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Continuer la lectureLes méthodes pas très feel good du « Média positif », le média des bonnes nouvelles
La plateforme sociale a séduit de gros annonceurs comme Orange ou LVMH. Mais au prix de pratiques très contestées.
« Chaque jour : des bonnes nouvelles, des parcours inspirants et des innovations à impact ! » Depuis près de six ans, le Média positif se veut l’antidote à une actualité morose. Créé au cœur de la pandémie par deux jeunes élèves de Science Po, Emma Rouvet et Hugues de Rosny, le média numérique distille sur ses réseaux sociaux des pastilles présentant des « informations positives ». Ici, le « projet fou, intime et profondément inspirant » du chanteur Vianney de construire une cabane dans les bois, là le portrait d’une « gymnaste ukrainienne [qui] a transformé l’horreur de la guerre en courage et détermination ».
De belles histoires qui ont fait de ce projet d’étudiants un véritable phénomène, impossible à rater sur le Net. Ce journal des bonnes nouvelles réunit aujourd’hui pas moins de 2 millions d’abonnés sur Instagram et 600 000 de plus sur TikTok… sans compter ses multiples déclinaisons : au fil des années, le média a créé une kyrielle de « verticales » dédiées à des thématiques particulières - le Média food sur l’alimentation, le Média expérience sur les voyages…- qui recensent chacune des centaines de milliers d’abonnés supplémentaires. Désormais seul aux manettes, Hugues de Rosny assure avoir converti ce succès social en machine à cash.
Recevant l’Informé dans ses bureaux du 11e arrondissement de Paris, un grand open space en deuxième sous-sol d’un immeuble de coworking où s’activent 38 collaborateurs, il revendique un chiffre d’affaires de 3,5 millions d’euros en 2025, « qui double chaque année ». « Et nous n’avons jamais perdu d’argent », se félicite le patron, sans pour autant déposer les comptes de l’entreprise. L’Informé a enquêté sur cette initiative feel good transformée en business… et ses méthodes pas toujours très « positives » selon les nombreux témoignages recueillis.
Clients en pagaille
Le gros de son développement financier tient d’abord à une pratique : le brand content. Sans que le public ne s’en rende forcément compte, le média exploite l’importante audience de ses vidéos - un milliard de vues par mois revendiquées - pour nouer de nombreux partenariats avec des marques : l’an dernier, Orange, La Poste, La Macif, Kering, L’Oréal ou encore KPMG ont ainsi payé le média pour y glisser des contenus promotionnels, spécialement conçus pour elles, entre deux séquences classiques. L’objectif des annonceurs ? Toucher un public jeune, adepte des réseaux sociaux… quitte à y mettre le prix.
Selon les chiffres exclusifs que nous nous sommes procurés, la Macif s’est ainsi acquittée de 120 000 euros pour 5 reportages et 5 « journaux positifs », ces carrousels de quatre bonnes nouvelles quotidiennes publiés sur Instagram. De son côté, McDonald’s a déboursé plus de 43 000 euros pour un package incluant une intégration de la marque à un journal positif, une « vidéo reportage » sur les réseaux du Média food, ainsi qu’un lot de trois stories. Autres exemples encore : Axa a accepté de verser 60 000 euros pour une campagne sur les réseaux du média et LVMH plus de 10 000 euros pour une vidéo et une story.
Rien qu’en 2025, le média aurait ainsi signé avec plus de 120 entreprises selon Hugues de Rosny, qui précise moduler le montant facturé selon le type de client : « Nous faisons un effort sur les tarifs lorsqu’une association, par exemple, vient vers nous », assure-t-il. Selon lui, 85 % du chiffre d’affaires de sa société provient ainsi du brand content, la moitié étant versée par les annonceurs en direct, l’autre par des agences comme Publicis, Havas ou Dentsu. Les 15 % de revenus restants affluent des plateformes comme Facebook, Snapchat et Youtube, qui rémunèrent les vues engrangées par les vidéos du média.
