L'abonnement à l'Informé est à usage individuel
Un autre appareil utilise actuellement votre compte
Continuer la lecturePourquoi Arnaud Lagardère reste très endetté malgré sa grande braderie
En vendant ses bijoux de famille, le patron du groupe Lagardère est parvenu à rembourser discrètement 200 millions de dettes « cachées ». Mais il doit toujours à BNP Paribas une somme estimée à 162 millions d’euros.
Arnaud Lagardère n’est pas sorti d’affaire. Ces dernières années, l’héritier n’a pas hésité à sacrifier ses joyaux pour éponger ses dettes. En 2020, il a récolté 80 millions d’euros en cédant à la famille Arnault 27 % de sa holding personnelle Lagardère Capital, qui détient ses actions du groupe Lagardère. L’année suivante, il a renoncé au statut protecteur de commandite qui lui permettait de contrôler le groupe Lagardère avec seulement une petite partie de son capital. En échange de cet abandon, il a reçu 10 millions d’actions de l’empire familial, d’une valeur de 200 millions d’euros à l’époque [1]. Malgré tout cela, le dépensier reste toujours lourdement endetté. Selon nos informations, il doit encore un montant estimé à 162 millions d’euros à BNP Paribas.
Car cette grande braderie n’a servi qu’à rembourser d’autres dettes, restées sous les radars. Grâce au chèque de la famille Arnault, Lagardère Capital a versé un super dividende de 199,7 millions d’euros, qui est remonté jusqu’à Arnaud Lagardère. Cet argent lui a permis de solder des prêts qu’il avait discrètement contractés… auprès de plusieurs de ses sociétés [2], qui elles-mêmes avaient emprunté cet argent à Lagardère Capital. Le montant était substantiel : à fin 2019, Lagardère Capital avait ainsi prêté 217 millions d’euros. Des opérations restées cachées car aucune de ces entreprises ne publie ses comptes.
En pratique, ces sommes-là servaient notamment à financer le train de vie de l’époux de Jade Foret. C’est ce qu’a indiqué le commissaire aux comptes de ces sociétés, Guy Isimat-Mirin, dans une note datant de 2017 et révélée par le Monde : « le compte courant avec Lagardère Capital représente le compte personnel d’AL. Au débit sont comptabilisées les dépenses non-professionnelles d’AL (voyages, travaux sur résidence, etc.), que le groupe Lagardère a payées, puis transférées à Lagardère Capital. »
L’acrobatique montage passait notamment par deux de ses sociétés civiles immobilières, propriétaires de ses maisons de Rambouillet et dans la villa Montmorency, à Paris. Pour disposer des lieux, notre homme devait verser à ces SCI un loyer de 160 000 et 420 000 euros par an respectivement. Mais, n’ayant pas cet argent, il empruntait les sommes (et même plus)… à ces SCI. Pour pouvoir lui avancer cet argent, les deux sociétés se sont elles-mêmes endettées (à hauteur de 42 millions d’euros fin 2014). Et leurs capitaux propres sont devenus négatifs, à hauteur de 10 millions d’euros fin 2014.
Mais soyons justes, les emprunts d’Arnaud Lagardère auprès de ses holdings ne lui ont pas seulement servi à maintenir son train de vie. Ils lui ont aussi permis de payer des dépenses liées à l’héritage reçu de son père en 2003. À cette époque, Arnaud et sa belle-mère Betty avaient trouvé un accord pour se partager un patrimoine estimé à 240 millions d’euros. À la veuve, un quart des biens : un appartement à Courchevel, un hôtel particulier à Paris, l’usage des loges à Roland-Garros, quatre places dans la loge Lagardère au Stade de France, et 12 millions d’euros en cash. Au fils unique de Jean-Luc, le reste, dont la participation dans le groupe Lagardère détenues par Lagardère Capital. Pour cela, Arnaud a dû racheter à Betty des titres pour 32,5 millions d’euros. Une acquisition qu’il a financée en empruntant cette somme à une de ses holdings personnelles. En 2017, il n’avait apparemment toujours pas réglé ce prêt, comme l’indique le commissaire aux comptes Guy Isimat-Mirin dans une note : « la créance de 32,5 millions d’euros est la conséquence d’un rachat à Betty Lagardère dans le cadre de la succession de Jean-Luc Lagardère ».
