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Continuer la lectureSalaires absurdes, piges impayées… les couacs n’en finissent pas chez Radio France
En avril 2022, la Maison ronde changeait de logiciel RH. Un an plus tard, le nouveau dispositif ne fonctionne toujours pas correctement.
0 euro : c’est le montant inscrit sur la fiche de paie reçue par Jacques*, pigiste pour Radio France, en mars dernier. Pour une journée de travail dans une station France Bleu du sud de la France, le jeune homme a ainsi eu la surprise de ne pas être payé. « Je n’ai pas compris. J’ai tenté de poser des questions, d’interroger les services de Radio France… mais on ne m’a donné aucune explication ». Le journaliste est loin d’être le seul à avoir rencontré ce type de situation ces derniers mois. Dans une autre station locale, Anna* a reçu deux bulletins de paie à 0 euro, un autre à 16 euros. La pigiste a même reçu, en guise de paie… un ticket-restaurant. « Il est écrit qu’il s’agit d’une reprise sur une avance de paie, ce qui me paraît très étrange : je n’ai pas été trop payée sur les mois précédents », note-t-elle.
Et quand vient le moment de poser des questions à sa hiérarchie, même son de cloche que Jacques : « Personne ne sait pourquoi il y a ce bug, on a tous droit à des versions différentes. Le service paie est un peu sombre à Radio France… » Pour expliquer ces difficultés, un nom revient systématiquement dans les couloirs de la Maison de la Radio : Sirhius. Lancé en avril 2022 pour remplacer un logiciel RH devenu obsolète, l’outil a été développé par le groupe Sopra Steria spécialement pour le groupe public et ses près de 5 000 collaborateurs, hors pigistes. Mais dès ses premiers mois, Sirhius ne fonctionne pas correctement et vire au casse-tête pour les gestionnaires de paie de la Maison Ronde, comme le relevaient nos confrères de Libération en août dernier. L’affaire a pris une telle ampleur qu’à l’époque, des salariés avaient adressé une lettre ouverte à Sibyle Veil, la présidente de Radio France, pour l’alerter. La missive avait alors amené la dirigeante à présenter ses excuses.
« Anomalies de paramétrages »
Interrogé sur des problèmes persistants, le groupe indique à l’Informé que si Sirhius rencontre bien « des anomalies de paramétrages corrigées au gré des remontées », « l’étendue des problèmes est néanmoins mineure au regard de la masse salariale de Radio France ». Selon l’entreprise, 8 % de situations ont demandé des corrections lors du premier mois d’utilisation, contre 1% aujourd’hui. Si le logiciel s’est indéniablement amélioré avec le temps, reconnaît un salarié de Radio France, force est de constater qu’un an après sa mise en service, il n’est toujours pas complètement opérationnel. « Tout le monde rencontre encore des galères avec Sirhius, souffle un responsable syndical à l’Informé. Un salarié m’a confié avoir reçu par erreur un bulletin de paie complètement extravagant à plusieurs dizaines de milliers d’euros… »
Comment expliquer une telle déroute ? Selon un proche du dossier, l’histoire était écrite d’avance. « Le cahier des charges du logiciel n’était pas correctement rempli. Radio France regroupe des tas de métiers et de contrats très différents : CDI, CDD, CDDU, pigistes… et les créateurs du logiciel n’avaient pas connaissance de cette multitude de statuts non permanents ». En effet, pour les pigistes par exemple, l’employeur doit éditer une fiche de paie pour chaque journée de travail. Un véritable cauchemar à traiter, dans une maison qui emploie de nombreux journalistes sous des contrats précaires. Toujours selon ce fin connaisseur de la Maison ronde, les concepteurs du logiciel n’avaient donc pas toutes les clés en main pour concevoir un logiciel efficace.
En octobre dernier, un cas particulier a beaucoup fait parler. Alors que certains salariés étaient toujours en attente de leur salaire d’avril, beaucoup se sont vus réclamer le remboursement immédiat de trop-perçus plus récents. Estomaqués, certains ont commencé à se renseigner auprès d’avocats pour attaquer Radio France… À tel point que la direction a finalement fait demi-tour et décidé d’étaler les demandes de remboursement. Selon une source proche du dossier, Radio France a même dû renoncer à réclamer les trop-perçus de certains salariés ayant quitté la maison. En ce qui concerne les pigistes lésés, une adresse mail de contact dédiée a été créée. « Mais ça ne change rien, personne ne nous répond », regrette Marie*, journaliste dans une station du grand ouest. Radio France lui doit aujourd’hui toujours près de 1 000 euros.
Surcoût financier
Si les journalistes sont particulièrement impactés par les déficiences du logiciel, les gestionnaires de paie à Paris et les assistants de gestion en région ne sont pas en reste. « C’est un enfer pour eux : de nombreux postes ont été supprimés, mais les bugs de Sirhius leur donnent encore plus de travail », alerte Bertrand Durand, délégué central de la CGT Radio France. Un autre responsable syndical abonde dans ce sens. « En région, des agents de gestion culpabilisent et s’effondrent, à Paris le turn-over est très important au service paie. » Auprès de l’Informé, Radio France indique prendre très au sérieux la résolution des couacs, notamment « par l’équipe dédiée à la DRH qui a été renforcée pour répondre aux salariés impactés dans les meilleurs délais. » Et d’ajouter qu’une « cellule spécifique » a été mise en place en janvier « pour le traitement des paies complexes avec désormais 6 personnes (contre 3 précédemment) ».
Mi-avril, Radio France a finalement reconnu qu’il y avait toujours un problème et qu’il n’y avait pas d’autres choix que de prolonger l’assistance de Sopra Steria pour améliorer le logiciel. Des consultants vont par exemple continuer à être sollicités pour déterminer les causes de cet échec et trouver des pistes d’amélioration. « Il y a de quoi s’inquiéter : cela va engendrer un surcoût financier sur lequel nous n’avons aucune visibilité », rappelle Bertrand Durand. Il y a quelques mois, la direction évoquait un coût total de 12,5 millions d’euros pour la mise en place de Sirhius. « Cher payé pour un logiciel qui ne fonctionne qu’à moitié ! » ironise un membre du CSE.
*Les intéressés ont demandé à être cités sous couvert d’un prénom d’emprunt.