« Les bilans de campagne sont bullshités »
Mais à en croire nombre d’anciens collaborateurs, les clients n’en auraient pas toujours pour leur argent. « Les bilans de campagne sont bullshités pour correspondre à la prestation initialement vendue », assure un ex-salarié. Des faits confirmés par d’autres collègues, qui assurent avoir déjà eux-mêmes « enjolivé » les résultats (nombre de vidéos vues ou d’interactions par exemple), sur ordre de leur direction. « Bien sûr que des chiffres étaient poussés un peu plus parfois, avoue l’un d’entre eux. Moi on me disait ‘de toute manière, on n’est pas à ça près, on peut gonfler’ ». Un autre abonde : « On me disait que c’était la norme dans le milieu, que tout le monde le faisait. » Le patron, de son côté, nie catégoriquement toute consigne de « bullshitage » : « Tout est transparent dans nos chiffres, les annonceurs y ont accès. J’ai construit le Média positif sur la confiance avec les partenaires, on n‘est pas là pour les essorer, je fais d’ailleurs toujours en sorte qu’un client ait un résultat 20 % supérieur à ce qu’on lui a promis. » Un de nos témoins rappelle toutefois que les performances des « stories » Instagram, éphémères, ne sont pas vérifiables.
« C’est un tremplin, certes, mais à quel prix… »
Au-delà des pratiques commerciales, c’est surtout l’écart entre l’image de la société et la réalité de ses méthodes managériales que dénoncent une kyrielle de salariés passés par la start-up. « Si les gens voyaient les choses de l’intérieur, ils n’appelleraient plus ça le Média positif mais le média négatif », ironise un ancien de la maison. « Le nombre de gens partis est assez impressionnant », souffle un autre, pointant un turnover hors norme. « Au départ, j’étais contente et fière d’y être, insiste une recrue. Mais ce que j’ai découvert m’a choquée. C’est un tremplin, certes, mais à quel prix… »
En cause notamment ? Une organisation foutraque - « on voyait des partenariats de folie qui tombaient avec Publicis ou Webedia par exemple, mais en interne c’était le bazar. J’avais l’impression d’être dans une association étudiante », témoigne un ancien salarié - et un goût un peu trop prononcé pour les contrats précaires. « Il y avait des stagiaires qui se retrouvaient à manager d’autres stagiaires, je me suis même occupé de recrutements », s’étrangle l’un d’entre eux. « J’ai fait beaucoup d’heures, je me suis sacrifiée pour des missions qui allaient plus loin que ce qu’on donne normalement à un stagiaire », déplore un autre. Un problème qu’Hugues de Rosny assume : « Les quotas de stagiaires n’étaient pas respectés avant, mais on est dans les clous aujourd’hui. On n’a pas toujours été parfait, j’ai appris en marchant. Aujourd’hui, chaque stagiaire ou alternant est rattaché à un salarié. » Dans les faits, le patron indique que sur 38 collaborateurs actuellement, 9 sont alternants et 3 sont stagiaires. Le média tourne donc avec près d’un tiers de précaires.
