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Orange : les étranges méthodes du patron de la CFE-CGC pour se maintenir au pouvoir. Partie 1

Sébastien Crozier dirige la première organisation de l’opérateur depuis 19 ans. Alors que son mandat est remis en jeu, son seul opposant est menacé d’exclusion. Premier volet de notre enquête sur un syndicaliste tout-puissant.

Sébastien Crozier est à la tête de la CFE-CGC d’Orange depuis près de 19 ans.
Sébastien Crozier est à la tête de la CFE-CGC d’Orange depuis près de 19 ans. Pierrot Patrice / Pierrot Patrice/ABACA

Un vent de révolte souffle au sein du premier syndicat de l’opérateur télécoms Orange. Dirigée depuis près de vingt ans par Sébastien Crozier, la CFE-CGC doit renouveler cette année ses instances dirigeantes dont son président. De telles élections ont lieu tous les trois ans, mais le plus souvent la liste Crozier se retrouve sans opposant. Pourtant, cette fois, un de ses membres, David Couchon, ancien secrétaire général de la confédération, compte bien défendre un projet alternatif et changer la donne. « La situation actuelle de tension et de défiance entre notre syndicat et les représentants de la direction et des autres organisations syndicales rend nos propositions et revendications difficilement audibles, a-t-il écrit le 10 février dans un courriel interne que s’est procuré l’Informé. La tournure que prennent les évènements et postures entre partenaires internes du dialogue social me semble mortifère… Toute organisation vivante se doit de renouveler ses idées et ses propres instances (...) Passer le témoin démontre que le collectif prévaut ».

David Couchon fait référence aux violentes batailles survenues ces derniers mois entre la CFE-CGC et les autres organisations syndicales ou la direction. Que ce soit sur le vote pour élire les représentants du personnel au conseil de surveillance d’Orange Actions (le fonds des salariés actionnaires à hauteur de 7,5 % du groupe et 12,1 % des droits de vote) ou les négociations sur le plan de départ à la retraite anticipée.

Ce message n’a évidemment guère été apprécié par Sébastien Crozier. Le dissident a reçu une lettre recommandée de la direction de la CFE-CGC lui annonçant l’ouverture d’une procédure disciplinaire à son encontre. Son email est considéré comme un « message de déstabilisation du syndicat par l’agitation de polémiques ». Il lui est aussi reproché de l’avoir transmis grâce à l’ « usage d’un fichier illicite d’adhérents du syndicat à des fins personnelles ». Enfin, il est accusé de « manque de loyauté vis-à-vis du syndicat, de ses membres et de ses dirigeants ». Si au terme de cette procédure il était radié, alors il ne pourrait pas se présenter lors du scrutin à venir. Pour se défendre, il a été entendu par la Commission de médiation de la CFE-CGC vendredi 7 mars.

Un autre adhérent est lui aussi visé par une procédure similaire pour avoir simplement fait suivre le message de David Couchon. Mécontent, cet élu a contre-attaqué en indiquant que Sébastien Crozier avait adressé un courriel en décembre aux quelque 70 secrétaires de département et chefs de file du CSE avec une pièce jointe extrêmement sensible : un fichier Excel listant 38 salariés victimes d’accidents du travail, ayant tenté de se suicider ou s’étant suicidés depuis 2022… Un tel document peut relever d’une atteinte à la vie privée et à la protection des données personnelles. « Comme vous vous en doutez, ce mail me semble autrement plus grave que mon reroutage », indique le mis en cause. Et d’ajouter : « Il s’agirait d’une purge qu’on ne s’y prendrait pas autrement. »

Ce n’est pas la première fois que cette méthode est utilisée à la veille du renouvellement des instances de ce syndicat. En 2022, lors du scrutin précédent, Philippe Vidal et Amaury Franchette voulaient eux aussi postuler. « Mais nous nous sommes fait exclure pour les mêmes raisons, se souvient le premier, aujourd’hui passé à la CFDT. M. Crozier a tellement peur de perdre son pouvoir qu’il fait régner une ambiance de terreur pour le conserver ».

Amaury Franchette va même plus loin, et détaille les méthodes utilisées. « Ces élections ont lieu tous les trois ans, mais le calendrier n’est jamais communiqué à l’avance, ce qui rend compliqué le dépôt des candidatures, et le moindre faux pas administratif invalide immédiatement votre dossier, explique-t-il. Cette technique permet à Sébastien Crozier de tout contrôler, alors même que le syndicat a besoin de se renouveler ». En 2012, une liste a ainsi été jugée irrecevable 48 heures avant le vote, car un des candidats, Pierre Gojat, n’était pas à jour de sa cotisation. Il avait bien corrigé cet oubli mais rien n’y a fait.

Contacté, Sébastien Crozier n’a pas répondu à nos sollicitations. Toutefois un message interne adressé aux adhérents lundi 17 mars, peut être vu comme une réplique. Il les invite à venir à un séminaire où sera présent le président confédéral de la CFE-CGC, François Hommeril. « Il a tenu à venir nous apporter son entier soutien en ces périodes où notre syndicat est soumis à de violentes agressions », note-t-il. La campagne est donc ouverte. Et pour sa réélection, il peut s’appuyer sur un solide bilan. Il revendique avoir multiplié par cinquante le nombre d’adhérents passés de 60 à plus de 3 000 en l’espace de vingt ans. Il a réussi à faire de la CFE-CGC la première force du groupe. En 2023, elle a même conforté son rang avec 31,7 % des voix devant la CFDT (29,3 %). Grand communiquant en interne, « bon client » et fournisseur de confidentiels pour les médias, au fait de nombreux dossiers, le quinquagénaire est devenu incontournable. Hors de question pour lui de ne pas se représenter une nouvelle fois à sa propre succession. « La CFE-CGC est devenue la confédération générale de Crozier », ironise un élu.