L'abonnement à l'Informé est à usage individuel
Un autre appareil utilise actuellement votre compte
Continuer la lecture« Les traîtres, on leur met une balle entre les deux yeux » : dans l’enfer du cabinet de Grégoire Etrillard. Partie 1
Entre dénigrements et accès de colères, l’avocat vedette des affaires de bébés secoués fait régner la terreur sur ses jeunes collaboratrices. Des comportements qui lui ont valu une sanction disciplinaire en juin 2025 et une nouvelle vague de départs cet été. Premier épisode de notre enquête sur Me Etrillard.
Pour ses clients, Grégoire Etrillard est comme un roc auquel s’accrocher dans la tempête qui les submerge. Un avocat charmant, empathique et surtout déterminé à les défendre corps et âme dans des dossiers dont il a fait le combat de sa vie : les affaires de bébés secoués. Depuis plus de dix ans, le t...
C’est après un brillant parcours sur les bancs d’HEC, de la Sorbonne ou de Columbia que ce « premier secrétaire » de la Conférence en 2010 - un prestigieux concours d’éloquence qui récompense tous les ans les avocats les plus prometteurs - s’est imposé sur le sujet. Il répète fréquemment, dans la presse ou devant les tribunaux, que le fameux « syndrome du bébé secoué » fait l’objet d’un débat houleux entre les médecins, et que le fait de poser un diagnostic avec autant de certitude, alors que d’autres causes comme des chutes ou des maladies rares sont possibles, risque d’envoyer des innocents en prison.
De fait, l’avocat obtient régulièrement des relaxes ou des acquittements sur le fondement du doute. Toujours élégant dans ses costumes trois-pièces, le jeune quadra a la coutume d’afficher ces victoires sur ses comptes publics, en se photographiant tout sourire aux côtés de ses clients fraîchement tirés d’affaires. Mais derrière ce côté sensible et rassurant, c’est un tout autre visage qu’il donne à voir au sein de son cabinet, créé par ses soins en 2013. En interne, l’homme est décrit comme impulsif, irascible et dénigrant à l’égard de ses équipes. Plus d’une vingtaine de personnes ayant travaillé sous ses ordres, essentiellement des femmes, ont raconté à l’Informé le véritable « climat de peur » qu’elles ont vécu au sein du cabinet.
Les hurlements et les pleurs y sont réguliers, le management toxique et les conditions de travail délétères, selon l’ensemble de nos interlocutrices, collaboratrices ou stagiaires, parties il y a peu ou plus longtemps. Selon nos informations, Grégoire Etrillard a même fait l’objet en juin 2025 d’une sanction disciplinaire de deux mois d’interdiction d’exercer avec sursis, dont il n’a pas fait appel, pour le traitement infligé à ses effectifs - que nous développerons dans un second épisode. Mais depuis, l’ambiance n’a guère évolué, au point que, selon nos informations, quasiment tous les membres de l’équipe ont quitté la société au courant de l’été.
« L’ambivalence, c’est le maître mot du cabinet, résume une des collaboratrices partantes. Grégoire Etrillard étant lui-même quelqu’un de très imprévisible. » Tous nos témoins dressent le portrait d’un patron tantôt jovial, drôle - bien que sa tendance à imiter des accents africains pour plaisanter puisse susciter le malaise - tantôt d’humeur massacrante. « On oscille sans cesse entre les moments de grande fête, où notre travail est valorisé, où on a le sentiment de faire front commun, et d’autres où il pète les plombs. »
Dans les mauvais jours, le célèbre avocat, qui n’a pas souhaité répondre à nos questions, se montre excessivement cassant : « Pour deux coquilles dans 40 pages de conclusions, il nous sort “vous êtes dyslexique ?” », confie une ex-collaboratrice. Une autre reste abasourdie, encore aujourd’hui, de cette question du boss : « Vous vous lavez ? Dans ce cas, pourquoi vos conclusions sont dégueulasses ? ». « Il souffle le chaud et le froid constamment, un jour on se sent formidable et le lendemain comme une sous-merde », affirme une troisième.
Un « flicage » constant
Le cabinet vivrait au gré des sautes d’humeurs du patron et dans la crainte d’un de ses nombreux accès de colère. Des coups de sang au cours desquels il lui arrive de taper fort du poing sur la table, de claquer des portes ou de jeter des documents, selon nos différents témoins. « Je me souviens du bruit de la chaise de Grégoire roulant sur le parquet, quand il ouvrait la porte d’un coup puis criait un nom. On priait pour que ce ne soit pas le nôtre », se remémore une ex-collaboratrice.
