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Continuer la lectureL’étonnante proximité entre Tracfin et les Émirats arabes unis. Partie 2
La cellule antiblanchiment a multiplié les enquêtes sur des personnes réputées proches du Qatar, l’ennemi numéro 1 des EAU dans la région.
Début février 2024, les spécialistes mondiaux de l’antiblanchiment réunis au sein du « Groupe Egmont » se retrouvent à Malte pour quelques jours. Les dirigeants des cellules française (Tracfin) et émiratie (UAE-FIU) profitent de l’occasion pour signer un « Memorandum of Understanding » (MoU), les engageant à une coopération plus étroite. Le lieu est inhabituel : les MoU sont d’ordinaire paraphés dans un des deux pays concernés. Mais il y a urgence. Le directeur français de Tracfin, Guillaume Valette-Valla, sait que ses jours à la tête de l’agence sont comptés. Comme l’Informé le dévoilera quelques jours plus tard, l’inspection des services de renseignement s’est penchée sur son cas après des plaintes sur ses méthodes de management, et a produit un rapport à son sujet. Il partira de fait le 28 février, « sur sa demande » selon le décret officiel, justement le jour où l’organisation mondiale de surveillance du blanchiment de capitaux (GAFI) retire les Émirats arabes unis (EAU) de sa liste grise.
Ce retrait est-il une conséquence directe du « Memorandum of Understanding » ? Les procédures du GAFI impliquent de cocher un certain nombre de cases pour sortir de cette surveillance renforcée que représente la « liste grise ». Et cet accord ne représente qu’une des étapes nécessaires. Mais le soutien appuyé de la France, et de sa prestigieuse cellule de renseignement financier, a forcément joué. Un soutien qui a provoqué des débats. Autant l’accord signé en 2022 avec Israël n’avait guère été contesté car il s’agissait d’aller plus loin dans la coopération avec un pays proche, autant celui-ci a fait jaser. « La France n’avait pas intérêt à le signer, souligne une source diplomatique. Tracfin a signé très peu de MoU. Et certaines voix s’étaient élevées, au Quai d’Orsay, contre sa signature qui a bien aidé les EAU à sortir de la liste grise du GAFI ». L’influence de Paris a aussi pesé sur l’attitude de l’Union européenne qui a également retiré les EAU de sa liste grise. Et ce malgré les interrogations de Philippe de Koster, le directeur de la cellule de renseignement financier belge. Ce dernier avait dénoncé l’obstruction des EAU face à la justice en décembre 2024 lors d’un forum organisé par Tracfin.
Auprès de l’Informé, Guillaume Valette-Valla défend sa position de l’époque : « Cet accord est au contraire intervenu stratégiquement au moment où les EAU, cherchant à sortir de la liste grise du GAFI, étaient plus disposés à prendre des engagements renforcés de transmission d’informations concernant les cibles hautes comme les capitaux des narcotrafiquants ».
L’ombre d’ESL Rivington
Au-delà de cette entente officielle, la proximité de Tracfin avec le petit État du Golfe a aussi emprunté des canaux plus officieux. Le 29 septembre 2023, les cadres du service de Bercy ont eu la surprise d’être conviés à une séquence de team building originale : une rencontre au ministère avec l’ancien diplomate Jean-David Levitte, à propos de la transformation géopolitique du monde et de ses conséquences économiques et financières pour la France et l’UE. Un événement « tout à fait habituel » selon Guillaume Valette-Valla, qui précise que « l’anonymat des agents participants était garanti ». Ce qui a mis certains mal à l’aise, c’est que l’ex sherpa de Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy soit aussi senior policy advisor de la firme d’intelligence économique ESL Rivington, filiale de l’ADIT.
Cette société a travaillé pour le Qatar, l’ennemi juré des Émirats arabes unis dans la région, jusqu’en 2019. Avant de changer de camp et se rapprocher de l’Arabie saoudite et des EAU. Selon Alexandre Medvedowsky à la tête d’ESL Rivington, « la société ne collabore qu’avec des intérêts privés » aux Émirats. ESL Rivington a tout de même effectué une mission d’influence entre 2022 et 2024 pour le compte du royaume d’Arabie saoudite.
Plusieurs enquêtes lancées par Tracfin sur des personnalités réputées proches du Qatar intriguent aussi certains agents de la cellule. Prenons le cas du journaliste de BFM Rachid M’Barki, soupçonné d’avoir bénéficié de financements du Qatar en échange de la diffusion à l’antenne de reportages à la gloire de Doha. Étonnamment, Tracfin a rédigé une note à son sujet dès septembre 2023, avant même l’ouverture - en octobre - d’une information judiciaire par le Parquet national financier. Comme dans le cas du député Carlos Martens Bilongo évoqué dans la première partie de notre enquête, la question de l’origine de la saisine se pose ici, puisque juridiquement Tracfin ne peut pas s’autosaisir. « Tracfin ne peut pas s’autosaisir, ne s’est pas saisi et ne peut pas être saisi par un ministre », confirme une source ministérielle à l’Informé. Selon une source interne, cette règle serait en fait nettement plus souple. « Il suffit qu’il y ait quelque chose sur un flux ou une personne dans le système d’information maison, Startrac, pour pouvoir déclencher une enquête », indique-t-elle.
