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Continuer la lectureDiscrimination, harcèlement… derrière la com’, la face sombre de Publicis
Alors que le numéro 2 mondial de la publicité se paye des pages de pub pour vanter le bien-être au travail, notamment des salariés malades, plusieurs affaires lui reviennent aujourd’hui en boomerang.
Il y a l’image glamour de Publicis, une des multinationales reines de la communication, qui occupe les classements des meilleurs endroits où travailler, et se targue d’avoir pris « des engagements forts sur le bien-être au travail, la lutte contre les discriminations, l’égalité hommes-femmes ou la lu...
Un comble dans l’histoire : parmi ces dossiers, deux cas de harcèlement se sont produits à Re:sources, la filiale qui se charge justement des ressources humaines de Publicis, en plus de la comptabilité, l’informatique et autres missions transverses. Pour Anne-Claude, tout a commencé lorsque les médecins lui ont diagnostiqué une leucémie et prescrit un mi-temps thérapeutique - régularisé dans son contrat seulement quatre ans plus tard. « Personne n’a été embauché pour compenser mon absence, raconte l’ancienne responsable comptable. Ma charge de travail n’a donc pas changé, alors que j’étais là seulement 50 % du temps ». Très vite, la salariée alerte sa hiérarchie, rappelle qu’elle ne peut pas réaliser en deux jours des missions qui en nécessitent cinq. Elle écrit même au DRH de Re:sources : « Les reporting sont toujours rendus dans les délais, mais à quel prix ? Au prix du stress, d’angoisses, de peur de ne pas y arriver, d’énervements, de fatigue ». En vain.
Autre entorse aux recommandations du médecin du travail : là où celui-ci conseille un maximum de télétravail pour Anne-Claude, Re:sources lui retire au contraire son ordinateur portable, arguant d’un risque pour les informations confidentielles. « Un jour, quand je suis arrivée à mon bureau, mon laptop avait été remplacé par un ordinateur fixe, pour que je ne travaille plus depuis chez moi », raconte l’ex-comptable. Pire, Anne-Claude dit avoir subi des remarques humiliantes de son supérieur hiérarchique. « Estimez-vous heureuse d’avoir encore du travail, car nous faisons beaucoup d’efforts pour vous garder malgré votre maladie, votre mi-temps perturbe l’organisation du service », lui aurait-il lancé alors qu’elle demandait pourquoi son salaire était bloqué. « Au fil du temps, tous mes collègues ont été augmentés sauf moi », explique Anne-Claude à l’Informé. À peine a-t-elle connu une hausse de 40 euros bruts en dix ans - puis 50 euros deux mois avant d’être mise à la porte - malgré de très bonnes évaluations.
Son supérieur hiérarchique « rayait systématiquement son nom de la liste » des augmentations et des primes, assure une autre membre de la hiérarchie. Dans un témoignage produit en justice, celle-ci écrit : « J’ai constaté qu’il s’acharnait sur elle ». Un climat que vit très mal Anne-Claude. « J’en pleurais, j’arrivais le matin avec la peur au ventre. J’ai eu des périodes où mes examens médicaux étaient très mauvais à cause du stress ». Au point que le médecin qui la suit à l’hôpital écrit un jour à la société pour demander qu’elle travaille dans de bonnes conditions. La cour d’appel de Paris a reconnu en mai dernier que l’ancienne comptable a été victime de harcèlement moral et de la discrimination à cause de sa maladie. Le Défenseur des droits avait lui aussi plaidé en sa faveur, après plusieurs mois d’enquête sur ce cas.
« Je suis au bord de l’épuisement »
Voilà qui fait tache chez Publicis, alors que le groupe communique depuis plusieurs mois sur une grande initiative mondiale, « Working with Cancer », qu’il a lancée pour fédérer les entreprises dans la lutte contre cette maladie. Premier concerné, le président du directoire de la firme, Arthur Sadoun, a annoncé l’année dernière en souffrir. « C’est en rendant public mon cancer que j’ai ouvert les yeux sur une réalité que j’ignorais : la moitié des personnes touchées par cette maladie ont peur d’en parler à leur employeur, a-t-il confié en janvier au Figaro. Certains m’ont confié que juste après avoir eu peur pour leur vie, ils avaient eu peur pour leur job… Je ne pouvais imaginer un tel sentiment d’insécurité qui prévalait chez les malades ». C’est précisément ce qu’a ressenti Anne-Claude, mise à la porte pour une « incapacité à assumer la pleine mesure » après avoir subi les mauvais traitements de Re:sources. Un licenciement que la cour d’appel a jugé nul. Désormais, Publicis assure garantir l’emploi et le salaire de toute personne atteinte d’un cancer pour au moins un an, et accompagner personnellement chaque malade pour faciliter son retour au travail. Une initiative salutaire, bien qu’Anne-Claude ait du mal à s’en réjouir pleinement. « Avec tout ce que j’ai vécu… », regrette-t-elle.
