productivité. Malgré de nombreux courriers, « la direction a refusé d’aborder ce sujet avec les hôtesses et les stewards, préférant s’installer dans une position de mépris et jouer la montre judiciaire, ajoute le président du SNPNC. Nous allons nous battre pour rétablir chaque salarié PNC dans son bon droit. »

Ce sujet de l’inégalité de traitement entre les pilotes et les autres catégories de salariés ressurgit fortement aujourd’hui au sein de la compagnie. Certains n’hésitent pas à parler de « discrimination », notamment concernant le plateau-repas à bord, différent pour les pilotes et pour les hôtesses et stewards. Signe de la radicalisation des positions de chacun, les syndicats de pilotes et de personnel au sol comme de PNC n’ont pas réussi à se mettre d’accord, après des mois de négociations l’année dernière, sur l’accord d’intéressement pour 2023.

Les représentants des pilotes (qui ont les plus hautes rémunérations) réclamaient une distribution proportionnelle aux salaires, tandis que les syndicats de personnels au sol et de PNC exigeaient une répartition égalitaire. À l’issue de ce « mélodrame collectif et syndical », ainsi que le qualifie le SNPL (Syndicat national des pilotes de ligne), les quelque 100 millions d’euros qui étaient promis pour 2023 seront finalement distribués aux salariés mais sous forme de participation, a annoncé en interne la direction. Un round de négociation sur l’accord d’intéressement pour 2024 s’ouvre ses prochains jours.

« Il y a une perte de confiance, légitime à mon avis, dans les décisions managériales d’Air France, assène Stéphane Salmon. Notre DG, Ben Smith, a compris que le rapport de force qu’ont su installer les pilotes lui était défavorable. À force de ne négocier qu’avec les pilotes, il a créé une véritable différence de traitement. Cela a fini par braquer les hôtesses et les stewards qui la contestent avec force. Le gel des échelons a matérialisé un décalage posé par la politique sociale d’Air France sur ces cinq dernières années ».

Les pilotes bénéficient, il est vrai, de deux avantages par rapport aux autres salariés d’Air France. D’une part, la direction estime leurs rémunérations équivalentes au niveau international, alors qu’elle juge les salaires de ses hôtesses et stewards très élevés, « au-delà de 30 % de ceux en vigueur dans les autres compagnies comparables », selon un bon connaisseur du secteur aérien. D’autre part, les pilotes ont su activer un levier de négociation important : en acceptant une certaine souplesse sur leurs temps de travail comme sur les congés d’été, ils permettent à la compagnie de faire voler plus d’avions ce qui se traduit en dizaines de millions d’euros de chiffre d’affaires supplémentaire. En contrepartie, leurs syndicats décrochent des accords plus avantageux.

En ce début d’année, la compagnie vient d’ouvrir les NAO (négociations annuelles obligatoires) dans un contexte de « raidissement des positions de chacun », selon une source interne. « Avec ces NAO, nous rappelons à la direction qu’elle a une opportunité à saisir pour rétablir la justice et, enfin, renouer le dialogue avec les hôtesses et les stewards », affirme Stéphane Salmon.

Contacté, le groupe Air France-KLM a répondu qu’il « ne souhaitait pas commenter les litiges en cours ».