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Médias - Culture

Nouvelles Écoutes mais vieilles ficelles : le grand écart du roi du podcast engagé

La Poudre, Splash, Quoi de Meuf… Le studio de podcasts fondé par Julien Neuville et Lauren Bastide a toujours affiché son progressisme. Aux antipodes des conditions de travail délétères décrites par de nombreux employés.

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Nouvelles Ecoutes

Les Couilles sur la table, Un podcast à soi, Kiffe ta race… Dans le sillage du mouvement #MeToo, les podcasts féministes ont connu un grand succès en France. Et l’un des plus connus d’entre eux est assurément La Poudre de Lauren Bastide, programme phare du studio Nouvelles Écoutes dans lequel elle in...

Une situation fréquente dans l’univers des start-up mais qui est ici en contradiction totale avec les valeurs affichées par la société et les contenus qu’elle produit. « On est nombreux à avoir été attirés par les valeurs défendues par le studio, puis surpris que la direction n’incarne pas ces valeurs-là », indique une ancienne de la maison. « On produisait des podcasts comme Splash, où on parlait de droit du travail, où on prônait des valeurs, tout en vivant quotidiennement les mauvaises conditions qu’on dénonçait dans nos contenus », raconte une ex-employée. « Ça reste une société tenue par un homme blanc qui fait son beurre sur le travail et le talent de femmes jeunes et précaires », soupire une ex-collaboratrice. « Un jour on a tourné un épisode sur le pinkwashing, c’est-à-dire le fait que des entreprises reprennent des valeurs féministes pour se faire de l’argent… Je me suis dit que c’est ce qu’il se passait à Nouvelles Écoutes », ironise une autre qui, comme la quasi-intégralité de nos témoins, a requis l’anonymat, par peur des répercussions dans ce milieu où les places sont chères.

« C’est pour la cause que je fais ça »

Les premières années de la société étaient pourtant enthousiasmantes. Porté par les bonnes audiences de ses podcasts et l’entregent de Lauren Bastide, Nouvelles Écoutes parvenait à monétiser ses émissions grâce à la pub et attirait les annonceurs via le brand content : des contenus spécialement conçus pour une marque. De quoi embaucher des permanents - le studio en comptera jusqu’à une quinzaine - mais aussi de multiples contributrices extérieures des autrices, chroniqueuses, monteuses… Mais le modèle s’est essoufflé. La société ne publie plus ses comptes depuis 2019 mais ses audiences sont en baisse. Selon l’ACPM, le studio a enregistré près de 10,4 millions de téléchargements dans le monde d’août 2024 à septembre 2025 contre plus de 17,5 millions de d'août 2023 à septembre 2024, soit une baisse de près de 41 %. L’ensemble du secteur a subi ce durcissement économique, ce qui a dégradé les environnements de travail un peu partout. En témoignent ces articles de Mediapart ici et , mais aussi notre enquête sur Binge Audio publiée en janvier dernier : le studio de podcast dirigé par Joël Ronez est d’ailleurs toujours en redressement judiciaire. Et Nouvelles Écoutes n’échappe pas à la règle : « L’écosystème financier est compliqué, ça pèse très lourd sur les équipes, indique une ex-salariée. On prend la mer, on suit les vagues et on essaie de s’accrocher, mais c’est difficile quand il n’y a pas d’argent. »

