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Continuer la lectureAffaire LVMH : la bataille de l’ex-grand flic Bernard Squarcini pour faire payer l’État
L’ancien directeur du renseignement intérieur est soupçonné d’avoir utilisé ses réseaux policiers pour le compte d’entreprises privées. Après des fuites dans la presse, il a fait condamner l’État pour violation du secret de l’instruction.
Le Squale se sera bien débattu. Pris dans les filets judiciaires, Bernard Squarcini, l’ancien directeur du renseignement intérieur, a choisi d’attaquer à deux reprises l’État français pour faute lourde, a appris l’Informé. Reconverti dans le privé avec sa société Kyrnos Conseil, cet ex-patron de DCRI...
À peine est-il placé en garde à vue, en 2016, que différents articles publiés dans le Monde et le Canard Enchaîné, dévoilent diverses pièces du dossier. Mediapart indique même s’être procuré les écoutes téléphoniques des enquêteurs. Convaincu que les journalistes sont informés en temps réel par la justice, l’ancien flic assigne une première fois l’État en 2017 pour « violations manifestes et réitérées du secret de l’enquête et du secret de l’instruction ».
Le sexagénaire réclame alors plus de 120 000 euros pour indemniser son préjudice moral, et un préjudice matériel lié à la perte d’activité de sa société suite à cette affaire. Le tribunal de grande instance de Paris rejette la plupart des demandes, estimant que d’autres sources avaient potentiellement accès aux éléments de l’enquête et pouvaient donc les transmettre aux médias. Cependant, le juge reconnaît que deux articles, l’un paru dans le Monde et l’autre dans Atlantico, mentionnant le contenu d’audition ou un accès aux interceptions téléphoniques, établissent que l’origine de ses informations peut être « imputée aux agents du service public de la justice avec une certitude suffisante. » « Je n’avais même pas encore été auditionné que l’article du Monde était déjà publié, explique Bernard Squarcini à l’Informé. La ficelle est un peu grosse. »
Cette atteinte au secret de la procédure est reconnue comme « une faute lourde, dont l’État doit réparation ». Le tribunal l’indemnise alors à hauteur de 10 000 euros de préjudice moral, plus 3 000 euros de frais de procédure. « C’est l’histoire de l’arroseur, arrosé », se réjouit le maître espion.
Pourtant, le Squale, son surnom aux renseignements, revient à l’attaque. Il dépose une nouvelle plainte au pénal et une autre devant le tribunal judiciaire de Paris cette fois, suite à la diffusion d’écoutes audio par Mediapart en 2020. On y entend par exemple Pierre Lieutaud, alors numéro deux du Conseil national du renseignement (CNR), sollicité par Squarcini pour une note destinée à LVMH, lui dire « Putain Tu es fort toi ! Tu fais même travailler le CNR à ton profit ». Ce dernier lui rétorque : « Attends ! C’est pour la survie du pays (…) Vous préférez des Mélenchon ou le CAC 40 ? ». Plus tard, les deux hommes échangeront aussi des informations concernant l’enquête judiciaire concernant le raid de LVMH sur Hermès. L’occasion de découvrir toute l’admiration du maître espion pour Bernard Arnault : « c’est un grand monsieur. Il faut l’aider, c’est pour cela qu’il faut se mettre en quatre, entend-on sur les bandes-son. « S’il faut donner sa poitrine [pour le défendre], je donne ma poitrine, pas de problème, y compris devant les juges ».
Si la plainte pénale a été classée sans suite en 2021, la procédure au civil vient tout juste de se conclure. Le juge a estimé que plusieurs copies numériques des enregistrements de la police avaient été réalisées, « étendant le champ des personnes les ayant eus en leur possession, même temporairement, au-delà des seuls membres du service public de la justice. » Le plaignant n’a pas apporté la preuve que l’État était à l’origine des fuites dans la presse. Il a donc été débouté de ses demandes de 120 000 euros d’indemnités supplémentaires, et ne fera pas appel de cette décision. « Je laisse tomber, car je faisais cela pour la forme, puisque l’État a déjà été condamné, indique Bernard Squarcini. Mediapart a sorti ces écoutes pour relancer leur campagne d’abonnement, ils le font chaque année, et cette fois c’est tombé sur moi ».
Pourtant, leur contenu est très instructif notamment sur les liens qu’il a continué d’entretenir avec l’appareil d’État après la création de sa société de conseil. « Ces écoutes sont sujettes à plusieurs interprétations », conclut le jeune retraité depuis plus d’un an qui passera devant le tribunal correctionnel ou il devra répondre de onze infractions.
L’ex-coordinateur national pour la sécurité des JO attaque aussi l’État
Dommage collatéral. L’ancien préfet et ex-numéro deux du Conseil national du renseignement (CNR) a tenté, lui aussi, de faire condamner l’État. En vain. Pierre Lieutaud réclamait 85 000 euros de dommages et intérêts pour violation du secret de l’instruction suite à la diffusion par Mediapart de ses échanges téléphoniques avec Bernard Squarcini. Cette situation a, selon lui, porté atteinte à sa légitimité professionnelle. De fait, en 2021, il a dû abandonner son poste de coordinateur national pour la sécurité des Jeux Olympiques de Paris 2024, accusé d’avoir livré des informations confidentielles au bénéfice du groupe LVMH par l’entremise de Squarcini. Si la justice n’a pas contesté l’atteinte à son honneur et à sa réputation, elle estime toutefois sa demande excessive et non étayée car il n’apparaît que de manière secondaire dans cette affaire.