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Médias - Culture

Comment Canal+ et Vincent Bolloré ont fait naître le cinéma chrétien en France. Partie 1

Depuis 2021, la filiale de Vivendi a financé une dizaine de films d’inspiration catholique, soit la quasi-totalité de la production hexagonale en la matière. Premier volet de notre enquête en trois parties sur le développement de ce nouveau genre en France.

En février 2022, Vincent Bolloré a fêté les 200 ans de son groupe en costume traditionnel breton à Ergué-Gabéric, près de Quimper.
En février 2022, Vincent Bolloré a fêté les 200 ans de son groupe en costume traditionnel breton à Ergué-Gabéric, près de Quimper. FRED TANNEAU / AFP

« Une sorte de miracle ». Steven Gunnell n’a pas d’autre mot pour qualifier l’intervention quasi divine de Vincent Bolloré et de son groupe pour sauver son projet. Mi-2024, le réalisateur de Sacré cœur peine à réunir les fonds nécessaires pour boucler son film documentaire consacré à une mystique du XVIIe siècle. Dans son téléphone, l’ancien chanteur du boys band Alliage converti au cinéma a le portable du milliardaire catholique depuis qu’un certain « père Guillaume » les a mis en relation. Il tente sa chance. « Il nous manquait plus de 350 000 euros pour réaliser la partie fiction, explique Steven Gunnell à l’Informé. Comme nous étions en contact avec Vincent Bolloré depuis plusieurs années, je l’ai sollicité par SMS, et il m’a demandé de voir cela avec Gérald Brice Viret », le directeur général de Canal+ France. À l’invitation du réalisateur, les deux hommes viennent le voir sur le tournage du film le 7 juin 2024, et acceptent de lui fournir la somme manquante contre le pré-achat des droits de diffusion télé. Un coup de pouce décisif qui leur vaut aujourd’hui d’être remerciés au générique. Pourtant, à peine deux mois avant cette visite des plateaux, Vincent Bolloré jurait sous serment, auditionné par des députés, ne jouer aucun rôle dans les programmes de Canal+ : « Je ne suis plus rien dans ce groupe. Je ne mets rien à l’antenne… Je ne suis jamais intervenu dans le choix des contenus du groupe Canal, en aucune façon. »

Sacré cœur n’est pas un cas isolé. Selon notre enquête, la chaîne a financé au total une dizaine de films chrétiens, le plus souvent sur une ligne traditionaliste, permettant la naissance d’un genre inexistant auparavant en France. Avant que Canal+ ouvre les cordons de sa bourse, la production hexagonale en la matière était quasi nulle. Le distributeur spécialisé sur le créneau, Saje, en était réduit à importer des œuvres étrangères, provenant essentiellement des États-Unis. Selon le patron fondateur de cette société, Hubert de Torcy, les motivations de ce généreux argentier sont multiples : « la volonté de l’ancien président de la chaîne, Vincent Bolloré, qui n’a jamais caché sa foi, n’y est pas pour rien. Mais Canal+ y voit aussi une opportunité. On voit bien que le public demande davantage de transcendance. »

Dans le détail, au-delà de Sacré cœur, le groupe a soutenu De mauvaise foi, une tentative de marier film religieux et comédie populaire grand public, avec Pascal Demolon et Philippe Duquesne à l’affiche. Selon nos informations, la chaîne cryptée a apporté 625 000 euros sur les 2,7 millions d’euros de budget. Une aide là encore déterminante, comme l’a raconté Hubert de Torcy, ici producteur : le financement « n’a pas été une promenade de santé. On a essuyé beaucoup de refus d’acteurs traditionnels du cinéma. Souvent, ils n’ont pas hésité à nous dire franchement que c’était pour des raisons idéologiques. Mais nous avons eu la garantie d’avoir le pré-achat de Canal+ et Ciné + OCS ». Le budget a aussi bénéficié d’un don de Michel Yves Bolloré, frère de Vincent et membre revendiqué de l’Opus dei, un geste salué au générique.

Toujours dans le registre de la comédie, Canal+ a aussi apporté 850 000 euros sur le budget de 1,4 million d’euros de Reste un peu, le film de Gad Elmaleh qui raconte sa conversion au catholicisme.

