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Continuer la lectureUn typographe français accuse Google Docs d’avoir copié sa police d’écriture
Une guerre des polices oppose le géant du web et le créateur Jean François Porchez. Les deux parties ont défendu leurs arguments au tribunal judiciaire de Paris.
Les millions d’utilisateurs de Google Docs sont-ils les complices involontaires d’un faussaire ? Depuis fin janvier, le débat est ouvert au tribunal judiciaire de Paris, où une drôle de bataille, inédite en France, oppose deux grands concepteurs de polices de caractères. Le célèbre typographe Jean François Porchez accuse son confrère Jean-Baptiste Levée d’avoir contrefait une de ses créations : selon lui, « Le Monde Journal », la police qu’il avait conçue pour l’édition papier du quotidien en 1994, aurait un peu trop inspiré « Spectral », une fonte vendue à Google en 2016. Cette année-là, Production Type, la société de Levée avait reçu plus de 65 000 euros du géant de Montain View pour imaginer cette police aujourd’hui proposée dans la bibliothèque gratuite Google Fonts, et donc adoptée par de nombreux sites. On la trouve également dans tous les outils bureautiques mis à disposition par le moteur de recherche (Google Docs, Sheets...). La création avait même eu les honneurs d’un billet sur le site officiel design.google. Jean-Baptiste Levée assurait alors s’être inspiré d’une vieille édition de Gargantua remontant à 1882. Mais Jean-François Porchez n’y croit pas : le résultat ressemble bien trop à l’ensemble de caractères qu’il avait lui-même conçu. Le différend est aujourd’hui sous les projecteurs de la justice. Lors de l’audience organisée au tribunal judiciaire, les avocats de Porchez, Levée et Google ont croisé le fer. Présent sur place, l’Informé vous raconte les détails d’un étonnant bras de fer, à l’issue déterminante pour tout un secteur.
Au sixième étage du tribunal, pour emporter la conviction des juges, l’avocat de Jean-François Porchez, Me Pierre Lautier, a d’abord déroulé les prestigieux contrats de son client : l’Élysée, la RATP, la Tour d’Argent… Encore récemment, ce chevalier des Arts et Lettres a conçu les polices utilisées par l’équipe de France pour les prochains Jeux olympiques. Autre rappel, l’histoire de la police « Le Monde Journal », de sa présentation à Jean-Marie Colombani, alors président du directoire du quotidien, à sa finalisation six mois plus tard. L’objectif pour le journal était de gagner en clarté, élégance et visibilité. En coulisse, un chantier d’ampleur se mettait en route où il fallut créer non seulement la font initiale, chiffres, lettres caractères spéciaux compris, mais aussi ses multiples dérivées dont l’italique ou le « bold ». Et l’avocat ne s’est pas privé de rappeler dans ce contexte que Levée fut assistant de Porchez quand il a fallu numériser ces familles de police à la fin des années 2000. Dans cette « relation de maître à élève », estime-t-il, le disciple a nécessairement eu accès aux sources de ces caractères avant de fonder en 2014 Production Type, sa propre fonderie numérique.
La guerre des polices
Armé de plusieurs feuilles où étaient imprimées les écritures respectives, parfois en superposition, Me Lautier a joué au jeu des étranges similitudes, persuadé qu’elles ne doivent rien au hasard. « C’est mathématiquement impossible ! ». Pour plaider la contrefaçon, il a également mis en exergue l’originalité de la police « Le Monde Journal » avec des choix artistiques assumés, dans la fluidité et la sensibilité des courbes. Plus d’une quinzaine d’attestations de typographes ont été versées au dossier pour insister sur ce point. Des différences existent certes entre « Le Monde Journal » et « Spectral », mais l’avocat considère qu’elles ne sont dues qu’à de simples manipulations à la souris, insuffisantes pour gommer les trop nombreux points communs. « À la superposition, c’est impossible de les distinguer et ce n’est pas le fruit du hasard », a-t-il insisté. Porchez réclame pas moins de 450 000 euros de dommages et intérêts aux deux autres parties, outre le retrait de la police de la suite Google ou de Google Fonts. Son avocat justifie ce montant de plusieurs façons : moins singulier, le caractère le Monde aurait « perdu de sa force ». S’ajoute aussi « un manque à gagner, une dilution de la notoriété pour Jean-François Porchez, même s’il reste le grand typographe que l’on sait ».
Dans le camp d’en face, Me Florence Gaullier, avocate de Jean-Baptiste Levée, a immédiatement dénoncé les risques d’un tel dossier : « si le « Spectral » est une contrefaçon du « Monde Journal », aucune typographie non excentrique ou de texte ne sera pas une contrefaçon. » Selon elle, l’affaire pourrait donc même se retourner contre Porchez lui-même puisque celui-ci a conçu plusieurs typographies. « Mais on n’en arrivera pas là, car « Spectral » n’est pas une contrefaçon », a immédiatement embrayé l’avocate. Spectral serait au contraire le fruit « d’une création faite en toute autonomie par toute l’équipe de Production Type », où Levée a répondu à la commande de Google en partant d’une police utilisée dans une très ancienne édition de Gargantua. « Et contrairement à ce qui est dit en face, on a dans notre dossier tous les travaux de préparation de cette typographie sur 10 mois de travail. » « À aucun moment les fichiers du Monde Journal n’ont été utilisés », a encore plaidé l’avocate. « [Cela] relève du pur fantasme ».