« Le moins j’en parle, le mieux je me porte »
« Hugues a une personnalité de fonceur et d’entrepreneur, défend une ex-collaboratrice qui garde un meilleur souvenir de son passage. Il est doué pour ça… Moins pour la délicatesse et les rapports humains. » Beaucoup d’anciens collaborateurs, plus critiques et plus marqués, dénoncent en effet le comportement de leur chef. « Le moins j’en parle, le mieux je me porte, souffle l’un d’eux. Il y avait de gros problèmes de management, comme dans beaucoup d’entreprises. Sauf qu’ici, ils étaient vraiment structurels, ça me rendait malade. » « Tout le monde a peur de lui, glisse un autre. Il souffle tellement le chaud et le froid qu’il y a un moment où les chocs thermiques, ça use. » « Il a des volte-face, abonde un troisième. À un moment tu es sur le toit du monde et une minute après, tu fais une petite erreur, et il devient extrêmement froid, ne t’adresse plus la parole. Des stagiaires se sont déjà retrouvés totalement isolés pour ces raisons. »
« Hugues me disait, ‘C’est la stratégie du chaos parce que les gens travaillent mieux là-dedans », raconte un ancien proche de l’entrepreneur. « Tout le pouvoir est concentré dans ses mains, les quelques salariés sont très jeunes et ont tous des comptes à lui rendre, estime un ancien. Il y a un vrai phénomène de cour autour de lui, on dirait que chacun a l’impression de tout lui devoir. » De son côté, le principal intéressé nie tout management toxique, mais assume une certaine fermeté : « J’ai 25 ans et en face de moi, j’ai des gens qui ont mon âge voire plus. Je reste ’friendly’, mais le bureau, c’est le bureau. Quand ça ne va pas, je le dis. Quand tu es chef d’entreprise, il faut se faire respecter tout en restant humain. »
« Climat bienveillant, méritocratique et cool »
Un évènement en particulier, survenu mi 2025, a choqué les équipes. « Hugues en a eu ras le bol de voir souvent des fautes d’orthographe dans les contenus, raconte un ancien. Un membre de la direction a donc annoncé qu’une nouvelle politique disciplinaire pourrait être mise en place à ce sujet. C’était dingue, les stagiaires étaient terrorisés. » Selon nos informations, les mesures annoncées pouvaient aller d’un simple avertissement à une mise à pied. « Au final, c’était une menace en l’air, clarifie un autre. Mais j’ai été dégoûté par tout ça, ça m’a miné le moral. » Si le patron reconnaît avoir déjà vertement rappelé ses salariés à l’ordre, car « les fautes d’orthographe font perdre toute crédibilité », il assure à l’Informé ne pas avoir validé ni demandé à sa direction de parler d’un process pouvant mener à la mise à pied… et rejette la faute sur son RH de l’époque.
Reste des conditions de travail matérielles pas toujours très favorables. Plusieurs pointent également le manque d’acquis sociaux dans l’entreprise. « L’obtention du télétravail a été un grand combat, mené par les journalistes, raconte un ancien salarié. Ils ont réussi à obtenir une journée par semaine. » Si les retards de versement salaires ont longtemps été monnaie courante, de l’aveu même du patron, le sujet serait aujourd’hui réglé. Par ailleurs, les journalistes du média n’ont toujours pas accès à l’un des sésames de la profession : la carte de presse. Le patron assure que le processus est « en cours », et qu’ils « pourront y avoir accès dans les mois à venir ». Pour le reste, Hugues de Rosny indique que le sujet des acquis sociaux est « vraiment ‘work in progress’ » : « Les tickets-restaurant, hier on n’en avait pas, mais aujourd’hui c’est le cas. Par ailleurs, un CSE est en cours de constitution (il est obligatoire dès plus de 11 salariés, ndlr). » Le chef d’entreprise conclut ainsi : « S’il y a eu des mauvaises situations, elles nous ont permis d’évoluer, et les salariés sont aujourd’hui à l’image du Média Positif, dans un climat bienveillant, méritocratique et cool. »
Banijay, Webedia, Publicis… les prestigieux partenariats du Média positif
Pas d’appel à investir, donc, pour le jeune chef d’entreprise, qui balaye toutes les offres de rachat qui lui arrivent. Mais des partenaires prestigieux, et en grand nombre : Banijay, Webedia, France Télévisions, Publicis… Tous ont souhaité nouer un deal avec le nouveau média à la mode. Le dernier en date : AdMedia Group (Stratégies, Who’s Who, CB News, et le Journal du luxe). En octobre dernier, les deux entités ont annoncé leur collaboration. L’idée ? Contre 2 % des parts de l’éditeur, l’entreprise d’Hugues de Rosny s’occupe désormais de gérer les réseaux sociaux de Stratégies et du Who’s who.