Pour nombre d’ex-employés, ces contraintes économiques évidentes ne justifient pas la situation qu’ils ont subie. Un mal-être sur lequel certains témoins ont mis du temps à mettre le doigt, tant les contenus produits leur tenaient à cœur. « On croyait qu’on allait refaire le monde avec nos projets, donc c’est sûr il y avait ce piège de “c’est pour la cause que je fais ça” », dit l’une d’elles. « Malgré ce rythme effréné, j’étais à fond dans l’euphorie des débuts, l’adrénaline de produire des podcasts passionnants », se rappelle d’ailleurs une historique du studio. Mais une « cassure » aurait eu lieu au moment du Covid, en mars 2020. Lâché en quelques jours par la plupart de ses annonceurs, le studio, qui avait réalisé de gros investissements les mois précédents, fait face à de lourdes difficultés économiques. « Le premier jour du confinement, la direction nous a dit qu’il n’y avait plus de sous dans les caisses, et qu’il fallait donc faire des choix, c’est-à-dire se séparer de certaines personnes, raconte une ex-collaboratrice. Donc on est tous passés les uns après les autres dans le bureau de Julien Neuville pour savoir si on gardait notre job ou non ». Selon différents témoins, trois personnes ont signé des ruptures conventionnelles. « En réalité, il s’agissait de départs contraints. On leur a tordu le bras pour qu’ils acceptent », assure une autre source, ayant assisté aux pleurs d’une de ses collègues en sortant de son entretien. Un récit confirmé par différents témoins. « Cet épisode a été d’une grande violence pour l’ensemble de l’équipe, raconte une autre source. On s’est rendu compte qu’on était une boîte comme les autres, où on se sépare de personnes sans scrupule, même dans un moment difficile comme celui-ci ».

« La période du Covid a été particulièrement difficile pour toute la production audiovisuelle, Nouvelles Écoutes y compris, rappelle Julien Neuville, questionné par l’Informé. Réduire la voilure pour sauver l’entreprise n’était pas une option, mais un impératif ». Il indique que ces ruptures conventionnelles n’ont jamais été contestées. Les mesures d’économies ont toutefois été difficiles à avaler pour les salariés, qui ont appris dans le même temps que le studio avait signé un contrat avec l’éditeur Marabout (Hachette Livre) pour publier l’ensemble de son catalogue de podcasts. « On nous disait qu’il fallait faire des efforts avec le Covid, puis on a appris que Nouvelles Écoutes venait d’encaisser un à-valoir à six chiffres grâce à notre boulot », s’étrangle une ancienne salariée. Lors du retour de l’équipe dans les bureaux, la désillusion règne. Au point qu’une manageuse organise des entretiens individuels avec les effectifs pour leur permettre de dire anonymement ce qu’ils ont sur le cœur et faire remonter ces griefs à la direction. « Mais ces revendications n’ont pas été entendues », regrette une ex-collaboratrice. Selon différents témoins, la direction serait restée sur la défensive lors d’une réunion collective, indiquant ne pas être « les parents » des salariés. « On s’est aussi vus répondre dans les grandes lignes que si c’était pour faire les 35 heures, il ne fallait pas travailler ici, assure une personne présente. On avait le sentiment d’être culpabilisés implicitement, quand on nous disait qu’il fallait travailler plus pour sauver la boîte, que sinon on allait couler ».

« Il avait la volonté de grossir très vite »

« Il y avait une sorte de désenchantement absolu, entre le lancement en grande pompe de nombreux projets fin 2019, puis ce coup d’arrêt quelques mois plus tard, reconnaît Lauren Bastide. Mais je me suis toujours opposée à ces discours façon start-up selon lesquels il faut se sacrifier pour le travail, c’est contraire à mes valeurs et à mes pratiques. Au contraire, de mon côté j’ai tenté de protéger au maximum les équipes, car j’avais conscience que c’était difficile. » De son côté, Julien Neuville assure avoir été à l’écoute, et avoir profité de la fin du Covid pour « récolter les avis et opinions » des salariés et « s’en servir comme un catalyseur de nombreux changements afin de projeter la société vers l’avenir ». Parmi ces évolutions, indique le chef d’entreprise, la mise en place de télétravail, l’attribution de tickets-restaurant, des congés payés supplémentaires et des hausses de salaires…

