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Paris 1 Panthéon-Sorbonne : le directeur de thèse faisait travailler une petite main à sa place

Maître de conférences en droit public et avocat, Laurent Vidal a été interdit d’exercer ses fonctions de recherche durant trois ans mais continue à enseigner. Il s’est pourvu en cassation.

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Peter Haas / CC BY-SA 3.0

Maître de conférences en droit public, longtemps codirecteur de différents masters ou départements de recherche de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, avocat au barreau de Paris… Laurent Vidal est un homme occupé. En plus d’écrire des livres de référence, de contribuer à des revues scientifiques reconnues ou d’intervenir dans des colloques du monde entier, il est aussi régulièrement invité dans les médias, notamment pour parler des liens entre le sport, l’économie et la justice. Avec un tel agenda, c’est à se demander comment il trouve encore le temps de diriger les thèses de ses nombreux doctorants. Cette dernière casquette lui vaut justement d’être au cœur d’une affaire qui agite la prestigieuse faculté de droit. Accusé d’avoir imposé à ses thésards de faire réviser leur travail par une de ses connaissances moyennant une contribution financière, il vient d’écoper d’une lourde sanction disciplinaire. Selon nos informations, le Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche (Cneser) a en effet prononcé contre lui une interdiction d’exercer des fonctions de recherche dans un établissement public pendant trois ans, assortie d’une privation de la moitié de son traitement, « eu égard à la gravité des fautes commises ». La juridiction administrative a considéré qu’il avait « méconnu les exigences d’impartialité, d’intégrité et de probité » attendues d’un enseignant-chercheur.

La procédure avait débuté en 2021, lorsque le président de l’université Paris 1 avait saisi la section disciplinaire de l’établissement suite au recueil de plusieurs témoignages, imputant à Laurent Vidal « des manquements graves et répétés à la déontologie universitaire ». Notamment le fait d’inciter des doctorants « en état de sujétion psychologique » à passer par un intermédiaire extérieur - un dénommé Achour Taibi -, voire en faire une « condition » pour soutenir leurs travaux de recherche. Laurent Vidal connaît bien ce fameux correcteur. Et pour cause : il a lui-même codirigé sa thèse, soutenue en 2015, puis a continué de travailler avec lui au sein de l’Institut de recherche juridique de la Sorbonne (IRJS). Après avoir obtenu son doctorat, le jeune chercheur, qui est également devenu avocat, s’est mis à placarder des affiches sur les murs de l’université Paris 1 pour proposer ses services de relecture de thèses ou de mémoires. Rien d’anormal jusque-là : quand ils s’apprêtent à rendre leur manuscrit, les doctorants ont souvent recours à cette pratique pour vérifier l’orthographe ou la mise en page. « Lorsqu’il l’a su, Laurent Vidal n’a pas hésité à orienter certains de ses étudiants, souvent étrangers, vers moi », a témoigné Achour Taibi dans le cadre de la procédure.

Un coup de pouce devenu passage obligé

Problème, dans ce cas précis, son travail serait allé bien au-delà d’une simple correction formelle. Aux yeux du Cneser, les échanges entre Achour Taibi, Laurent Vidal et les doctorants, retranscrits dans la décision, « ne laissent planer aucun doute sur la réalité et le contenu de la mission » du correcteur. Ce dernier rend en effet des rapports abordant des questions de fond ou de méthodologie, voire se livre à des critiques acerbes à la manière d’un encadrant. Comme lorsqu’il écrit à une doctorante, en septembre 2019 : « Avez-vous eu le temps de relire votre thèse ? S’agit-il vraiment de la bonne version ? Je vous prie de m’excuser mais pour moi il s’agit d’un brouillon. Beaucoup de travail reste à faire tant sur le fond que sur la forme… » Des remarques dont Achour Taibi fait visiblement part à Laurent Vidal, car le même jour celui-ci prend sa plume pour recadrer à son tour la jeune chercheuse : « Vous ne devez prendre en compte que ses seules corrections. Et de personne d’autre ». Le maître de conf' lui intime ensuite de payer les sommes qu’elle doit à son correcteur, précisant avoir « personnellement demandé » à celui-ci « de ne plus rien faire tant qu’il n’a pas été réglé de son travail ».

C’est là que le bât blesse : pour obtenir ce suivi de leurs travaux, tâche qui incombe normalement au directeur de thèse, les doctorants doivent payer le correcteur, alors que, pour la plupart, ils sont déjà exsangues financièrement. « Laurent Vidal m’avait recommandé de me faire relire par M. Taibi. Ce qui fut fait, raconte un deuxième thésard dans une attestation. Mais compte tenu du fait que ce dernier devait recevoir quelque chose pour le temps qu’il y a consacré, alors que doctorant je ne pouvais y répondre car sans revenus stables, les choses se sont compliquées ». Gare en effet à ceux qui émettent des réserves sur ce fonctionnement, ou envisagent de faire appel à un autre correcteur. Dans un autre message adressé à la première doctorante, Laurent Vidal écrit : « Ce n’est pas à vous de décider avec qui vous devez travailler. Je n’ai pas le temps de réécrire votre thèse et ce n’est pas mon rôle ». Agacé, il la prévient vertement : « C’est la dernière fois et c’est la dernière chance que je vous offre. C’est Monsieur Taibi qui procédera à la relecture de votre thèse. Je n’ai aucune confiance dans les prétendus correcteurs spécialistes auxquels vous vous référez (...) Si cette façon de procéder ne vous agrée pas, vous êtes libre de rechercher un nouveau directeur de thèse ».

