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Médias - Culture

Rachat des Arènes : Vivendi et Lagardère font la paix

Lagardère renonce à sa procédure pour « fraude » déposée contre Vivendi au sujet du rachat mi-2020 de la petite maison d’édition de Laurent Beccaria. Une décision qui tombe en plein processus de fusion entre les deux géants du livre.

Vincent Bollore
Vincent Bollore ERIC PIERMONT / AFP

C’est ce qu’on pourrait appeler une pax bollorana. Selon les informations de l’Informé, Hachette vient de retirer la plainte déposée en 2020 contre Editis concernant le rachat des éditeurs les Arènes et l’Iconoclaste. Hasard ou coïncidence ? Ce calumet de la paix intervient en plein rachat de Lagardère (maison mère d’Hachette) par Vivendi (propriétaire d’Editis).

Le conflit remonte à mi-2020. A l’époque, Laurent Beccaria et Sophie de Sivry, propriétaires des Arènes et l’Iconoclaste, décident d’en vendre 49% à Editis. A priori, c’est le mariage de la carpe et du lapin. Editis, depuis son rachat par Vivendi en 2018, est contrôlé par la famille Bolloré, et a infléchi sa ligne éditoriale. L’éditeur a distribué le dernier livre d’Eric Zemmour et recruté son éditrice Lise Boëll. Il a renoncé à publier une biographie non autorisée du polémiste d’extrême droite, une autre de Ramzi Khiroun (le communicant de Lagardère), ainsi qu’une enquête de Jean-Baptiste Rivoire sur les médias détenus par les oligarques tels que Bolloré. Il a même distribué le best seller du frère de Vincent Bolloré, Michel-Yves. En face, Laurent Beccaria édite François Ruffin, Eva Joly, Rokhaya Diallo, Denis Robert, Daniel Schneidermann, Noam Chomsky… Après l’arrivée d’Editis, il a encore publié une enquête sur le Puy du Fou, ou une bande dessinée caustique sur Cyril Hanouna et Vincent Bolloré.

Mais le duo ne résiste pas au chèque proposé par la filiale de Vivendi, qui s’élève à 17 millions d’euros. En effet, les Arènes (qui ont engrangé l’an dernier 311.592 euros de bénéfices net sur un chiffre d’affaires de 13,5 millions) ont été valorisés dans l’opération 25,3 millions d’euros, en incluant sa filiale de distribution Rue Jacob Diffusion. Et l’Iconoclaste (150.555 euros de profits sur 4,7 millions de revenus) a été estimé à 8,7 millions d’euros.

Vente secrète

La vente est tenue secrète, et n’est même pas mentionnée dans les comptes d’Editis. Certes, un communiqué commun est publié, mais il évoque uniquement un accord de distribution et passe sous silence l’essentiel, à savoir la cession.

Le secret est gardé durant presque un an, jusqu’à ce qu’il soit éventé par Libération. Laurent Beccaria et Sophie de Sivry assurent alors au quotidien « garder le contrôle du groupe ». Toutefois, le couple a accepté un partage du pouvoir. Un comité stratégique composé des deux fondateurs et de deux représentants d’Editis est instauré. Les statuts de la société, consultés par l’Informé, indiquent que toute décision importante doit désormais obtenir le feu vert préalable de cet organe : budget, dividendes, recrutement ou révocation d’un salarié payé plus de 250.000 euros bruts par an, dépense supérieure à 300.000 euros (notamment engagement vis-à-vis d’un auteur de type à valoir ou avance)… L’accord préalable des représentants d’Editis est même nécessaire pour les décisions exceptionnelles, telles que acquisition, cession, rémunération des dirigeants…

Hachette furieux

Surtout, le deal rend furieux le principal concurrent d’Editis, Hachette, qui avait passé en 2014 une série d’accords avec le tandem. D’abord, l’acquisition de 10% de la filiale de distribution Rue Jacob Diffusion pour 300.000 euros. Ensuite, un contrat de diffusion et de distribution de leurs livres, qui a donc été jeté aux orties pour confier cette tâche à Editis. Enfin, un droit de préemption sur le capital en cas de cession.

En septembre 2020, le n°1 français de l’édition décide donc d’attaquer Editis, Laurent Beccaria, Sophie de Sivry et leurs holdings devant le tribunal de commerce de Paris. Il leur réclame 4,4 millions d’euros, estimant que le contrat de distribution a été résilié de manière « irrégulière », et que la vente a été effectuée grâce à une « fraude au droit de préemption ». Interrogés par Libé, les Beccaria ont « contesté le fondement » de cette procédure, se disant « très sereins quant à son issue ».

Il y avait en effet de quoi être serein. Car la fureur d’Hachette va totalement disparaître suite à plusieurs rebondissements. D’abord, en mars 2021, son PDG Arnaud Nourry, qui s’était publiquement opposé à tout rapprochement avec Bolloré, est viré. Puis, en septembre 2021, Vivendi annonce qu’il monte à 45% du capital de Lagardère et qu’il lancera une OPA sur le solde. Autrement dit, le propriétaire d’Editis va devenir le principal actionnaire d’Hachette. Enfin, en juillet 2022, Vivendi, pour passer sous les fourches caudines des gendarmes de la concurrence, annonce qu’il va finalement céder Editis et donc ne gardera qu’Hachette.

Aujourd’hui, le rachat de Lagardère par Vivendi attend toujours le feu vert de l’anti-trust, et n’est toujours pas finalisé. En théorie, les deux groupes doivent toujours se comporter comme de farouches concurrents, et ont interdiction de se coordonner. Hasard ou coïncidence ? C’est en pleine préparation de ces noces qu’Hachette a décidé de se désister du procès intenté à Editis et aux Beccaria. Selon une source industrielle, la filiale de Lagardère s’est désistée sans conclure d’accord amiable, donc en renonçant à tout dédommagement. L’affaire est donc close…

Contacté, Laurent Beccaria nous a indiqué : « la liberté de publier ce qui nous plait était un préalable à l’entrée dans le capital d’Editis comme partenaire minoritaire. Depuis deux ans, nos échanges portent sur le commercial, la distribution, l’innovation, jamais sur le programme. L’indépendance éditoriale est au coeur de notre identité et elle est respectée par Editis » . Il s’est refusé à tout autre commentaire. Pour sa part, Editis n’a pas souhaité faire de commentaires, et Hachette n’a pas répondu.