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Continuer la lectureLes coulisses de l’arrivée du banquier Sébastien Proto à la tête des cliniques Elsan
Il avait échoué à devenir le patron de la Société Générale. Un temps attendu dans le private equity, l’énarque a choisi de se muer en héraut de l’hospitalisation privée.
Malgré une solide minerve autour du cou, Sébastien Proto a l’air plutôt détendu en ce matin de septembre. Voilà à peine quelques jours qu’il préside officiellement Elsan, l’un des géants des cliniques en France avec près de 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Mais le quadra a déjà pris ses marques dans les bureaux art déco du siège du groupe, au fond d’une jolie cour rue La Boétie, à Paris. Après tout, le dirigeant est un habitué du quartier : il a passé des années à deux pas, avenue de Messine, associé gérant de la banque d’affaires Rothschild & Co.
Pourtant, son retour dans le huitième arrondissement n’était pas franchement prévu. Il y a encore quelques mois, Sébastien Proto voyait son avenir à La Défense. Directeur général adjoint de la Société Générale, il briguait fin 2022 la succession de Frédéric Oudéa, patron de la banque depuis 2008. Mais c’est Slawomir Krupa qui a été choisi. Le Paris des affaires l’imaginait alors rebondir dans le private equity. Des discussions ont bien eu lieu avec la holding Groupe Bruxelles Lambert, pièce majeure de l’empire du milliardaire belge Albert Frère (disparu en 2018). Sans aboutir. Mais une chose est claire, Sébastien Proto ne se voyait pas rester dans le secteur bancaire. « Le soir du 30 septembre 2022 (date d’annonce du choix du successeur de Frédéric Oudéa, ndlr), je savais que j’allais quitter ce milieu, glisse-t-il aujourd’hui. Sans précipitation toutefois : maître d’œuvre de la fusion des réseaux de détail de la Société Générale et du Crédit du Nord, il tenait à superviser son chantier encore un peu. « C’était un projet de transformation exigeant, qui m’a amené à faire cinq fois le tour de la France et qui devait se traduire par une suppression nette de 4 000 postes, commente-t-il. Je ne me voyais pas partir comme ça du jour au lendemain. »
La dette, l’inflation, les RH
L’opportunité Elsan a fini par se présenter… Les actionnaires du groupe, menés par KKR depuis fin 2020 (et parmi lesquels se trouvent aussi CVC, Téthys, CNP Assurances, etc.), cherchaient par chasseurs de têtes interposés un dirigeant capable de manœuvrer un paquebot de 135 établissements, 28 000 collaborateurs et 7 500 médecins, dans un secteur pas comme les autres où les ressources restent tributaires de l’assurance maladie. Il s’agissait de remplacer Thierry Chiche, arrivé comme président exécutif fin 2017 après avoir fait ses armes loin de la santé, chez Michelin. Le départ du dirigeant aurait été motivé par des raisons personnelles. « Thierry Chiche a sans doute voulu voir autre chose, et il ne serait pas surprenant de le voir resurgir dans une entreprise du CAC 40, juge un interlocuteur proche des actionnaires. Peut-être a-t-il senti qu’il était de temps de passer la main : il faut bien avoir en tête qu’il a enchaîné plusieurs phases avec Elsan. » DE fait, Thierry Chiche est arrivé dès les débuts du groupe, fruit de rapprochements successifs opérés entre 2015 et 2017 : l’union entre Vedici et Vitalia, puis l’absorption de Médipôle, deux ans plus tard. « Il lui a ensuite fallu tenir la maison pendant la crise sanitaire, puis composer dans un après-Covid où les difficultés persistent dans l’hôpital privé comme public ».
Mais d’autres attribuent le départ de Thierry Chiche à une certaine impatience des actionnaires : selon ces sources, KKR et les autres investisseurs présents au capital auraient jugé que le chiffre d’affaires et la rentabilité ne progressaient pas assez vite à leur goût. En mai, l’agence Moody’s venait effectivement de baisser d’un cran la notation d’Elsan, la plaçant même sous perspective négative. Le groupe, qui a contracté dans le cadre de son LBO avec KKR une dette de 1,75 milliard d’euros à échéance 2028 (un « term-loan B »), doit composer avec des taux d’intérêt qui ont grimpé en flèche. Selon le rapport de notation de Moody’s, que l’Informé a pu consulter, la dette s’élevait à 6,8 fois son Ebitda à fin 2022. L’agence jugeait que, dans les douze à dix-huit mois suivants, le ratio allait se réduire pour approcher 6 fois le résultat, mais guère plus. « La dégradation de la note reflète l’amélioration limitée des paramètres de crédit d’Elsan depuis l’acquisition de C2S en 2021 en raison de facteurs externes, notamment les perturbations liées au Covid, la pénurie de personnel et l’inflation des coûts », écrivait Moody’s.
