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Continuer la lectureBudgets, consultants… les coulisses de la campagne au bâtonnat de Paris
Chaque candidat à la présidence du plus grand barreau de France peaufine sa stratégie pour emporter la mise les 10 et 12 décembre prochains. Avec des armes très inégales.
L’issue est proche : dans guère plus d’une semaine, le barreau de Paris tiendra ses représentants pour les années 2026-2027. Les 10 et 12 décembre prochains, les 34 000 avocats parisiens sont appelés aux urnes pour choisir leur bâtonnier et vice-bâtonnier : à la tête d’un des plus puissants barreaux au monde, ils en sont les porte-parole et défendent les intérêts des robes noires. Les votants ont le choix entre quatre binômes de candidats : Hannelore Schmidt et Benoît Deniau, Frédéric Chhum et Christine Maran, Louis Degos et Carine Denoit-Benteux, et enfin Thomas Baudesson et Clarisse Surin (qui, eux, souhaitent un co-bâtonnat). À en croire les observateurs, les deux derniers duos partent plutôt favoris, plus expérimentés et introduits dans le milieu. Mais tous, pour s’attirer les faveurs de leurs confrères, battent le pavé depuis plusieurs mois maintenant.
Santé mentale des avocats, plus grande transparence, modernisation de la profession… Chaque équipe défend ses marottes via ses professions de fois, les conférences auxquelles il participe ou encore les réseaux sociaux. Pour ce faire, c’est à chacun sa stratégie… et ses moyens financiers. Car l’élection au bâtonnat est très peu encadrée : « La seule règle c’est : vous faites avec vos armes », explique un taulier du scrutin. « Il n’y a pas de budget plafond, pas d’obligation de transparence sur le budget, regrette un soutien d’un des binômes. Cela crée un système où les avocats de milieux aisés peuvent se permettre de faire des campagnes très longues et bien préparées, quand d’autres font tout avec leurs propres moyens. »
C’est notamment le cas de Frédéric Chhum : « L’ordre ne veut pas d’égalité des candidats, il veut la loi du marché. En clair, si quelqu’un peut payer une campagne à 100 000 euros, c’est tant mieux pour lui. Moi, je n’y ai mis que 4 720 euros », nous assure le candidat. De son côté, Hannelore Schmidt indique disposer d’une enveloppe de 20 000 euros. Clarisse Surin et Thomas Baudesson indiquent pour leur part s’être « fixés un budget équivalent à la rémunération annuelle moyenne d’un collaborateur en cabinet : 55 000 euros. » De leur côté, les favoris Louis Degos et Carine Denoit Benteux n’ont pas souhaité nous communiquer leur budget. Si le montant de 200 000 euros circule dans le milieu des avocats, Degos nous affirme « en être très loin », sans préciser à quel point. Et d’ajouter : « Je ne saurais pas dire où j’en suis pour l’instant ! »
Pour pallier ces apparentes différences de moyens, certains postulants se positionnent pour changer les règles : Clarisse Surin et Thomas Baudesson ont ainsi indiqué qu’ils publieraient leurs comptes de campagne après le scrutin. Frédéric Chhum, auteur d’un rapport en ce sens dès 2021, les a quant à lui divulgués ce 5 décembre et propose un plafonnement des montants de campagne à hauteur de 50 000 euros ainsi qu’un remboursement par le barreau de Paris des frais engagés pour les candidats qui dépassent 10 % des suffrages exprimés. Consultée sur le sujet, Hannelore Schmidt indique également n’avoir « aucun problème à exposer ses frais et à publier un tableau excel » de ses dépenses. « Je ne trouve pas que ce soit stupide de poser ce type de principe, de dire : « voilà si on fait la course, on va courir avec les mêmes chaussures, analyse l’avocat Laurent Samama. C’est un sujet légitime. » Le favori Louis Degos pour sa part précise à l’Informé être disposé à rendre publiques ses dépenses… à condition que le barreau s’empare du sujet et fixe les conditions de publicité de ces budgets.
Mais à quoi servent ces sommes déboursées par chacun ? À l’organisation d’évènements comme les soirées de campagne, bien sûr. Mais pas seulement. « Avant, on parlait d’élections qui se gagnaient à coups de cocktail, de réceptions… analyse un observateur du scrutin. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas : tout ce qui est digital a renversé les choses. » Sites internets dédiés, matraquage de posts LinkedIn, campagnes de mailing… Chacun des candidats soigne particulièrement sa communication en ligne. Pour ce faire, le duo Thomas Baudesson-Clarisse Surin s’est offert les services du très prestigieux cabinet de conseil Vae Solis, d’après nos informations. Selon La Lettre, depuis janvier, le barreau de Paris est d’ailleurs conseillé par un ancien du cabinet : Guillaume Didier, aujourd’hui associé chez Forward Global. Plus modestement, Hannelore Schmidt et Benoit Deniau ont engagé les consultantes Fanny et Alexia Berrebi, sœurs d’une de leur soutien Clarisse Berrebi. Frédéric Chhum et Christine Maran assurent s’occuper pour leur part seuls de leur stratégie de communication. Enfin, Louis Degos et Carine Denoit Benteux ont choisi l’un des consultants les plus en vue chez les avocats parisiens : Alexis Deborde.