Rachid M’Barki, Sihem Souid et Taha Bouhafs ciblés
L’intérêt poussé de Tracfin pour Sihem Souid pose aussi question. Cette communicante travaille depuis 2015 pour le Qatar au travers de son agence Edile Consulting. Le New Yorker et Mediapart ont déjà révélé qu’elle était sur la liste des personnalités ciblées par le cabinet suisse d’intelligence économique Alp Services à la demande des Émirats arabes unis. Elle a, à ce titre, déposé plainte pour violation de domicile, vol et atteinte à la vie privée auprès du tribunal de Créteil. Une instruction judiciaire menée par le juge Jonas Nefzi est en cours. Mais, depuis 2023 et durant l’année 2024, les comptes de sa société ont aussi fait l’objet de signalements par Tracfin. Au point que les virements en provenance du Qatar, son principal client, ont été bloqués de façon systématique. « À chaque fois que mon client envoyait de l’argent, il était bloqué et n’arrivait pas sur mon compte, en raison d’une alerte selon ma banque », précise la communicante à l’Informé.
Sur la même période, la cellule de renseignement financier s’est aussi intéressée à Taha Bouhafs. Ce journaliste franco-algérien, un temps candidat aux législatives pour LFI, est notamment célèbre pour avoir filmé la scène montrant Alexandre Benalla, collaborateur d’Emmanuel Macron, frapper des manifestants en mai 2018 à Paris. Le jeune homme, qui avait aussi organisé une marche contre l’islamophobie en novembre 2019, collabore depuis 2023 avec Al Jazeera, la chaîne d’information financée par le Qatar. Tracfin a également rédigé une note à son sujet, sans toutefois la transmettre à la justice faute d’éléments probants. Bouhafs est clairement ciblé par les Émirats arabes unis qui ont glissé son nom dans une liste d’« islamistes » potentiels transmise à l’Algérie par les Émirats. « Je suis harcelé et suivi en permanence, j’ai dû quitter la France quelque temps tellement c’était épuisant », indique-t-il à l’Informé.
Sollicité sur notre enquête, Tracfin indique que « l’ensemble de ses informations sont protégées par un principe de confidentialité. Il est interdit au service de divulguer toute information opérationnelle à des tiers en dehors des cas prévus par ce même code, c’est-à-dire les transmissions à l’autorité judiciaire ou à des personnes chargées d’une mission de service public limitativement énumérées. En outre, lorsqu’une information est transmise au procureur de la République, qui décide d’ouvrir une enquête préliminaire, cette information est ensuite couverte par le secret de l’enquête ou, si une information judiciaire est ouverte, le secret de l’instruction ».
Quant à Guillaume Valette-Valla, son directeur jusqu’en 2024, il assure ne pas être au courant des dossiers que nous évoquons dans cet article. L’ambassade des Émirats arabes unis ne nous avait pas répondu à l’heure de notre publication.
Tracfin sous le choc après un retrait d’habilitation « secret-défense »
À la fin du premier semestre 2025, Tracfin a retiré du jour au lendemain son habilitation « Secret-défense » à un de ses agents, en charge de l’analyse de données avant de le remercier sans autre forme de procès. Cette habilitation réalisée par la DGSI permet d’avoir accès à des informations classifiées. En interne, beaucoup établissent un lien entre cette éviction et ses attaches au Qatar où il avait précédemment travaillé. Ce que le service de renseignement ne pouvait ignorer lors de son recrutement. Il aurait également eu des contacts avec des réseaux algériens. Selon une source ministérielle qatarie interrogée par l’Informé, il n’aurait pourtant aucun lien avec les autorités locales. « S’agissant de l’habilitation des agents au secret de la défense, un principe de discrétion s’applique, explique Tracfin à l’Informé. Il s’applique aussi aux cas de retrait d’habilitation. » La cellule ajoute « traiter de façon rigoureuse tout risque de sécurité interne, dans le plein respect de la législation en vigueur ».
Cet épisode reflète aussi la cadence effrénée des recrutements de contractuels plutôt que de fonctionnaires chez Tracfin ces dernières années, qui ont modifié la configuration du service. Ils représentent désormais plus de la moitié des effectifs. Le contractuel qui a vu son habilitation retirée cette année avait été recruté moins de 18 mois auparavant.