En interne, des sources évoquent en outre des tensions chroniques entre Thierry Chiche et son directeur général Laurent Chiche (les deux hommes partagent le même nom, mais ne sont pas de la même famille). Le numéro deux du groupe, qui fait partie des cercles des fondateurs des cliniques Vedici, passe pour l’homme de terrain : il connaît les établissements et leurs services sur le bout des doigts. Thierry Chiche, lui, passait une partie de son temps à faire entendre la voix de l’hospitalisation privée auprès des pouvoirs publics.
Justement, la dimension politique du job n’est pas pour déplaire à Sébastien Proto. L’énarque, issu de la fameuse promotion Léopold Sédar Senghor (celle d’Emmanuel Macron, du communicant Gaspard Gantzer, du banquier Nicolas Namias, etc.) , maîtrise déjà bien ses arguments. « Plus de la moitié des actes de chirurgie sont réalisés dans l’hospitalisation privée, 40 % des opérations de cancer… On accueille quatre millions de personnes par an, glisse-t-il. Mon mandat consiste à le faire savoir, mais aussi d’assurer ce rôle important de ce que peut faire le privé en matière de santé au bénéfice des patients. Ce sont des sujets où il y a beaucoup de caricatures. » Objectif assumé : obtenir plus de financements de la part des pouvoirs publics. « Le traitement de l’inflation - qui n’a pas été totalement compensée dans les tarifs en 2023 - est un sujet commun avec le public. Mais si les hôpitaux peuvent vivre en déficit, chez les cliniques, ce n’est pas possible. » Et Sébastien Proto d’assurer qu’un tiers des établissements étaient dans le rouge en 2022 - une vraie menace pour un territoire quand le privé génère plus de la moitié des actes. À l’écouter, la différence de traitement aurait aussi des impacts sur la gestion des ressources humaines et les pénuries de personnel. « Le public a bénéficié de revalorisation salariales, alors que dans le privé, la rémunération des infirmières est par exemple déjà inférieure de 10 %, constate-t-il. Et plus l’âge avance, plus l’écart se creuse. Alors que les personnels font les mêmes missions. » La réforme du système de tarification à l’activité, qui encadre les remboursements des actes des établissements par l’assurance-maladie, va forcément être guettée de près par Sébastien Proto. Le projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2024 doit apporter de premiers éléments sur le sujet.
En attendant, le groupe doit bien continuer à vivre avec l’inflation, le coût de la dette de son LBO et les problèmes liés aux RH. Des sources proches du groupe disent qu’Elsan n’investit pas assez, au risque de voir partir ailleurs ses meilleurs médecins désireux de travailler avec les meilleurs équipements ? « Depuis que KKR est actionnaire, Elsan investit davantage, rétorque-t-il. On mobilise 160 millions d’euros chaque année, et même 250 millions si l’on compte les investissements immobiliers : ce sont des ratios bien supérieurs aux pratiques dans le public. » Plus que dans de nouvelles opérations de croissance externe, Elsan se concentrera dans l’immédiat sur l’enrichissement de l’offre de soin au niveau local, la numérisation du parcours patient, les équipements derniers cris. « Nous avons investi récemment dans des robots chirurgicaux utilisés en urologie pour traiter des cas d’impuissance masculine non définitifs après un cancer de la prostate, illustre-t-il. Le coût unitaire est d’un peu plus d’un million d’euros : le tarif versé par l’assurance maladie pour des actes chirurgicaux serait resté le même, même si nous n’avions pas investi. Si nous étions dans une logique de rentabilité absolue, nous ne ferions pas ce type d’investissement. »
Contacté, Thierry Chiche n’a pas souhaité nous répondre.