C’est aussi à ce moment-là que s’est acté la rupture entre les deux cofondateurs du studio, menant au départ de Lauren Bastide. Un épisode mystérieux pour l’équipe, qui explique que la patronne a soudainement disparu du paysage. « J’ai quitté l’entreprise sur fond de désaccords avec mon associé de l’époque, concernant le management et la gestion de l’entreprise, raconte-t-elle aujourd’hui à l’Informé, après s’être longtemps tue sur cet épisode. Il avait la volonté de grossir très vite, ce qui n’était pas ma vision des choses ». Elle dit ne pas avoir approuvé la gestion du Covid et assure avoir découvert les problèmes de trésorerie à cette occasion. « Je me suis sentie impuissante, car effectivement l’entreprise était en immense difficulté financière. Une série d’actions ont été menées sans me consulter, assure-t-elle. En raison du confinement, j’étais à une heure de Paris avec des enfants en bas âges, il y avait une espèce de mise à distance qui m’a de fait coupée de ces décisions ». Elle précise cependant ne pas vouloir se « dédouaner » de sa responsabilité : « À l’époque j’étais présidente de l’entreprise, donc j’avais une responsabilité dans ce qui s’y jouait. » Elle explique aussi pleinement reconnaître « la souffrance endurée par les personnes qui travaillaient pour Nouvelles Écoutes à l’époque ».

Ces justifications ne convainquent pas tout le monde. « Je ne peux pas croire une seconde qu’elle ne savait pas ce que Julien faisait. La thèse du “oh le vilain mascu qui m’a exploitée” ne tient pas », juge une journaliste passée par le studio. Cette dernière se souvient avec amertume de son passage chez Nouvelles Écoutes et de ses échanges avec son ex-boss : « Elle met tout le monde dans une situation de proximité, on se sent pris en otage de ses émotions. Ça n’a rien à faire dans un cadre de travail, c’est déplacé ». Interrogée, Lauren Bastide reconnaît un comportement « inadapté » : « Il m’arrivait de trop mêler le personnel et le professionnel, c’est vrai. Cela tenait à ma manière de fonctionner, très impliquée émotionnellement, et aussi à la culture du studio, où les sujets intimes faisaient partie intégrante des projets. » Aussi, plusieurs salariées se souviennent des coups de sang de leur patronne : « J’ai déjà vu Lauren mettre des coups de pression à des gens, et parfois déborder ». Réponse de l’intéressée : « Je viens d’une culture professionnelle délétère, celle des rédactions de média mainstream. J’ai sans doute reproduit ces méthodes de management, et j’en suis profondément désolée. J’ai depuis pris du recul dans ma façon de travailler, de manager. Cette expérience m’a profondément modifiée. »

Reste que pour la plupart des témoins, le départ de la créatrice de La Poudre a constitué un moment de bascule. « Même s’il y avait des dysfonctionnements et que Lauren n’était pas la meilleure manageuse qui soit, c’était quand même un garde-fou pour nous, elle faisait tampon, estime une productrice. Quand elle est partie, l’ambiance a pris une tournure plus sombre encore, car Julien a pris entièrement les manettes ». Si les récits sont en effet partagés quant à la gestion de Lauren Bastide, les avis convergent sur l’attitude de son ex-associé, désormais à la tête du studio. Qui imposerait des cadences de travail insupportables. « Les délais de production sont parfois lunaires. On a beau dire à Julien Neuville que ça ne tiendra pas dans les temps qu’il demande, il n’en fait qu’à sa tête », décrit une ex-employée. Mise sous pression pour produire à tour de bras, l’équipe sacrifie souvent ses soirées et ses week-ends. « C’est insidieux : il ne dit pas explicitement de travailler plus que ses heures, mais il réclame des projets avec des délais et des budgets extrêmement serrés… Donc c’est à nous de nous débrouiller pour les tenir », ajoute une autre.

« Un management façon start-up nation, mi-sympa, mi-brutal »

Pour illustrer ce phénomène, une ex-productrice évoque un podcast pour lequel il était prévu que les épisodes sortent de manière hebdomadaire, avant que la direction ne décide soudainement de le sortir en une seule fois. « Il a donc fallu que je monte les 10 épisodes d’un coup, au lieu de répartir le travail sur plusieurs semaines voire mois, raconte-t-elle. J’ai passé ma vie à Nouvelles Écoutes pour finir à temps, jusqu’à la veille de la sortie où j’ai travaillé chez moi très tard dans la nuit ». Même les chroniqueuses côtoyant régulièrement les effectifs du studio racontent avoir vu leurs interlocutrices, majoritairement des femmes, au bord de l’épuisement. Voire de faire elles-mêmes les frais de cette course au rendu. « J’ai travaillé pour eux dans la douleur, dans des conditions de travail impossibles, confirme une autrice chargée d’un podcast. De plus, je n’étais pas du tout assez rémunérée par rapport au travail abattu dans les délais très réduits qu’on m’imposait. » Une surcharge source de souffrance pour de nombreux témoins. « J’avais l’esprit rempli par mes préoccupations professionnelles, une boule au ventre quand j’arrivais au travail. C’est l’insécurité constante qui me mettait dans cet état », glisse l’une d’entre elles.

