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Finance - Conseil

Intelligence artificielle : les prestataires se disputent le juteux marché des avocats

Lefebvre Dalloz, LexisNexis ou Doctrine tentent de séduire la profession. Pour soutenir les jeunes pousses, le barreau de Paris vient de signer un partenariat avec une start-up s’adressant aux pénalistes, Cedie.

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Dans les couloirs des juridictions ou lors des événements qui réunissent les avocats, un débat nourrit abondamment les discussions : celui du surgissement de l’intelligence artificielle dans la profession. « Il faut qu’on s’y mette, sinon on va être largués », glisse une avocate à l’Informé, entre de...

Quel bilan, un an plus tard ? Selon nos informations, 8 000 avocats ont souscrit aux différents partenariats mis en place. Après Dalloz, le barreau de Paris a négocié des tarifs avec d’autres bases juridiques comme LexisNexis, Doctrine, Jimini, Ordalie ou Pappers. Des outils qui permettent de gérer des tâches administratives, de faire des recherches de décisions ou d’analyser des documents. « J’ai contribué à créer ce marché des cabinets individuels », indique le bâtonnier, qui précise que l’accord avec Dalloz va se poursuivre sous forme de prix réduits pour le public ciblé. Selon nos informations, le plus gros barreau de France vient aussi de signer un nouvel accord avec Cedie, une jeune start-up française s’adressant aux pénalistes. Lancé il y a quelques mois, son outil d’intelligence artificielle permet de classer les pièces d’un dossier puis de faire des recherches dans les différents documents. « Des tâches extrêmement chronophages quand il faut les faire à la main », indique Me Sélim Brihi, cofondateur de Cedie et lui-même avocat en droit des affaires. Avec ce partenariat, l’ensemble de ses confrères à Paris auront donc la possibilité d’utiliser l’outil gratuitement durant trois mois, puis bénéficieront d’un tarif préférentiel. Une façon, selon le bâtonnier, d’ouvrir la voie aux acteurs naissants du marché : « Après avoir choisi un éditeur très institutionnel comme Dalloz pour rassurer, on a souhaité soutenir et mettre en avant les nouvelles legaltech françaises ».

Et pour cause, la concurrence est rude entre les différents protagonistes de l’écosystème. Hormis les mastodontes venus des États-Unis comme Harvey (fondé par des ex de Google ou Meta), le marché se répartit entre les éditeurs historiques comme Lefebvre Dalloz, LexisNexis ou Lexbase, ayant développé leur outil IA au fil du temps, et les start-up juridiques qui ont secoué le business. Avec en premier lieu la société Doctrine. Devenue depuis son lancement il y a dix ans une référence sur le marché, elle a récemment croqué son principal concurrent, Predictice. Le montant de cette acquisition est tenu secret, mais selon La Lettre, Doctrine tablait sur un montant de 20 millions d’euros. Aujourd’hui, la société se targue d’équiper 75 des 100 plus gros cabinets parisiens en IA. Plus récente, la legal-tech Ordalie fait aussi son trou sur le marché, après avoir levé 1,8 million d’euros en juin, notamment auprès de membres de la famille Dassault. « Aujourd’hui on a plus de 47 000 utilisateurs, dont environ la moitié sont des avocats, indique Léa Fleury, cofondatrice de l’outil, qui s’adresse aussi aux directions juridiques. On est dans une phase d’évangélisation du marché : l’IA bouleverse les pratiques de ces métiers, et l’objectif est de l’intégrer de manière fluide dans leur processus de travail ».

Un marché « bientôt saturé »

« C’est un marché conservateur, où les positions sont bien établies et où les avocats sont réticents à ce qu’on vienne bousculer leur business model, confirme Fabien Girard, président du directoire de Lexbase. Mais l’IA vient rebattre les cartes, en permettant à un cabinet solo ou middle de faire un gros bond en productivité ». Bien installé, l’éditeur a notamment misé sur le volet institutionnel, en signant des offres de mutualisation avec plus de 100 barreaux hors de Paris ces derniers mois. Lyon, Bordeaux, Marseille, Clermont-Ferrand… Lexbase se targue de s’adresser à 36 000 avocats en province - 40 000 en incluant Paris. « Le marché est devenu très compétitif, décrit Fabien Girard. S’il n’est pas encore complètement saturé, il pourrait l’être bientôt : le top 150 des cabinets est amené à se positionner dans les six mois à venir, les solos et duos à Paris sont couverts et une bonne partie de la province aussi ».