Réhabiliter l’image des prêtres

La filiale du groupe Bolloré a aussi investi dans plusieurs longs métrages sur la vie des hommes d’Église. C8 a acheté le documentaire Prêtres en confession, un portrait de cinq ecclésiastiques français. Le projet est ensuite sorti en salles dans une version remaniée sous le titre Sacerdoce. L’objectif était clairement affiché : « réhabiliter la figure du prêtre dans l’opinion : faire comprendre aux gens que le prêtre n’est ni un ange qui devrait être parfait, ni un pervers sexuel en puissance. » Ce documentaire a été réalisé par Damien Boyer, d’après une idée originale d’Émile Duport, directeur général de Progressif Media. Cette société d’influence numérique, dont Vivendi détient 14,2 %, est à l’origine de campagnes contre des ONG comme Reporters sans frontières ou les Sleeping giants, ou contre le député LFI Louis Boyard. Précédemment, Émile Duport avait milité dans différents mouvements anti-avortement, dont la Marche pour la vie.

Parallèlement, Canal+ a financé quatre fictions sur des hommes de foi : l’Eden (sur un Chrétien d’Orient), l’Agneau (sur un prêtre accusé d’attouchements sur une jeune fille), Que notre joie demeure (sur l’assassinat du père Hamel), et Je m’abandonne à toi (sur un aumônier à la légion étrangère). Leur réalisatrice, Cheyenne-Marie Carron, est la pionnière française du genre chrétien. Elle produit et distribue elle-même des œuvres hors du système traditionnel, sans aide du CNC (Centre national du cinéma). Ses budgets sont modestes (quelques centaines de milliers d’euros) et son audience limitée (quelques milliers d’entrées). « J’ai galéré 20 ans seule, sans aide, sur des films que je portais à bout de bras, raconte-t-elle à l’Informé. Au moment où j’étais sur le point de renoncer, j’ai eu la chance de rencontrer des membres de Canal+, et de leur présenter mon travail et mon univers. » Une référence ici à Gérald Brice Viret, son adjoint Jean-Marc Juramie, et au directeur des acquisitions Laurent Hassid. « Grâce à Canal, je peux continuer à faire mes petits films, sans aucune influence et en totale liberté, reprend la cinéaste. Ce sont les seuls du milieu du cinéma qui m’ont tendu la main" ,  Les chaînes du groupe Canal+ ont, de fait financé tous ses nouveaux projets depuis 2023 (auquel s’ajoute le prochain, Il était une fois le printemps). Elles ont également acheté les droits de diffusion de ses huit longs métrages précédents, régulièrement remis à l’antenne.

Pour compléter la liste, il faut enfin ajouter Vaincre ou mourir, produit par le Puy du fou. La chaîne dirigée par Maxime Saada a apporté 1,25 million d’euros sur un budget de 3,46 millions d’euros.

Une promotion géante

À chaque fois, le groupe ne s’est pas contenté d’apporter des fonds. Il a aussi offert une formidable vitrine aux projets. Régulièrement, les médias de la galaxie Bolloré ont été « partenaires » de ces films. Il s’agit d’un échange de bons procédés : d’un côté, les chaînes et magazines s’engagent à faire la promo du film, de l’autre, ils voient leur logo apparaître sur le matériel publicitaire (affiches…), reçoivent des places pour des avant-premières, etc. Sacré cœur et De mauvaise foi ont ainsi fait l’objet de tels accords avec Europe 1 et CNews, qui a aussi associé son nom à Sacerdoce. Le docu fiction des Gunnell a aussi topé avec le Journal du dimanche, et l’hebdomadaire France catholique [*].

La pratique du partenariat est courante, mais s’est ici accompagnée d’une mise en avant considérable. Sacerdoce a eu droit à un reportage dans En quête d’esprit, l’émission religieuse de CNews, et à une critique élogieuse dans Le Journal du dimanche : « les cœurs se livrent avec profondeur et sincérité… dans des paysages magnifiquement filmés », louait le magazine. Pour De mauvaise foi, CNews a reçu l’acteur Pascal Demolon et publié un article laudateur sur son site interne, Europe 1 a reçu les comédiens dans son émission religieuse, son émission cinéma, et son émission médias, tout en vantant le long métrage sur ses réseaux sociaux, et le JDNews a publié une critique positive. Le film de Gad Elmaleh et Vaincre ou mourir ont aussi été promus sur toutes les antennes maison, comme l’avait raconté l’Informé.