En 2022 déjà, la filiale de Publicis avait été reconnue coupable d’avoir harcelé un collaborateur, puis de l’avoir licencié pour inaptitude en 2018. Philippe (1) était à l’époque en dépression à cause de ses conditions de travail. Rythme infernal, remarques humiliantes de son supérieur… Son cas ressemble à ce qu’a vécu Anne-Claude au sein de la société. « Il y avait sans cesse une pression sournoise, notamment dans les mails, raconte l’ancien manager à l’Informé, qui travaillait souvent plus de 10 heures par jour. Si je ne répondais pas immédiatement à un message, on me faisait une remarque ». Comme cette fois où, alors qu’il ne répond pas à un courriel cinq minutes après son envoi, son supérieur le relance : « Tu dois être en grande pause technique ». Après avoir obtenu une réponse, il lui écrit même : « Tu as perdu des kilos ». Un nouvel exemple de sarcasme a lieu quelques semaines plus tard : son supérieur commente une de ses réponses par le cliché d’un panneau de circulation qui indique « too slow », soit « trop lent ». Philippe lui demande alors d’éviter ce genre de blague. « Je suis au bord de l’épuisement, je ne sais pas si je serai en état de venir lundi », lui confie-t-il.
Des alertes de ce genre, Philippe en a adressé de nombreuses à son N+1 et à la direction. La société a fini par diligenter une enquête CHSCT au bout de deux ans, trop tardivement aux yeux de la cour d’appel de Paris. À l’époque, l’ex-manager est déjà en arrêt maladie depuis plusieurs mois. « C’était devenu invivable, j’étais dans un tel état de fatigue… », se souvient-il. L’homme a fini par être licencié pour inaptitude, abusivement selon la cour d’appel. Re:sources, condamnée à lui verser plus de 120 000 euros d’indemnités, s’est pourvue en cassation dans ce dossier. « Ces deux exemples sont symptomatiques de l’énorme pression qu’il y a au sein de l’entreprise, alors qu’elle fait pourtant partie des « good place to work », assure son avocat, Me Frédéric Chhum, qui défend aussi Anne-Claude. Dans les deux cas, la cour d’appel de Paris a condamné Re:sources pour avoir manqué à son obligation de protéger ses employés. « Ces arrêts sont très motivés et devraient vraiment interroger la société sur ses méthodes de traitement des salariés », ajoute l’avocat.
En 2019, le petit monde de la pub a d’ailleurs été traversé par une prise de conscience de grande ampleur, suite à la publication d’une enquête du Monde et la création du compte Instagram « Balance ton agency », par Anne Boistard. Harcèlement, sexisme, discrimination avec les femmes… « Il y a eu une vague de témoignages et tout le monde a reconnu que ce milieu professionnel était particulièrement touché, se souvient Marianne Ravaud, secrétaire générale adjointe de la filière info-com de la CGT. Des accords ont depuis été signés, mais pour l’instant le bilan n’a pas encore été tiré. Les retours du terrain indiquent qu’il y a encore des problèmes. »
Un demi-million d’indemnités
Un jugement récent de la cour d’appel de Versailles vient de rappeler qu’il reste encore du chemin à parcourir chez Publics. Au sein de l’agence, Nina (1) a accepté une charge de travail colossale pendant toute sa carrière, quitte à mettre sa vie de famille de côté. L’ancienne employée est un pur produit Publicis : peu après sa sortie de Sciences Po, la jeune femme intègre la firme où elle gravit les échelons jusqu’à devenir directrice conseil. Aurait-elle touché le plafond de verre ? Tout bascule lorsqu’elle décide d’avoir des enfants sur le tard. Dès lors, Nina n’évolue plus et son salaire est bloqué - Publicis argumentera en justice qu’il était un des plus élevés de la société. En juin, la cour d’appel a reconnu qu’elle avait subi une discrimination à cause de ses grossesses successives. L’instance retient que le salaire de la directrice conseil n’a pas été maintenu à 100 % lorsqu’elle était enceinte et qu’elle n’a pas été augmentée à son retour de congé maternité, comme l’exige la loi.