La personnalité de Julien Neuville est aussi décriée. « C’est un management façon start-up nation, mi-sympa, mi-brutal », décrit une source. Beaucoup décrivent un patron lunatique, dont les mauvais jours sont craints : messages de l’époque à l’appui, une ex-employée indique qu’elle appréhendait chaque jour de voir son patron : « Avec lui on sait jamais sur quel pied danser. » L’ex-salariée a partagé à l’Informé des échanges entre elle et ses proches où elle leur raconte s’être « encore pris un taquet », ou « un coup de pression » par Julien Neuville.

Une ex-productrice relate de son côté à l’Informé avoir souffert d’un traitement différencié de la part de son ancien patron. « Il me mettait à l’écart, me faisait des reproches cassants et très personnels sur mon attitude, ma façon de parler, ma personnalité », dit-elle. Des remarques que la jeune femme ainsi que ses anciennes collègues assimilent à de la « misogynoir », ce concept désignant une forme de misogynie envers les femmes noires dans laquelle la race et le genre jouent un rôle concomitant. Le traitement réservé à cette productrice a particulièrement marqué en interne, à tel point que ses collègues évoquent un « acharnement » à son égard. « Au Paris Podcast Festival, lors d’un discours de remerciement pour un prix reçu sur un podcast sur lequel j’avais bossé durant un an et où on avait absolument tout fait, Julien Neuville a complètement minimisé notre boulot en disant qu’on avait “imprimé les scripts” ou “fait en sorte que les acteurs arrivent à l’heure”. C’était l’humiliation de trop. » Elle poursuit : « Quand je suis sortie de l’entreprise, j’étais très mal, se souvient-elle. J’ai encore beaucoup de colère aujourd’hui. » De son côté, Julien Neuville dénonce formellement ce qu’il considère être des « mensonges » et des témoignages « biaisés », en assurant que la productrice a connu « une évolution importante » dans le studio au fil du temps.

« C’était le Roi soleil, tout était à son bon vouloir, se souvient Xavier, un assistant de production qui a fait un stage de six mois dans le studio. Il pouvait choisir de se réveiller et avoir une liste de retours alors qu’on était en enregistrement et qu’il avait pourtant tout validé avant ». Et gare à ceux qui protestent : « Quand on lui tient tête, il est infect les jours suivants. C’est très punitif comme management, estime une ancienne membre du studio. Tout est sur une ligne très personnelle, on avait des discussions jouant sur l’affect, sur la loyauté : soit tu es avec lui, soit tu es contre lui ».

« Ces propos relèvent de jugements personnels non qualifiés par des faits et des preuves, que je dénonce et ne commenterai pas », nous a indiqué Julien Neuville, nous alertant sur « le caractère diffamatoire que de telles accusations infondées pourraient représenter si elles étaient amenées à être proférées en public ». Il indique aussi à plusieurs reprises que ces témoignages sont « biaisés ». Après l’envoi de nos questions, d’autres salariés nous ont répondu pour relativiser grandement le vécu de leurs collègues : Emmanuelle Fortunato, ex-directrice commerciale et développement du studio, reconnaît un « rythme soutenu et exigeant », mais indique qu’il « existe des entreprises plus difficiles ». Un avis partagé par Victor Le Saint, actuel chef de projet dans l’entreprise, qui loue le « bon management » de son boss actuel, et par Alice Descamps, responsable commerciale. « J’apprends énormément à ses côtés, et ne vois pas de personnes épuisées », assure la jeune femme. Pourtant, l’équipe a connu un gros turn-over depuis cinq ans. « Sur la vingtaine de collègues avec qui je travaillais, toutes sont parties aujourd’hui », indique par exemple une personne passée par le studio. Le même roulement touche les contributeurs extérieurs des divers programmes du studio.