Mais le meilleur exemple de promo XXL est bien celle consacrée à Sacré cœur. (cf. encadré ci-dessous). « Ce sont les seuls à soutenir les films chrétiens à la télé. Et heureusement qu’ils sont là pour le faire, cela permet d’avoir de la diversité », se réjouit Sabrina Gunnell, co — réalisatrice du docu fiction avec son mari.

Grâce à cette promotion et quelques polémiques - une salle municipale à Marseille a déprogrammé le film au nom de la laïcité, avant d’être désavouée par la justice, et la régie publicitaire de la RATP et de la SNCF, a refusé l’affiche -, Sacré cœur a rencontré le succès, avec 465 000 entrées. Comme l’a déclaré Steven Gunnell aux Incorrectibles, « Vincent Bolloré est content, il est ravi pour nous. On s’envoie régulièrement des échanges de satisfaction. » C’est de très loin le meilleur résultat jamais obtenu par un film chrétien (cf. graphe).

Le couple Gunnell s’est d’ailleurs déjà lancé dans un nouveau projet encore plus ambitieux, une reconstitution des derniers jours de la vie de Jésus. Baptisé La lumière du monde, son budget prévisionnel est de 5,3 millions d’euros, un montant sept fois supérieur à Sacré cœur. « Ça sera notre première fiction, ce dont nous rêvions depuis longtemps, raconte Sabrina. Avant cela, nous avions fait huit documentaires dotés de moyens moins importants ». De son côté, Steven indique qu’il compte « réinvestir une partie de l’argent gagné grâce à Sacré cœur. Cette fois, nous allons démarcher toutes les chaînes de télévision : TF1, M6, mais aussi Netflix, Amazon… On veut toucher un public encore plus large ». Tout aussi enthousiaste, Hubert de Torcy planche de son côté sur une comédie romantique, Qatholique, précisant « avoir reçu des marques d’intérêt Canal+, TF1 et M6 ».

Steven Gunnell en est convaincu : la percée des longs métrages catholiques n’en est qu’à ses prémices par rapport aux États-Unis, où cette tendance existe depuis une quinzaine d’années déjà. « La question n’est pas de savoir si cela va arriver en France, ça va arriver », s’enthousiasme-t-il.

Contacté, Canal+ n’a pas répondu.

Une promotion XXL

« Sacré cœur a trouvé son public sans aides publiques, sans promotion médiatique à l’exception de CNews, Europe 1 et le JDD, sans non plus de critiques positives ». Les propos de Pascal Praud sont corroborés par les données de l’INA (Institut national de l’audiovisuel). Selon ces statistiques, l’expression « Sacré cœur » a été prononcée 331 fois sur CNews entre septembre et novembre, contre seulement douze fois sur BFM TV, cinq sur LCI et deux sur FranceInfo. Le recensement effectué par l’Informé confirme que les médias de la galaxie Bolloré se sont pliés en quatre pour promouvoir le documentaire des Gunnell. CNews y a consacré au moins seize plateaux, trois reportages multidiffusés, et trois articles sur le site web. Europe 1, qui co-diffuse certaines émissions de CNews (l’Heure des pros, En quête d’esprit…), a donc repris une partie de ces séquences, et en a ajouté onze de son cru, auxquels il faut additionner au moins sept sujets dans ses bulletins d’information, un article sur son site, et un jeu-concours pour gagner des places. Le Journal du dimanche lui a consacré deux articles dans son édition papier, et autant pour le JDNews, auxquels s’ajoutent dix articles sur le site.

CNews a invité deux fois les réalisateurs dans l’émission religieuse En quête d’esprit, et trois fois dans l’émission de Jean-Marc Morandini, qui a assumé : « on a l’habitude de parler de Sacré cœur [dans Morandini Live] car on s’est battus pour que ce film soit diffusé ». Pour Sonia Mabrouk, « c’est un hommage à la beauté ». Pour Eliot Deval, « c’est une partie de notre histoire », et « une sacrée réussite ».

