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Médias - Culture

Michaël Youn, Philippe Lacheau… comment un casting de rêve a tourné au fiasco

La tête d’affiche qui se rétracte, un flop en salles, des procès dans tous les sens… la comédie Christ (off) a été un véritable chemin de croix.

Montage l’Informé. 
CHARLY TRIBALLEAU / AFP
MATTHIEU MIRVILLE / MATTHIEU MIRVILLE / DPPI VIA AFP
Montage l’Informé. CHARLY TRIBALLEAU / AFP MATTHIEU MIRVILLE / MATTHIEU MIRVILLE / DPPI VIA AFP

C’est l’histoire d’un film catastrophe. Ou plutôt d’un film qui vire à la catastrophe. Dès le départ, son réalisateur, Pierre Dudan, avait quelques ambitions pour le moins personnelles. « Je préfère les nanars qui restent dans les mémoires, aux films moyens qui s’évaporent tout de suite des esprits. » Mais le créateur de Christ (off), une comédie retraçant les aventures d’un groupe de musique chrétienne, a rapidement dû se résigner : son long-métrage, maudit, a vite été oublié. Le casting était pourtant solide, avec Jarry, Simon Astier, Lucien Jean-Baptiste, Victoria Bedos, Bernard Le Coq et surtout Michaël Youn, en chanteur raté qui doit se faire passer pour un membre du clergé. Et le budget confortable : 7,2 millions d’euros. Mais la comédie, sortie en 2018, a attiré… seulement 103 000 spectateurs, ce qui en fait l’un des plus gros flops du cinéma français cette année-là. Surtout, cet échec commercial n’est pas le seul mal associé au projet, loin de là : en coulisses, Christ (off) a suscité un nombre surprenant de conflits entre acteurs stars et pros du cinéma. Des hostilités, restées secrètes, qui viennent tout juste de trouver leur épilogue.

Pour comprendre cette affaire aux mille et une péripéties, il faut remonter en 2016. Alexandra Fechner, fille du célèbre producteur Christian Fechner (La soupe aux choux, L’aile ou la cuisse, Les bronzés 3) et elle-même productrice, monte alors deux longs métrages, avec des équipes similaires : Philippe Lacheau comme interprète principal, le même Lacheau au scénario, accompagné de Julien Arruti et Pierre Dudan, et enfin, comme producteur exécutif, Franck Milcent. Le premier film, Alibi.com, sort en février 2017. C’est un énorme succès : 3,5 millions d’entrées au box-office, pour un budget initial de 7,5 millions d’euros. Le tournage de la seconde comédie, Christ (off), devait débuter un mois plus tard. Mais à la dernière minute, Philippe Lacheau quitte le projet. « La version officielle, c’était qu’il souhaitait souffler suite au succès d’Alibi.com, indique à l’Informé une source proche du dossier. En réalité, il était en désaccord sur le plan artistique à propos du scénario. Il ne croyait pas au projet et n’a pas voulu y associer son nom. » Contacté, l’acteur n’a pas répondu à nos questions.

Le départ de la tête d’affiche est une catastrophe pour la production, alors que de grosses dépenses ont déjà été engagées. La préparation du film est stoppée pour chercher un autre acteur. Le 4 mai 2017, c’est finalement Michaël Youn qui est désigné pour interpréter le rôle principal, avec 225 000 euros de rémunération à la clé. À la recherche de nouveaux financements, Fechner se tourne vers une société qui se lance dans le cinéma, European Movies Group (EMG). On retrouve dans cette structure créée en 2016 à Nice des gérants de fortune - Don Pierre Giacobbi et Nicolas Alleman - le producteur de cinéma Pascal Judelewicz, un entrepreneur de la fintech Michael Priem, un promoteur immobilier controversé, Patrick Diter, ou l’ancienne dircom de Canal+ Sylvie Ruggieri. EMG apporte 1,5 million d’euros, en échange de 35 % des droits sur la comédie et d’une partie de ses recettes futures. « Nous avons levé des fonds auprès d’investisseurs qui souhaitaient bénéficier des mécanismes de défiscalisation offerts par le cinéma, raconte un porte-parole d’EMG à l’Informé. C’est dans ce cadre que nous avons rencontré Alexandra Fechner. Elle nous a présenté le projet Christ (off), qui nous a séduits. » La nouvelle société pensait prendre peu de risques, en s’entourant de professionnels du cinéma. Elle a finalement presque tout perdu.

Le film sort le 11 juillet 2018, quatre jours avant que l’équipe de France ne remporte la Coupe du monde de football. Une date qu’EMG et Fechner qualifieront de « calamiteuse » quelques années plus tard, devant le tribunal de commerce. « Au départ, on nous avait parlé de décembre, puis des vacances scolaires de février… La date a été repoussée encore et encore, explique le porte-parole d’EMG. Sans cette mauvaise temporalité, le film aurait certainement reçu un meilleur accueil. » Un timing regrettable qui serait lié à l’absence d’expérience du distributeur, selon EMG : « Au début, Alexandra Fechner nous avait parlé de distributeurs importants, comme SND [qui appartient au groupe M6, ndlr]. Elle nous a par la suite expliqué qu’ils s’étaient désistés. Ce n’est que beaucoup plus tard que nous avons découvert qu’elle avait créé une société pour s’assurer elle-même de la distribution. Mais c’est un métier en soi, ça ne s’invente pas. » Il s’agissait de MCP, cofondée avec le bras droit de la productrice, Franck Milcent et l’entrepreneur Michael Priem, principal actionnaire d’EMG. MCP a assuré la distribution aux côtés de la Belle Company.