En plus de voir sa rémunération stagner, Nina va voir sa charge de travail exploser. Écartée de prestigieux dossiers, comme le suivi des marques Renault et Nissan, la directrice conseil se voit confier à la place une mission bien trop chronophage. Elle envoie des mails tard le soir ou le dimanche, alerte une première fois sa supérieure hiérarchique : « Je craque ». Des mois plus tard, elle écrit à un autre membre de sa hiérarchie, lui confie qu’elle « craint pour cette rentrée » et que « si cela recommence au rythme habituel », elle ne tiendra pas longtemps. Un appel au secours que Publicis n’écoute pas. Peu après, la directrice conseil sombre dans une profonde dépression, avec des angoisses massives et des troubles du sommeil… Sa santé ne lui permettra plus de revenir. Elle est licenciée pour inaptitude en 2021. La cour d’appel a condamné son ancien employeur à lui verser un demi-million d’euros d’indemnités. Une somme rare. Contacté, son avocat Me Xavier Sauvignet n’a pas souhaité faire de commentaires.
Publicis n’a pas non plus souhaité « commenter des décisions de justice qui concernent quatre cas au demeurant très différents » et « qui pour certains n’ont pas nécessairement achevé leur parcours devant la justice ». Le groupe assure : « Nous sommes, par ailleurs, très attachés au dialogue social et au respect des principes de droit ». Avant de rappeler ses « engagements très forts » sur le bien-être au travail, la lutte contre le harcèlement ou la discrimination, « régulièrement revus pour suivre les meilleures pratiques partout dans le monde. Nos collaborateurs sont régulièrement sensibilisés et formés sur ces enjeux ». Pour exemple, la firme renvoie vers un mail adressé à ses salariés, sans en indiquer la date : « Votre santé et votre bien-être au travail font partie de notre priorité. Dans ce cadre, Publicis France applique une tolérance zéro à l’égard de toute situation caractérisée de harcèlement, qu’il soit moral ou sexuel, et d’agissements sexistes », peut-on y lire. Le courriel rappelle les dispositifs d’alerte et d’écoute mis en place, que ce soit la formation des managers ou des nouveaux arrivés, une adresse mail dédiée aux signalements ainsi que la présence d’une directrice des affaires sociales chargée de les recueillir et de les traiter. Parmi les élus du CSE, des référents harcèlement ont aussi été désignés et formés. Des numéros d’écoute externes sont enfin proposés aux salariés de Publicis
(1) Les prénom ont été modifiés
“Tu me fais une pipe en échange ?” : un manager de Publicis obtient gain de cause
C’est un cas qui révèle la difficutlé pour les sociétés de traiter les accusations de harcèlement sexuel en leur sein. En mars 2018, quelques mois après le début du mouvement #Metoo, un directeur associé de Publicis Sapient - la plateforme technologique, numérique et de consulting du groupe - a été licencié après que des collaboratrices l’ont accusé de comportements et propos déplacés. “Bienvenue dans l’équipe, tu vas passer à la casserole comme tout le monde”, aurait-il dit à une salariée. “J’ai toujours eu envie de retirer les lunettes d’une femme avant de la violer”, aurait-il lancé à une autre, lors d’un échange en face à face où elle en portait justement. Plus tard, lors d’une fête interne, il l’aurait questionnée : “Rappelle-moi, on a déjà baisé encore ou pas ?”. Ou encore, alors qu’elle lui demandait un chargeur de téléphone : “Tu me donnes quoi en échange, tu me fais une pipe ?” La jeune femme a aussi assuré que le directeur lui aurait montré une photo de lui presque nu devant son miroir de salle de bain, seul le robinet cachant une partie de son sexe. Alertée par les employées, la direction de Publicis Sapient réagit vite. Elle diligente une enquête interne en lien avec le CHSCT, qui conclut à la réalité des faits dénoncés par les collaboratrices. Le directeur est alors immédiatement mis à pied, puis mis à la porte pour faute. Son courrier de licenciement mentionne des agissements et propos régulièrement “sexistes” ou “à connotation sexuelle”, ainsi qu’une “familiarité excessive” à l’égard des collaborateurs de l’agence. “Vos attitudes ont généré un sentiment de malaise général” au sein de l’équipe, outre un “profond mal-être” et un “climat hostile” pour celles qui ont signalé son comportement, selon la direction de Publicis Sapient. Le directeur, lui, a toujours contesté les faits et a attaqué la société en justice pour faire reconnaître que son limogeage était abusif. Débouté en première instance, il vient finalement d’avoir gain de cause en appel. La cour d’appel de Paris a tranché en sa faveur au bénéfice du doute, Publicis Sapient n’ayant pas produit en justice l’entièreté de l’enquête, par souci de protéger l’anonymat des témoins. Le groupe Publicis n’a pas souhaité commenter ce cas et l’avocate de l’ex-directeur n’a pas répondu à nos sollicitations.