« Il fallait se battre sur tout »

Les contrats proposés par Nouvelles Écoutes à ces chroniqueurs font aussi polémique. Nombre d’entre eux estiment avoir été victimes de clauses abusives, les dépossédant de leurs droits sur leurs créations : « Le modèle consiste à se faire de l’argent sur les autrices mal rémunérées, et leur faire signer des contrats ou ils récupèrent l’intégralité de leurs droits donc peuvent envisager des déclinaisons sur tous les formats. » Un avis partagé par nombre de témoins interrogés par l’Informé. Tous relatent des négociations très tendues. « Il fallait se battre sur tout, se souvient Elvire Duvelle-Charles, chroniqueuse du podcast Hot Line qui traitait des questions de sexualité. Il n’y a pas une seule fois où on a reçu un contrat où ça n’a pas été la galère. Je n’ai jamais vu ça dans d’autres entreprises, même dans des rédactions. ». Une clause de son contrat prévoyait par exemple que chaque chroniqueuse doive publier un post promotionnel sur son compte Instagram à chaque nouvel épisode, en respectant le calendrier et les éléments donnés par Spotify et Nouvelles Écoutes. « Il voulait qu’on leur fasse valider nos contenus, comme ce qu’on demande à des influenceurs pour promouvoir un produit… Sauf qu’on était loin d’être payées en conséquence », explique la réalisatrice.

Une affaire a particulièrement marqué la créatrice. Lorsqu’une partie de l’équipe d’Hot Line devait se rendre à une soirée BDSM (Bondage, Domination, Soumission, Sadomasochisme) parisienne afin d’en parler ensuite lors d’un épisode spécial. À cette occasion, Nouvelles Écoutes a demandé aux participantes de signer une décharge exemptant la société et ses dirigeants de toutes responsabilités dans le cadre de ce « reportage extraprofessionnel ». « Plutôt que de nous prévenir sur les enjeux de sécurité, de nous dire de faire attention, ils ont voulu se déresponsabiliser », se souvient avec amertume Elvire Duvelle-Charles. « Vu la nature très “spéciale” de cette soirée, à laquelle l’équipe voulait participer d’elle-même [...], vous comprendrez aisément que nos avocats préconisent de prendre les précautions juridiques adaptées », nous a indiqué Julien Neuville. Et d’ajouter avoir « rémunéré les chroniqueuses en plus pour cet épisode », et « pris en charge plusieurs frais ».

Plusieurs free-lances assurent aussi s’être vus imposer de strictes clauses de non-concurrence. Interrogé sur cette incongruité, Julien Neuville assure que « les contrats ont depuis les débuts été rédigés par des avocats, en parfait respect de la législation en vigueur. Toutes les cessions de droits respectaient le droit d’auteur français et allaient avec une rémunération proportionnelle pour les auteurs et autrices quand celle-ci pouvait être définie (droit d’auteur) ». Le dirigeant assure aussi : « Certains contrats, selon les émissions, peuvent demander de ne pas créer ou présenter un podcast sur la même thématique. C’est la norme dans notre métier, quand une société investit dans un projet, que ses éléments clés ne puissent pas en profiter pour créer un concurrent ». Pour le boss, ces clauses sont « tout à fait usuelles ».