Tout comme Europe 1, qui a invité Steven Gunnell dans l’émission religieuse Cœurs et âmes, et les émissions de Christine Kelly et Pascal Praud, qui a conseillé : « surtout allez voir ce film ».

Côté papier, le JDNews, dans sa rubrique « On se laisse tenter », a sélectionné deux sorties en salles le 1er octobre : la dernière palme d’or du festival de Cannes, et Sacré cœur. Après la sortie, le Journal du dimanche a affirmé que le film « cartonne », et « s’est hissé à la quatrième place du box-office hebdomadaire » la première semaine. Le 15 octobre, le JDNews soulignait le « triomphe » au box-office, « d’autant plus éclatant que le film s’impose face à des productions soutenues par les médias et le CNC » - oubliant au passage de mentionner le soutien de toute la galaxie Bolloré. Le 26 octobre, le JDD interviewait le sénateur Stéphane Ravier (ex-RN) sur l’annulation de la projection à Marseille. Quant au site, il a publié quatre interviews : le réalisateur et trois élus marseillais Franck Allisio (RN), Martine Vassal (ex LR), et Stéphane Ravier (ex RN).

Surtout, les médias Bolloré ont abondamment évoqué les incidents intervenus lors de la sortie du film. Deux mois avant la sortie, la régie publicitaire de la RATP et de la SNCF, Média Transports, a refusé l’affiche, estimant que « le caractère confessionnel et prosélyte de la campagne est incompatible avec le principe de neutralité du service public ». Sur le moment, Steven Gunnell ne s’en offusque guère. Puis, lors de la sortie, il raconte l’anecdote au journaliste cinéma d’Europe 1, Olivier Benkemoun, celui-ci décide alors de l’interviewer plus longuement pour aborder ce refus « Olivier Benkemoun a été sensible à cette situation, il en a parlé à toute l’équipe Praud-Morandini-Kelly etc., et c’est monté dans les tours… Cette polémique, ce petit pétard mouillé a duré deux jours, et nous a permis d’engranger 43 000 entrées la première semaine… », a raconté le réalisateur aux Incorrectibles. L’incident a notamment été évoqué par Jean-Marc Morandini, qui a plaidé : « on a envie de faire la promo, en disant : ‘tous ces gens-là qui n’ont pas envie de faire la promo parce qu’on voit Jésus, on les emmerde.’ »

Un écho encore plus important a été accordé à la projection dans une salle municipale à Marseille annulée par la mairie dans un premier temps, avant d’être rétablie par le tribunal administratif. CNews a consacré à l’affaire un reportage et au moins sept plateaux. Le réalisateur Steven Gunnell a été réinvité chez Jean-Marc Morandini, qui s’est dit « en colère. C’est une honte absolue ». Le producteur Hubert de Torcy a été interviewé dans 100 % Politique, où il a dénoncé une « ostracisation ». Quant à Eliot Deval, il y a consacré deux éditoriaux, où il critique un « laïcisme excessif ». Pas en reste, Europe 1 a dédié au moins trois débats à l’affaire. Le réalisateur a été reçu de nouveau chez Christine Kelly, qui a regretté une « censure ». Pascal Praud a jugé l’annulation de la projection « ridicule » et voulu rappeler qu’« il y a une forte communauté musulmane à Marseille ».

Déjà, un des films précédents des Gunnell, Claire aime, un portrait d’une trisomique membre de la communauté de l’Emmanuel, avait déjà été promu dans En quête d’esprit, puis diffusé sur C8.

[*] CNews appartient au groupe Canal+, détenu à 30,4 % par le groupe Bolloré et 3,2 % par sa maison mère, la Compagnie de l’Odet, qui a grimpé de 0,6 % à 3,2 % au premier semestre 2025. Europe 1 et le Journal du dimanche appartiennent au groupe Lagardère, lui-même détenu à 66,3 % par Louis Hachette Group, dont l’actionnaire principal (à 31 %) est le groupe Bolloré. En pratique, les dirigeants du groupe Canal+ sont aussi dirigeants de Lagardère. Enfin, France catholique appartient au groupe Bolloré.