Pour le Cneser, ces discussions démontrent que Laurent Vidal a « imposé » à des doctorants le recours aux services de Taibi, « à l’exclusion de tout autre correcteur », et « leur a régulièrement rappelé de rémunérer ce dernier avant que la soutenance de thèse ne puisse avoir lieu ». Une façon de se libérer lui-même d’une tâche chronophage ? L’organe disciplinaire considère en effet que le chercheur a limité son encadrement des étudiants, en confiant « de fait » une mission de suivi des travaux à un tiers, « et ce sans démontrer qu’il assurait personnellement le suivi régulier de ces travaux de recherches ». « La circonstance que certains étudiants se seraient rendus coupables de plagiat ou que leurs travaux étaient d’une grande faiblesse, sur le plan de la rédaction comme sur le fond, n’atténue en rien les manquements ainsi commis », conclut le Cneser.

Un « simulacre » de jugement, selon le prof

Le maître de conférences Laurent Vidal, pour sa part, conteste fermement cette version des événements, et considère que les faits ont été déformés lors de l’instruction de l’affaire. Déjà sanctionné une première fois en juillet 2022 par la section disciplinaire de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne à cinq ans d’interdiction d’exercer ses fonctions de recherche et d’encadrement de thèses ou mémoire, il avait fait appel en dénonçant « un simulacre de séance de jugement ». Il avait aussi contesté le caractère exécutoire de cette décision, c’est-à-dire son application immédiate, sans attendre le résultat de l’appel. Le Cneser, sollicité une première fois sur cette question en 2023, lui avait donné raison au vu de « l’incertitude de certains éléments rapportés, du non-respect de certaines règles fondamentales de procédure » et du fait que d’autres étudiants encadrés par Laurent Vidal se retrouvaient privés d’encadrement.

Laurent Vidal et son avocat n’ont pas souhaité commenter l’affaire auprès de l’Informé, un pourvoi en cassation ayant été formé. Dans le cadre de la procédure, le maître de conférences s’est plaint de différentes violations des droits de la défense et d’une « partialité » des membres de la formation de jugement disciplinaire. Il a assuré être en « conflit ouvert » avec des personnes ayant mené l’instruction, dont il dénonce le « caractère artificiel » et « à charge ». Un différend notamment lié à un projet de recherche sur le sport, qui aurait eu selon lui « une influence sur la procédure disciplinaire ». L’avocat a aussi dénoncé des pièces manquantes au dossier, voire une volonté de dissimulation. Il a indiqué que, lors des débats, la parole des personnes témoignant en sa faveur avait été maltraitée et que, de surcroît, un témoin à charge avait été entendu sans qu’il soit prévenu. De son côté, le Cneser a considéré que la première décision avait été rendue « à l’issue d’une procédure irrégulière », du fait de l’audition d’un témoin en visioconférence alors que ce n’est pas prévu par les textes.

« Relation » avec une étudiante

Sur le fond, Laurent Vidal a aussi assuré pour sa défense que les trois doctorants ayant subi le système imposé de correction avaient menti, et a accusé Paris 1 d’avoir exercé des « pressions » sur des témoins. Notamment auprès d’une étudiante lors de la pré-instruction pour lui « soutirer des aveux mensongers ». Car un autre volet s’est rajouté à cette affaire : la procédure a ainsi fait état d’une élève avec qui « il entretenait des relations intimes alors qu’il était encore son enseignant ». L’université a accusé le professeur d’accueillir dans son cabinet d’avocats certaines de ses étudiantes « avec une anormalité particulièrement renforcée par l’existence de pressions psychologiques sur ces dernières, et révélées par des témoignages ». Un grief finalement écarté par le Cneser, faute d’éléments suffisants. Selon les arguments de la défense rapportés dans la décision d’appel, Laurent Vidal a qualifié cette accusation de « mensonge » émanant d’une deuxième témoin, « qui n’aurait pas admis sa séparation » avec lui. Auprès de l’Informé, il affirme avoir déposé plainte pour dénonciation calomnieuse contre deux doctorants, selon lui « plagiaires », impliqués dans cette affaire et une personne ayant adressé une lettre à l’université, ainsi qu’une quatrième plainte pour subornation de témoin.

Enfin, l’université souhaitait que l’interdiction d’exercer ses fonctions de recherche s’étende aussi à son rôle de professeur, « dès lors que ce sont ses activités d’enseignement le mettant en contact avec les étudiants qui sont à l’origine des faits ». Mais Paris 1 n’a pas eu gain de cause sur ce dernier point. Le ponte de droit public peut donc théoriquement continuer à enseigner. Et à gérer des dossiers de droit public pour ses clients, car il exerce toujours son métier d’avocat. Cet hiver, Laurent Vidal a quitté le cabinet Publica Avocats, où il avait passé sept ans, pour lancer une nouvelle structure avec l’avocate Yulia Yamova. La jeune boutique, dénommée LVYY, a seulement quelques mois d’existence, mais a déjà remporté deux appels d’offres publics : le premier consiste à accompagner un service de gestion des lanceurs d’alerte pour la commune de Saint-Mandé (Val-de-Marne), le second à fournir des conseils à un dispositif de signalement des actes de violence, de discrimination, de harcèlement et d’agissements sexistes, pour la commune de Valenciennes (Nord).

Article mis à jour le 12.09 à 15h30 avec la mention des plaintes que Laurent Vidal affirme avoir déposées.

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