Selon nos interlocutrices, le patron sort de ses gonds même pour des motifs insignifiants. « Il pouvait nous crier dessus pour tout et n’importe quoi, se souvient une des premières recrues du cabinet, Marie Pauly. Lorsque j’ai commencé, il m’avait incendiée pour des agrafes mises en biais alors qu’il voulait que ce soit aligné à la feuille. J’avais dû toutes les enlever puis les remettre. Dès le premier jour, il faut se conditionner à ses exigences pour ne pas le contrarier. »
Souvent, ce courroux naît de la « volonté de contrôle constant » que Grégoire Etrillard exerce sur ses équipes, à commencer par leur temps de présence au cabinet. « Les horaires sont très stricts, il est interdit de partir avant 20 heures, indique une ex-collaboratrice. Même lorsque l’on part à 6 heures du matin pour un procès en province et que notre train rentre à 18 heures, il faut revenir au cabinet ou solliciter la permission de rentrer chez nous ». D’autant que, lorsqu’il est en déplacement, le boss a l’habitude de téléphoner au cabinet quelques minutes avant sa fermeture pour s’assurer que les membres de l’équipe sont toujours là.
Plus généralement, les troupes ont pris le pli d’avoir leur portable greffé au poignet, même aux toilettes. « Grégoire ne supporte pas qu’on manque un de ses appels, indique une collaboratrice ayant quitté la structure. Même lorsqu’on est en ligne avec un client, il faut raccrocher pour lui répondre, sous prétexte que son temps est précieux et qu’il est notre priorité. Donc on met tout en suspens, quitte à perdre notre crédibilité ». Un flicage qui contribue à une « infantilisation » récurrente, selon les avocates. « Il nous engueule toujours comme des enfants, se désole l’une d’elles. Un jour, j’avais pris la parole face au client, et il m’avait pris à part pour me sommer de lever la main ou lui demander si je souhaitais intervenir. »
Et c’est encore plus vrai lors des procès. « C’est lui qui prend toute la lumière et nous, on doit se taire, même si on connaît le dossier par cœur », souffle une ancienne recrue. Si toutes les collaboratrices saluent le « talent » d’un « plaideur hors pair », elles se désolent d’avoir été réduites à porter ses affaires, transmettre les éléments pour ses interventions ou lui tendre les bouteilles d’eau. « Il répète que c’est pour nous former mais on se sent comme des potiches, indique une jeune avocate ayant exercé à ses côtés. Il faut s’imaginer la scène, sur les bancs de la défense : l’homme qui plaide puis sort de la salle d’audience comme d’une arène, avec les trois femmes derrière qui lui portent son sac et son chapeau. »
Un phénomène d’« emprise »
Une avocate se souvient encore du jour où elle avait dû plaider en urgence un dossier, Grégoire Etrillard étant absent et injoignable au moment des interventions de la défense. « Quand je suis retournée m’asseoir, j’avais une dizaine d’appels en absence, se souvient Marie Pauly. Il m’a hurlé dessus en me disant que j’étais complètement irresponsable et que ce serait de ma faute si le client allait en détention ». « Il déteste qu’on lui vole la vedette », abonde une autre collaboratrice du cabinet.
« C’est loin d’être anodin de n’embaucher que des femmes de moins de trente ans », remarque une ancienne. À quelques exceptions près, les membres de l’équipe ont, en effet, toutes le même profil : de jeunes avocates, dont c’est souvent le premier contrat de collaboration, prêtes à fournir tous les efforts pour travailler en pénal. Y compris son associée Julie Grare, qui fut sa première collaboratrice avant de prendre du galon et ne fait selon nos témoins jamais office de garde-fou : « En réalité, elle n’a pas vraiment son mot à dire, elle ne nous protège pas, voire n’hésite pas à nous balancer sous le bus lorsqu’il y a un problème. On dirait qu’elle est elle-même terrorisée par Grégoire. »
Dès l’entretien, pour un stage ou une collaboration, Grégoire Etrillard déroulerait un étrange rituel. « Il nous questionne avec insistance sur les raisons qui, dans notre vie personnelle, nous ont poussés à vouloir faire du pénal, quitte à entrer dans notre intimité, indique une robe noire. J’ai assisté à des scènes où la personne se met à pleurer en confiant des épreuves difficiles de son passé. Avec le recul, on croirait qu’il tente de repérer nos failles ou d’instaurer une emprise, consciemment ou inconsciemment. »
L’avocat ne supporterait pas que ses recrues d’un jour marchent ensuite sur ses plates-bandes : selon différentes sources, il aurait ainsi dit à une avocate sur le point de quitter le cabinet qu’il n’aurait « aucun scrupule à la détruire » si elle se lançait dans le contentieux des bébés secoués. Un autre épisode du même acabit a choqué les équipes : au printemps 2025, Grégoire aurait hurlé, après avoir appris qu’une ex-membre de la structure avait récupéré un dossier en défense, « les traîtres au cabinet on leur met une balle entre les deux yeux ». « On était sous le choc, d’autant qu’il l’a déclaré devant différents témoins », indique une source.
D’où la crainte, pour de nombreuses avocates préférant rester anonymes, que le ténor puisse pourrir leur carrière naissante. D’autres ont même abandonné leur vocation, après leur passage au cabinet. « J’ai fait un rejet total du métier et j’ai quitté la robe, confie l’ancienne avocate Marie Pauly. J’avais peur de retomber sur le même genre d’associés, peur de le croiser dans les procès ou les couloirs des palais de justice ». Ni Grégoire Etrillard, ni son associée Julie Grare, n’ont donné suite à nos multiples sollicitations.