Fondateur de plusieurs legaltech comme Smartpreuve, Legalstrom ou encore Leganov, cet entrepreneur très introduit dans le petit milieu du droit parisien a accompagné bon nombre de bâtonniers précédemment élus dans leurs campagnes, comme le titulaire actuel Pierre Hoffmann, sa prédécesseure Julie Couturier ou encore Marie-Aimée Peyron. « C’est un vrai professionnel, qui a su s’investir beaucoup au Conseil National du Barreau, au barreau de Paris, explique Laurent Samama. Il a, c’est vrai, ce talent, et cette réussite d’avoir accompagné des candidats victorieux. » « Il est très intégré dans toutes les institutions, offre ses services partout », appuie un confrère.
À tel point que l’efficacité redoutable de ce « faiseur de bâtonnier » pose pour certains des questions. Dans les camps adverses, plusieurs dénoncent un « mélange des genres », Deborde exerçant à la fois des activités de communicant et de legal tech. « Il a une myriade de boîtes, dont certaines bossent avec l’ordre. Il dispose d’énormément de données, depuis longtemps », note Frédéric Chhum. Pour un soutien d’un autre duo, aucun doute : « Le binôme conseillé par Alexis Deborde a très clairement un coup d’avance sur les autres, il dispose de datas très précises et à jour. » De là à poser un problème de conflit d’intérêts ?
Pas du tout, balaie-t-on du côté de Louis Degos et Carine Denoit Benteux. « Alexis Deborde et sa société Leganov suivent à la lettre les règles », assurent-ils à l’Informé, ajoutant que l’entrepreneur joue simplement un rôle d’« informaticien », qui traite de questions techniques et non de fond. Reste que ces obligations qui entourent la campagne sont très succinctes. Selon le vade-mecum distribué aux candidats et consulté par l’Informé, les prétendants ont l’autorisation d’envoyer des e-mailings de campagne à partir du 9 octobre, le jour où leur est remis le fichier actualisé des coordonnés des avocats électeurs. Aussi, le nombre de mails envoyés à plus de 99 personnes est limité à cinq par binôme. Problème, selon plusieurs observateurs : ce cadre serait loin d’être respecté. « C’est le cas à chaque élection, explique une candidate. Le problème étant qu’il n’y a pas de sanction… » De son côté, Renaud Semerdjian, membre du conseil de l’ordre et référent à l’organisation des élections l’assure : « On essaie de faire respecter les règles, et depuis les trois ans que je suis dans cette commission, elles l’ont toujours été ».
Est-il finalement indispensable de s’entourer de prestataires coûteux pour réussir sa campagne ? Certains relativisent : « Ce n’est pas parce que beaucoup d’argent est dépensé que cela fonctionnera à coup sûr, estime Laurent Samama. Il n’est pas obligatoire de faire appel au meilleur consultant de Paris pour être percutant… ». En outre, un grand nombre d’avocats parisiens restent profondément désintéressés par ces batailles pour le bâtonnat de Paris et relativement hermétiques aux communications en tout genre. En juin 2023, 12 388 robes noires seulement avaient pris part au premier tour du scrutin, soit 38 % des inscrits. « Le fait que l’élection soit tous les deux ans nous lasse, souffle un jeune avocat. Les gens sont toujours en campagne : nous, on ne comprend rien et on se fait solliciter en permanence, je ne saurais même pas dire qui est bâtonnier et qui est candidat. ». De son côté, Sandra* exerce dans un cabinet d’affaires international : « Je devrais m’y intéresser, le barreau de Paris est très important mondialement et a un véritable impact sur la profession… mais je n’arrive pas à me plonger dedans, je ne comprends pas bien le rôle qu’ils jouent. »
Face à ce désintérêt, certains grands cabinets vont jusqu’à donner des conseils de votes à leurs collaborateurs, expliquent des avocats. Problème, les binômes n’ont pas tous accès à ces prestigieuses boutiques. « Il y a un vrai souci de visibilité, explique une candidate. Dans certains évènements organisés par des cabinets, nous ne sommes ni reçus ni même invités : certains considèrent que notre présence n’est pas souhaitable. Et cela n’est pas expliqué aux équipes, renvoyant l’image que nous n’avons nous-même pas jugé utile de nous déplacer… » Les quatre concurrents n’ont plus que quelques jours pour se défendre.
*Prénom d’emprunt.