De la même manière, les contributeurs ont parfois dû se lancer dans des bras de fer pour récupérer les droits de leurs contenus. Un cas a particulièrement fait du bruit dans les rangs du studio : celui du podcast Cours, Redwane, cours !, créé par le journaliste Redwane Telha, qui y racontait sa préparation pour courir un marathon, en tant que personne hémiplégique. Nouvelles Écoutes y avait mis un coup d’arrêt au moment du Covid, et aurait demandé au journaliste d’annoncer qu’il abandonnait son projet, selon diverses sources. « Redwane a dû sévèrement batailler pour obtenir les droits de son podcast, car Julien Neuville souhaitait initialement l’empêcher de poursuivre ce programme de son côté », raconte un témoin. S’il n’a pas souhaité commenter les faits auprès de l’Informé, Redwane Telha avait à l’époque écrit un post sur Twitter, où il regrettait la fin « brutale » de sa collaboration, assurant que Nouvelles Écoutes voudrait « probablement m’empêcher de continuer ailleurs ». « Certains ont cru que je n’étais qu’un produit phare de ce grand marché de l’inclusion médiatique », s’agaçait-il. « Après d’âpres discussions et ce post, il a eu gain de cause, Julien Neuville ayant finalement compris qu’il est impossible d’avoir des droits sur la vie de quelqu’un… », indique un témoin. Du côté du PDG, le son de cloche est différent : « Nous n’avons jamais voulu ou empêché Redwane de continuer le podcast sans nous. Il y a eu une discussion au terme de laquelle nous lui avons cédé les droits, la marque et les comptes réseaux sociaux gracieusement. »

« C’était un tiraillement constant »

D’autres fins de collaboration ont pourtant pu prendre des tournures plus houleuses. Malgré son succès, le programme Quoi de Meuf, proposant des discussions féministes autour de la pop culture, a par exemple pris fin soudainement en 2022, sans que les contributrices ne comprennent vraiment le motif de cet arrêt. Dans d’autres cas, le volume des commandes a drastiquement chuté, comme lorsque Nouvelles Écoutes a fait l’acquisition du Studio de Minuit en 2022, avant de le reprendre en main deux ans plus tard. « On nous a réduit les textes des podcasts de moitié, et c’était à prendre ou à laisser », indique une autrice qui travaillait pour un des programmes. Questionné, Julien Neuville défend un choix stratégique mis en place fin 2024 pour « faire évoluer le type de contenu produit ». « Certains auteurs n’ont pas voulu continuer, libre à eux. De nouveaux talents, à l’écrit et à la voix, nous ont rejoints », évacue-t-il.

« Quand on est féministe, antiracistes, de gauche, c’est très difficile d’appliquer les valeurs qu’on défend dans le cadre d’une entreprise structurée selon des termes profondément capitalistes, commente Lauren Bastide. Le mal-être que j’ai ressenti chez Nouvelles Écoutes vient en grande partie de cette dissonance. On essayait de chercher des profils différents, mais si c’est pour faire des contrats précaires ou les mettre sous pression, ça ne va pas. C’était un tiraillement constant, notamment sur les droits d’auteur. » De son côté, Julien Neuville, balaye en bloc ces avis, qui relèvent selon lui « d’attaques et de jugements personnels […] que je dénonce formellement ». « Au contraire, ajoute-t-il, Nouvelles Écoutes a contribué à construire le secteur du podcast en France, donnant leur chance à des travailleurs et travailleuses, souvent jeunes, en qui nous avons vu du potentiel, qui ont pu grandir chez nous pendant plusieurs années, avec des augmentations, des primes, des évolutions, et des succès éditoriaux qui ont contribué à leur carrière ».

Depuis qu’il est seul aux commandes, le PDG a fait évoluer la ligne du studio vers du « divertissement engagé » plutôt que des podcasts militants, notamment à travers du lancement d’Alice Underground. Le talk-show présenté par la photographe Alice Moitié accueille des personnalités et cumule les abonnés, attirés entre autres par l’épisode avec Panayotis Pascot cumulant 253 000 vues sur Youtube ou celui avec Paul de Saint Sernin comptant quasiment 100 000 vues. « L’entreprise prend un tournant différent, le podcast engagé n’est plus le cœur de Nouvelles Écoutes. L’idée est aussi de prendre un virage vidéo », analyse une observatrice. Un glissement édito ayant parachevé la fracture entre la direction et une partie des équipes. « Ça m’a vaccinée de remettre les pieds dans une petite boîte qui se dit de gauche », finit par lâcher une ex-collaboratrice dégoûtée de son passage dans le studio.