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Finance - Conseil

Laurent Baril, la star de l’ombre de Rothschild & Co

Alors que la boutique engage discrètement une refonte de son équipe de private equity, le banquier sexagénaire vient d’être nommé responsable mondial de l’activité. Son profil atypique à bien des égards provoque fascination et crainte.

Une des rares photos de ce discret banquier, ici en 2008.
Une des rares photos de ce discret banquier, ici en 2008. David Brabyn / David Brabyn

Il flotte comme un parfum de renouveau dans les couloirs du 23 bis avenue de Messine. En toute discrétion comme le veut la culture maison, Rothschild & Co a entamé une refonte de sa puissante équipe de private equity ces dernières semaines. Selon nos informations, Frank Cygler et Pierre Sader viennent d’être nommés à la tête de l’activité en France. A 65 ans, le banquier star, Laurent Baril, a quant à lui été désigné responsable mondial du private equity, un poste créé de toutes pièces pour l’occasion. Étroitement aidé par Adeesh Agarwaal, basé à Londres, il animera un groupe d’une quinzaine d’associés. Pour certains, malgré le titre ronflant, aucun doute : le banquier grisonnant prend du recul. « Laurent n’est plus systématiquement en résonance générationnelle avec les associés des fonds, qui ont le plus souvent entre 40 et 50 ans », souffle un concurrent. Pour d’autres, c’est un nouveau rôle à part entière pour un personnage à part.

Car, bien qu’inconnu du grand public, Laurent Baril est un incontournable du business tricolore. Qu’il s’agisse d’acquérir ou de céder une entreprise, le banquier multimillionnaire s’est imposé comme l’un des entremetteurs privilégiés des plus grands fonds d’investissement, de CVC à Ardian, en passant par Wendel, KKR ou PAI. On l’a retrouvé à la manœuvre sur des LBO emblématiques, comme ceux de Picard Surgelés, du verrier Verallia, des cliniques Elsan, des traitements pharmaceutiques Cooper-Vemedia… Personnalité complexe, aux méthodes parfois critiquées - nous y reviendrons -, il est aussi bien redouté par les uns qu’admiré par les autres. Mais personne ne le conteste : il est l’un des artisans majeurs du développement de Rothschild & Co.

Lorsque David de Rothschild le recrute en 1995, la maison ne rassemble encore qu’une trentaine de personnes à Paris. Treize ans après la nationalisation de la banque de ses aïeuls, l’héritier cherche des talents pour accentuer l’essor de la boutique qu’il a recréée dans la foulée. Laurent Baril débarque d’Indosuez, qui s’apprête à passer sous la coupe du Crédit Agricole après une série d’investissements hasardeux. C’est là qu’il s’est fait la main sur les « fusacqs » et les privatisations de l’époque (Saint-Gobain, Suez…) dans le département conseil dirigé par Patrick Mignon - l’oncle de Laurent Mignon, ex-numéro un de BPCE et actuel patron de Wendel, dont Laurent Baril fait connaissance chez Indosuez déjà. Le boom des grandes fusions lui permettra de perfectionner son savoir-faire chez Rothschild. On le retrouve par exemple aux côtés de l’associé François Henrot sur l’absorption de Promodès par Carrefour, en 1999. « Ces rapprochements ont fait naître des mastodontes qui céderont  ensuite des activités secondaires : on est alors au début du bal de « spin-off » sur lequel prospéreront les fonds », rappelle un banquier. Laurent Baril, qui ignore encore à peu près tout du private equity, se retrouve ainsi à conseiller Carrefour dans la revente de Picard Surgelés aux fonds Candover et Chevrillon en 2001.

C’est aussi à cette époque que les banques de culture généraliste comme Rothschild et Lazard incitent leurs associés à se spécialiser par secteur, comme chez leurs concurrentes américaines. « Les ténors se sont attribués les filières les plus excitantes, les moins glamours revenant aux jeunes », raconte un vétéran des « fusacqs ». Laurent Baril, nommé associé-gérant en 2004, travaille sur les matériaux de construction et le bâtiment. Ces secteurs alimentent activement le « pipeline » de « deals » : là aussi, les grands groupes cèdent des filiales à tours de bras. Lafarge revend ses matériaux de spécialité (Materis), puis ses produits de terre cuite (Monier). Saint-Gobain se sépare lui aussi de son activité de tuiles (Terreal) puis de sa filiale de flaconnage (SGD). Les LBO s’enchaînent sur les Frans Bonhomme, Consolis, Gerflor… Wendel, PAI, LBO France, Ardian, Cinven, Apax et d’autres, se succèdent au capital des entreprises. Laurent Baril est presque toujours de la partie, un coup à l’achat, un coup à la vente. « Il est le premier à avoir intégré avant tout le monde que le private equity était une affaire de « repeat business », observe un autre banquier senior. Les fonds ne restent en général que de trois à sept ans au capital d’une entreprise, ce qui débouche sur une autre mise en vente, et ainsi de suite. Cela peut générer de la récurrence dans les commissions d’une banque, pour peu que vous sachiez vous rendre indispensable sur la durée. » A ce jeu, Laurent Baril est l’un des plus doués. « La relation avec les fonds de LBO n’était pas totalement son apanage à cette époque, tempère un historique de Rothschild. Il y avait aussi Grégoire Chertok, Luce Gendry ou Lionel Zinsou (qui partira pour PAI en 2008, NDLR). » La crise de 2008 stoppe le marché. Beaucoup de LBO tendus débouchent sur des restructurations de dette, la montée de créanciers au capital, parfois des ventes par appartement. Des dossiers phare montés par Laurent Baril avant-crise - Vivarte, Materis, SGD, Terreal… - se retrouvent dans l’ornière. Ce qui n’empêchera pas, quelques années plus tard, de revenir à la charge lorsque certaines de ces entreprises changeront de mains à nouveau. Il sera par exemple quasiment toujours là quand les différents « spin-off » de Materis (Chryso, Parex, Cromology) vont se mettre en quête de nouveaux investisseurs.