Le critère de l’originalité
Pour qu’il y ait contrefaçon, encore faut-il qu’il y ait une œuvre originale qui soit empreinte de la personnalité de son auteur. De là, un débat artistico-juridique s’est ouvert dans la salle d’audience. Pour Me Gaullier, « la marge de liberté des créateurs de typographie ne va pas se situer sur la forme globale de la lettre. L’originalité trouve son siège sur d’autres aspects : les graisses (l’épaisseur, ndlr), les gouttes (l’extrémité d’un trait en forme de goutte, ndlr), les empattements (ligne, à l’extrémité de certaines polices, ndlr) ». Lorsqu’on compare deux polices, il faudrait donc se focaliser sur ces détails. L’avocate a aussi relativisé les affirmations du demandeur. Déjà, « les comparaisons faites par la partie adverse portent sur un nombre extrêmement limité de caractères alors qu’il y en a plus de 1 000 par typo ». La méthode de superposition ne serait pas plus efficace. « Dans l’une des pièces, il veut vous démontrer que la surface recouverte par deux lettres M est extrêmement élevée quand on regarde le « Spectral » et « Le Monde Journal » par rapport à d’autres typographies. Si on compare la police « Charter » avec « Le Monde Journal », il y a beaucoup plus de surface recouverte ! Cela voudrait dire que « Le Monde Journal » serait une contrefaçon du « Charter » ? J’ai beaucoup de mal à comprendre pourquoi le recouvrement de la surface est ici pertinent. »
Dans cette guerre de rapports d’expertises, les spécificités des deux polices ont donc été mises en avant par l’avocate de Levée : des lettres biseautées chez l’une, non chez l’autre, et plusieurs autres détails présentés comme pertinents. « Lorsqu’on compare vraiment de lettre à lettre, on se retrouve avec des différences là où la marge de création est possible. » On arriverait à la même conclusion en prenant l’ensemble des deux polices : « le dessin est plus épuré pour le spectral, les empattements sont trapézoïdaux et non pas triangulaires, les majuscules sont plus circulaires que Le Monde Journal, la répartition des graisses est plus lourde et plus dense pour le Spectral, contrairement à celle du Monde qui est nette et fine ».
Selon Me Florence Gaullier, les demandes indemnitaires sont en tout cas astronomiques. « Elles sont basées sur une erreur de départ flagrante, où le préjudice est calculé par rapport au prix d’une licence payante multiplié par le nombre d’utilisateurs, soit des millions de personnes. Or, ce ne sont pas les mêmes marchés ! Il y a d’un côté une police de caractères gratuite intégrée dans un logiciel de traitement de texte et de l’autre, une police payante. Jamais personne ne va payer pour utiliser dans Word la police « Arial » ou « Times News Roman ». « Spectral » c’est ça ! ». Le seul critère pour jauger la valeur, serait de partir de la commande initiale jusqu’à la marge brute, laquelle ne serait que de 18 000 euros pour Production Type. « Si Le Monde Journal avait été choisi pour être intégré dans l’outil, jamais Jean-François Porche n’aurait obtenu 450 000 euros ! ». L’avocate du cabinet Vecken & Gaullier considère que cette affaire aurait finalement d’autres ressorts : ce serait avant tout celle d’« un ancien patron [qui] a du mal à supporter le succès de son ancien assistant. Cette notoriété a été acquise par Jean-Baptiste Levée et son équipe est liée à son talent, sa passion. C’est l’une des personnes les plus intègres que je connaisse ».
La passion française de Google
Dernière à intervenir, Me Alexandra Neri, l’avocate de Google, a expliqué pourquoi son client propose près de 1 500 familles de police gratuitement dans Google Fonts : en reprenant ces caractères, un site se chargerait plus vite. « Et plus les sites sont rapides et accessibles par Google, plus ils sont visités et plus nous pouvons les monétiser via la multitude de services que nous offrons ». Le géant de Mountain View aurait fait appel à la société de Jean-Baptiste Levée pour soutenir les jeunes créateurs tricolores « car la France a une sensibilité pour la typographie ». Mis en demeure, Google a douté de « la prétendue originalité » de la police « le Monde Journal ». « On a cherché désespérément : où est le reflet de la personnalité de l’auteur ? Cela ne nous a pas frappé avec le sceau de l’évidence ».
Pour l’avocate, « le code français protège la typographie sous condition d’originalité, mais la jurisprudence exige une appréciation stricte de ce critère. Or, quand la police est dictée par des exigences techniques, elle n’est pas protégée ». Ce serait le cas ici, selon Google. « Porchez a reçu du Monde un cahier des charges assez strict, avec une police qui devait être lisible sur papier avec des proportions de lettres adaptées. Le demandeur raconte comment il a commis cet exploit : des capitales plus petites et certaines minuscules dessinées plus hautes, permettant ainsi au quotidien de récupérer de l’espace dans sa mise en page ». Dans un rapport d’expertise fourni par le géant du numérique, la police « Le Monde Journal » pourrait même être une contrefaçon de la police « Times ». « On a plus que des doutes sur l’originalité », avance l’avocate de Google.
La juridiction rendra sa décision dans quelques semaines.