Au passage, précisons que dix ans après la mort de son père, le descendant ne s’était toujours pas acquitté, non plus, des droits de succession sur cet héritage, et continuait à verser régulièrement de l’argent au fisc pour ce faire. Précisément, cet argent provenait d’un compte bloqué d’une société lui appartenant, Lagardère SAS. Un compte doté d’environ 50 millions d’euros en 2003. Un montant qui donne une idée des droits de succession à payer…
Finalement, en 2020, Lagardère Capital a donc distribué un dividende exceptionnel de 199,7 millions d’euros. Cet argent est remonté jusqu’à Arnaud Lagardère, qui l’a utilisé pour payer l’essentiel de ses dettes « cachées ». Les sommes prêtées par Lagardère Capital sont ainsi passées de 215 millions à seulement 143 767 euros…
Reste donc sur les épaules d’Arnaud Lagardère une dette estimée à 162 millions d’euros empruntés à la BNP Paribas. Pour les rembourser, il pourrait vendre une partie de ses actions Lagardère. Il pourrait notamment les céder à Vivendi, dont l’OPA n’est pas terminée. Une offre dite « subsidiaire » court toujours jusqu’au 15 juin 2025. À 24,10 euros par action, elle rapporterait 378 millions d’euros à l’endetté. Lorsque Vivendi avait lancé son OPA en 2022, il avait dû dévoiler ses intentions auprès de l’AMF, et avait alors indiqué au gendarme de la bourse : « M. Arnaud Lagardère a précisé qu’il apporterait à l’offre subsidiaire les actions Lagardère qu’il détient ». Puis il avait ensuite déclaré qu’il ne s’agissait que d’une option, et qu’il comptait en réalité garder ses titres. Fin du suspens le 15 juin 2025.
Contacté à plusieurs reprises, le groupe Lagardère n’a pas répondu.
Comment Arnaud Lagardère a frôlé la faillite
L’origine de la dette d’Arnaud Lagardère est en partie connue. Entre 2005 et 2007, il a dépensé 340 millions d’euros pour monter au capital du groupe Lagardère, passant de 5,5 % à 10,3 %. Hélas, ces achats se sont faits à un cours très élevé : 57,9 et 61 euros. N’ayant pas la somme, l’héritier l’a empruntée au Crédit agricole, via des accords qui ont été révisés de nombreuses fois. Ils comprenaient notamment des clauses d’un remboursement anticipé qui aurait ruiné l’héritier. Selon notre enquête, ces clauses ont été violées à plusieurs reprises, sans que le remboursement ne soit – miraculeusement — réclamé par la banque.
Dans le détail, ces crédits étaient gagés sur les actions détenues par Arnaud Lagardère dans le groupe éponyme. Comme il est d’usage, une clause prévoyait que le prêt soit immédiatement payé si le cours de Bourse tombait trop bas – ce que les financiers appellent un appel de marge ou margin call. En pratique, le titre ne devait pas tomber sous les 19 euros deux jours de suite. Or ce plancher fatidique a été franchi en 2014 puis en 2016 [3]. Pourtant, le Crédit agricole n’a rien demandé. Interrogé sur le sujet par le Haut conseil du commissariat aux comptes, le commissaire aux comptes Guy Isimat-Mirin a expliqué que la banque n’avait « aucune raison » d’activer cette clause, d’abord parce que ce prêt lui rapportait « plusieurs millions d’intérêts chaque année », ensuite parce que les actions données en garantie valaient plus que le prêt.
Parallèlement, le Crédit agricole avait aussi le droit de vendre les actions du groupe Lagardère données en gage sans demander la permission d’Arnaud Lagardère, si le cours de Bourse dépassait 28 euros. Là encore, la banque n’a pas exploité cette possibilité. Elle a toutefois demandé à l’héritier de vendre lui-même des actions, ce qu’il a fait : il a ainsi cédé 3 % du capital entre 2009 et 2018 pour 112 millions d’euros.