« Je suis toujours en train de faire mon benchmark », confirme Me Antoine Maisonneuve. Mi-octobre, l’avocat pénaliste reconnu en droit des affaires a organisé dans son cabinet un petit-déjeuner consacré à l’IA, qui est selon lui « un outil plus qu’une fin en soi ». Aux côtés des ingénieurs venus vulgariser le fonctionnement de cette nouvelle technologie, il y avait aussi des éditeurs comme Dalloz, Pappers ou Lexbase, mobilisés pour présenter leurs offres. Signe que, pour rafler la mise, les sociétés ont intensifié leurs efforts de marketing pour conquérir ce marché en pleine configuration.

De son côté, la jeune start-up suédoise Legora, dont la valorisation ne cesse de monter, a dépêché un directeur pour s’installer sur le marché français. « Mon emploi du temps est rempli jusqu’au nouvel an », reconnaît Jonathan Williams, questionné sur l’appétit des cabinets d’avocats pour l’outil IA développé par sa boîte. Une offre qui séduit des grosses firmes d’affaires, comme le cabinet international Linklaters, le français Jeantet ou l’anglo-saxon Bird & Bird. Celui-ci est d’ailleurs un des premiers à avoir signé avec Legora, pour équiper ses 1700 avocats dans le monde. Sans regret, selon Sylvain Deleuze, directeur de la communication de la structure : « Aujourd’hui, une telle solution sur mesure est indispensable pour garantir le bon niveau de sécurité des données, ce que n’offrent pas les IA génératives grand public, même dans leurs versions payantes ».

La confidentialité est en effet un des gros motifs d’inquiétude quant à l’utilisation de l’IA dans les cabinets. « La tentation peut être grande de mettre un dossier entier dans la machine, pour le résumer ou en déceler les failles, commente une source. Mais quand il s’agit de dossiers M&A par exemple, où on traite de documents ultra-confidentiels, c’est un problème ». Ou bien quand il s’agit de pièces couvertes par le secret de l’instruction. « Ça questionne même en termes de souveraineté, quand on sait que certaines solutions IA utilisent des clouds hébergés aux États-Unis. En droit pénal des affaires, c’est hautement sensible », analyse Sélim Brihi, le cofondateur de Cedie, qui précise que son outil s’utilise en local, c’est-à-dire à l’échelle du cabinet et sans être connecté à internet. Une autre crainte porte sur la pérennité de l’accès aux outils. « C’est un coût pour les cabinets, rappelle Me Hélène Laudic-Baron, vice-présidente élue du Conseil national des barreaux, à l’origine d’un rapport sur l’IA dans la profession. Pour l’instant, on a des prix d’appels, mais le risque est qu’il y ait un effet bulle et que les tarifs augmentent une fois que les avocats seront dépendants de ces outils ».

Et quid des jeunes avocats, auxquels sont pour l’instant attribuées les tâches chronophages que l’IA pourrait bientôt réaliser à leur place ? « C’est peut-être une opportunité de donner plus de responsabilités aux jeunes collaborateurs, de les faire monter plus vite en compétence », rassure Laura Ben Kemoun, présidente de l’Union des jeunes avocats (UJA). Même si l’efficacité de ces start-up qui viennent concurrencer les robes noires sur leur pré carré continue de questionner. « Certaines legaltech ont des fonctionnalités qui s’apparentent vraiment au travail que pourrait fournir un avocat, estime Me Olivia Roche, spécialiste du droit des nouvelles technologies. Sauf que les avocats ont prêté serment et sont soumis à des règles déontologiques, dans le but de protéger le client ». À l’inverse des outils IA, donc, d’où la nécessité de réguler ce marché, selon différents interlocuteurs. « L’avocat reste bien sûr maître de ce qu’il produit », conclut le bâtonnier de Paris. Pierre Hoffman indique d’ailleurs que le conseil de l’ordre n’a pour l’instant été saisi d’aucun dossier disciplinaire lié à l’intelligence artificielle.