« L’idée, c’était de passer par des investisseurs privés et d’avoir moins recours aux mastodontes de la distribution, qui imposent leurs idées pour le moindre euro qu’ils investissent en coproduction, raconte un investisseur de MCP à l’Informé. Nous voulions proposer une approche différente du financement, qui rééquilibrerait le rapport rentabilité/risques au bénéfice du producteur. » Autrement dit, prendre en charge une grande partie des dépenses, dans l’espoir d’empocher des recettes plus importantes in fine. Encore faut-il qu’il y ait des recettes à se répartir.

Cette aventure - où rien ou presque ne s’est passé comme prévu - donne finalement lieu à des procès tous azimuts. D’abord, Fechner tente de récupérer une partie de sa mise en attaquant Philippe Lacheau aux prud’hommes. Elle l’avait licencié pour faute lourde suite à son départ précipité et lui demande 4 millions d’euros de dommages et intérêts. L’acteur et la société de production trouvent un accord fin 2019 : Fechner cède ses droits sur les suites d’Alibi.com à la société de Lacheau, BAF Prod, et à Axel Films pour 2,5 millions d’euros. Ce qui leur permet de sortir Alibi.com 2 en 2023, qui enregistrera plus de 4,2 millions d’entrées.

Cet accord suscite l’appétit de l’avocat de Fechner, qui réclame sa part du gâteau. Il estime avoir contribué à la résolution du litige avec l’acteur et demande 360 000 euros, à titre d’honoraire de résultat. En face, Fechner fait valoir que le deal n’a pas de rapport avec la procédure aux prud’hommes sur laquelle travaillait l’avocat. Le conseil saisit donc le bâtonnier de Paris, mais en vain. Il obtient simplement le paiement d’un reliquat d’honoraires (5 000 euros). Sans plus de succès en appel et même devant la cour de cassation. « Il a peut-être considéré de bonne foi qu’il s’agissait d’honoraires de résultats, peut-être y a-t-il aussi vu une opportunité d’accroître son chiffre d’affaires et a voulu tenter un coup », indique Me David Koubbi, qui représente Fechner Films dans cette affaire.

Mais ce n’est pas tout. Parallèlement, EMG attaque Fechner devant le tribunal de commerce de Paris pour réclamer plus d’1,4 million d’euros. La société d’investissement se réfère à une clause de leur contrat, qui lui garantissait un million d’euros sur la vente du long métrage à une chaîne télévisée. À l’époque de la signature, aucune chaîne ne s’était positionnée pour acquérir les premières diffusions télé. Le plan de financement mentionnait bien une contribution potentielle d’un million d’euros de Netflix, mais la plateforme ne figure pas parmi les investisseurs finaux.

En 2021, le tribunal de commerce donne raison à EMG. Il considère que l’accord est clair : si la comédie était vendue à une chaîne télé, EMG devait percevoir un million d’euros immédiatement ; si elle ne l’était pas, la société devait percevoir ce million dans les trois ans suivant la date de sortie en salles. Fechner est donc condamné à payer un million d’euros à EMG, ainsi que 100 000 euros de recettes provenant de l’exploitation du film au Benelux. Une décision qui plonge Fechner Films « dans une situation excessivement difficile », comme elle l’indique dans ses comptes, qui précisent que « si le jugement se confirmait en appel, la société serait dans une situation financière insolvable ».

Fechner fait appel… Et obtient en partie gain de cause. En 2023, la cour d’appel de Paris donne une interprétation différente du contrat. Elle estime qu’il prévoyait seulement d’affecter prioritairement les recettes sur la vente du long métrage à EMG, jusqu’à ce qu’elles atteignent la somme d’un million d’euros. Et que dans le cas où aucune vente TV ne serait réalisée, EMG ne toucherait rien. Fechner n’aura donc pas à verser un million d’euros. Elle devra par contre bien s’acquitter des 100 000 euros qu’elle avait été condamnée à payer en première instance à son ancien partenaire. EMG s’est pourvu en cassation, mais sa demande a été rejetée il y a un an. Son nouveau président, l’entrepreneur niçois Nicolas Alleman, explique à l’Informé vouloir reprendre contact avec Fechner : « L’objectif maintenant, c’est de voir ensemble comment on peut travailler sur le produit. Le film existe, il a été payé, il faut essayer de le valoriser, notamment sur les plateformes de streaming. » La société a abandonné le cinéma - Christ (off) est le seul long métrage dans lequel elle a investi - et envisage aujourd’hui de se tourner vers la production de concerts. De même, Pierre Dudan n’est plus retourné derrière la caméra…

Ni Fechner Films ni ses avocats dans la procédure contre EMG, Mes Constance de Garidel-Thoron et Benoît Goulesque-Monaux, n’ont répondu à nos sollicitations. Contacté par le biais de son conseil, Me Olivier de Fontibus, l’avocat qui a perdu face à Fechner n’a pas souhaité s’exprimer.