Un autre « covenant » (pour reprendre le jargon des financiers) imposait à Arnaud Lagardère de demander l’autorisation préalable du Crédit agricole si sa holding Lagardère Capital lui prêtait plus de 6 millions d’euros par an. Or les prêts accordés ont dépassé ce seuil chaque année entre 2013 et 2017, sans que l’on sache si le feu vert a bien été demandé à la banque. En tout cas, « aucune autorisation du Crédit agricole n’est documentée dans le dossier du commissaire aux comptes », selon le rapporteur général du H3C.
Dernier garde-fou prévu, la banque avait imposé que les dividendes versés par le groupe Lagardère servent avant tout à rembourser le prêt, et pas au train de vie d’Arnaud. Lagardère Capital, qui recevait les fameux dividendes, n’avait donc pas le droit de les distribuer, et de faire remonter ainsi de l’argent à l’héritier. Et de fait, alors que Lagardère Capital a reçu 395 millions d’euros de dividendes bruts (avant impôts) entre 2008 et 2021, ce pactole a essentiellement servi à réduire ses dettes bancaires de 478 à 108 millions d’euros. Mais Arnaud Lagardère, pour financer ses dépenses personnelles, a dû contourner cette interdiction et pratiquer les acrobaties financières décrites précédemment.
Finalement, la situation devenant intenable, le Crédit agricole a autorisé en 2020 Lagardère Capital à verser un dividende exceptionnel de 199,7 millions d’euros. En pratique, la somme a été puisée dans les bénéfices accumulés par Lagardère Capital, ce que les comptables appellent le « report à nouveau ». En 2020, ce poste est tombé de 250 millions d’euros à zéro.
Puis, en 2022, Arnaud Lagardère et sa banque ont fini par divorcer, après dix-sept ans de relations mouvementées. Le dirigeant a préféré s’endetter auprès de BNP Paribas, via un financement complexe : un contrat d’échange (swap) et une vente à terme indexés sur l’action et le cours de l’action Lagardère, indique une déclaration à l’AMF. En garantie, la banque a nanti 7,73 % du capital de Lagardère, soit les deux tiers de la participation détenue par le dirigeant. La garantie s’élevant à 162 millions d’euros, le prêt peut être estimé au même montant.
BNP Paribas est une vieille connaissance d’Arnaud Lagardère. En 2008, elle avait déjà accordé un crédit de 20 millions de dollars sur vingt ans pour financer l’achat d’une villa dans les Hamptons (États-Unis). La demeure avait été acquise pour 19 millions de dollars, sans apport personnel et uniquement grâce à ce prêt, garanti à la fois par une hypothèque sur le bien et la caution personnelle d’Arnaud Lagardère. La banque avait aussi accordé en 2010 un prêt de 11,65 millions d’euros gagés sur un autre hôtel particulier situé villa Montmorency à Paris, qui a été revendu en 2011.
[1] les 10 millions d’actions ont été réparties à 50/50 entre Arjil Commanditée (filiale de Lagardère Capital) et Arnaud Lagardère à titre personnel, qui a ensuite apporté 4,5 millions d’actions à Lagardère Capital, comme le prévoyait le pacte d’associés signé avec la famille Arnault. À l’époque, la famille Arnault détenait 27 % de Lagardère Capital, et a donc aussi bénéficié du débouclage de la commandite.
[2] Arnaud Lagardère avait emprunté de l’argent à trois sociétés lui appartenant : Lagardère SAS et les deux sociétés civiles immobilières. Les deux SCI avaient emprunté cet argent à Lagardère SAS. Enfin, Lagardère SAS avait emprunté cet argent à Lagardère Capital (ex-Lagardère Capital et Management).
[3] le cours est aussi tombé sous les 19 euros depuis 2020, sans qu’on sache si ce seuil de 19 euros déclenchait encore à cette époque un remboursement par anticipation