Dans ses années fastes, Laurent Baril serait même devenu le banquier le mieux payé de la maison, avec des revenus annuels que certains estiment proches de 10 millions d’euros. Mais contrairement à son rival historique Grégoire Chertok, il n’a jamais souhaité s’impliquer dans la gestion de la banque, préférant consacrer toute son énergie à ses dossiers. « Laurent Baril a une approche psychologique et une intelligence qui lui permettent de comprendre rapidement les ressorts d’une situation et la réaction des acteurs autour de la table, estime le gérant d’un grand fonds. A cela s’ajoute une grande capacité d’anticipation que l’on trouve très rarement chez les banquiers private equity de la nouvelle génération. » Tous s’accordent sur son niveau d’exigence particulièrement élevé. Le revers de la médaille : ses collaborateurs admettent en chœur la difficulté, voire la crainte, de travailler à ses côtés. « Il reprenait régulièrement tout le travail des collaborateurs, même s’il était 20 heures et que nous étions attendus le lendemain matin pour un pitch (Ndlr, démarche marketing auprès d’un client potentiel) », se remémore fiévreusement un professionnel ayant travaillé à ses côtés.

Ses concurrents ne sont pas tous fans non plus, lui reprochant d’avoir longtemps abusé de son influence pour capter encore plus de parts de marché, laquelle était à son apogée dans les années 2000. « Il y a eu des situations où, en dépit d’accords de principe trouvés avec nos clients, ces derniers finissaient par signer avec Laurent car il les avait « choisis », raconte  le banquier d’une autre firme. Il était incontournable et on ne pouvait rien lui refuser. Quoi de plus normal puisqu’il a enrichi toute la place de Paris. » Si incontournable que, lors d’une réunion impliquant l’équipe de direction d’une entreprise en vente et l’intégralité des conseils, la star moustachue - que certains ont affublé du sobriquet 118 218, en référence aux personnages d’une publicité des années 2000 pour un annuaire téléphonique - s’était naturellement présentée comme « conseil de l’opération », alors que chacun des banquiers et avocats avaient préalablement précisé qui étaient leur client. Fou rire général dans la salle. Anecdotique mais révélateur de l’égo du personnage, par ailleurs connu pour son humour.

« Entre 2015 et 2020, Laurent Baril a vécu une traversée du désert, avec un assèchement du nombre de mandats. C’est une période où je l’ai senti très affecté », se souvient un patron de fonds. Mais, même parmi ses détracteurs, une majorité de banquiers s’accordent à dire que cette perte de vitesse est aussi et avant tout liée au développement exponentiel de l’offre de conseil en fusions-acquisitions sur la place de Paris. Sur le segment du « large cap », celui des opérations de plus d’un milliard d’euros de valorisation, Goldman Sachs, Morgan Stanley, JPMorgan et Lazard poussent, en plus de boutiques comme Centerview Partners, Jefferies ou Evercore. Et le cœur du « mid-cap » n’échappe pas à une intense concurrence avec des acteurs de renoms comme Natixis Partners, Messier & Associés ou Cambon Partners, parfois à la manœuvre sur de grandes transactions. Une évolution implacable rendant d’autant plus naturel son nouveau rôle de supervision de l’activité private equity au niveau mondial.

Mais, malgré sa quarantaine d’années de pratique sur le terrain, pas question pour Laurent Baril - « l’un des rares fans du Paris Saint-Germain depuis sa création en 1971 », glisse un banquier - de renoncer lui-même aux deals. Après avoir conseillé Wendel dans la prise de contrôle du fonds IK fin 2023, il prépare la revente de Verescence, le flaconnier des plus grandes marques de parfums... issu d’une scission en 2017 avec SGD. Il planche également sur la sortie d’Ardian du capital d’Inovie, l’un des poids lourds de l’analyse médicale en France. « Laurent n’est pas prêt de s’arrêter, et Alexandre de Rothschild n’a nullement l’intention de le débrancher. Dans la soixantaine, chez Rothschild, on est encore jeune », assène un porte-parole de la banque, en faisant notamment référence à une légende de la maison, François Henrot, l’homme des méga-deals du CAC 40. Toujours senior advisor à 75 ans, ce dernier passe d’ailleurs pour être l’un des mentors de Laurent Baril.

Tout serait, de toute façon, affaire d’équipe, insiste-t-on dans la maison. « Penser que les relations de Rothschild avec les fonds reposent sur un individu, aussi doué soit-il, est une erreur », abonde un autre associé. La banque, ajoute ce dernier, chasse en meute pour remporter et exécuter ses mandats : dans un marché du private equity un peu poussif, et où la concurrence est devenue pléthorique, il faut plus que jamais agréger les compétences et jouer collectif. « Si vous ne bossez pas, vous n’aurez rien : vous ne pouvez pas uniquement compter sur des relations privilégiées avec un patron de fonds pour obtenir de sa part un mandat de vente, poursuit le banquier. Il faut aussi croiser votre savoir-faire avec ceux d’autres associés de la maison responsable de tel ou tel secteur d’activité et même d’autres en charge d’une couverture géographique. C’est une sorte de grille matricielle à trois dimensions. » Dans les faits, l’intéressé n’a jamais non plus hésité à travailler avec les associés Vincent Danjoux et Arnaud Joubert pour refinancer une dette ou, le cas échéant, à s’entourer de François Wat pour réfléchir à une introduction en Bourse. Pas de raison qu’il arrête demain.