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Dans l’enfer du cabinet de Grégoire Etrillard, partie 2 : la sanction de l’Ordre des avocats n’a rien changé

Malgré une interdiction d’exercer avec sursis prononcée en 2025, le ténor du barreau n’a guère assoupli son management. La quasi-totalité de ses collaborateurs ont quitté leur poste cet été.

Me Grégoire Etrillard lors d’une interview sur RTL.
Me Grégoire Etrillard lors d’une interview sur RTL. Capture d’écran de l’émission de RTL.

Problèmes de sommeil, antidépresseurs, arrêts maladie… Voilà maintenant près de dix ans que de jeunes avocates souffriraient des conditions de travail au sein du cabinet de Grégoire Etrillard, décrites dans l’épisode 1 de cette enquête. L’ensemble de nos vingt témoins, passés au cabinet à différentes...

Le conseil de l’ordre des avocats de Paris avait ouvert une instruction disciplinaire début 2024, après avoir pris connaissance de témoignages recueillis dans le cadre d’une procédure initiée par une ex-collaboratrice contre le cabinet. En effet, on apprend dans la décision rendue le 25 juin 2025, obtenue par l’Informé, qu’une avocate ayant travaillé plus d’un an dans la structure a saisi l’ordre après avoir été froidement mise à la porte, en pleine nuit. C’est justement un des griefs que retient la juridiction disciplinaire pour prononcer sa sanction : les enquêteurs ont relevé dans leur rapport la rudesse des conditions de rupture de son contrat, en janvier 2022, « alors qu’elle se trouvait en arrêt maladie, par voie d’un SMS adressé à 23 h 53, doublé d’un mail », avant de couper aussitôt tous ses accès au cabinet.

Bien que l’avocat ait plaidé qu’il vivait alors un moment difficile, sa femme étant absente pour être au chevet de sa mère mourante, et le laissant donc s’occuper des enfants, ses pairs ont considéré que « dans tous les cas, la forme est condamnable ». « L’heure tardive d’envoi de ce SMS et de la lettre et la brutalité de la mesure sont inacceptables », d’autant que l’avocat n’avait fait jusque-là aucune « remarque particulière » à la collaboratrice, souligne le jugement. Avant d’ajouter que « ces comportements sont contraires à la dignité, l’humanité, la confraternité, la délicatesse et la courtoisie exigée dans les rapports entre confrères, surtout à l’égard d’un collaborateur ».

Le conseil de l’ordre a aussi épinglé le « strict encadrement » des conditions de travail des collaboratrices de la structure, qu’il s’agisse de leurs déplacements ou de leurs horaires, « par le biais, notamment, de rappels téléphoniques juste avant l’heure de fermeture du cabinet ». Des principes que le patron a formalisés dans une charte d’organisation interne, début 2022. À cette époque, Grégoire Etrillard et son associée, Julie Grare, ont mis en place une sorte de règlement intérieur, après avoir été interpellés par des collaboratrices, quelque temps plus tôt sur les dysfonctionnements du cabinet, notamment le management.

« Pour ne pas le brusquer, on avait pris des pincettes, en disant qu’on était heureuse de travailler ici avant de lister les problèmes, notamment la façon de s’adresser à nous, indique une robe noire. Sur le coup, on les croyait à l’écoute, mais ils ont finalement fait pire en instaurant cette charte au retour des vacances. On l’a pris comme une claque ». Le document, que l’Informé a pu consulter, pénalise ainsi fortement les dossiers personnels. Comme dans tout cabinet, les collaboratrices travaillent parfois pour un client personnel, non lié à la structure. Sauf qu’ici, elles sont contraintes de poser des congés dès que cette mission dépasse deux heures. Le fascicule va jusqu’à des prescriptions sur leur tenue vestimentaire.

Lors de l’audience disciplinaire, Grégoire Etrillard a assuré que ce règlement n’avait « jamais été appliqué mais qu’il était apparu, à un moment, utile de préciser ce qu’il attendait des collaborateurs ». Un argument qui n’a pas vraiment convaincu ses pairs : ils ont considéré que l’avocat avait quand même exercé une « contrainte certaine de l’activité des collaborateurs », portant atteinte au « caractère libéral de la collaboration ». D’autres griefs ont en revanche été écartés, comme celui d’empêcher les avocates d’avoir une clientèle personnelle, faute d’éléments de preuve face au démenti du ténor qui avançait la faible expérience de ses jeunes consœurs comme explication.

Au cours de notre enquête pourtant, différents témoins ont rapporté des difficultés à mener à bien leurs dossiers personnels. Problème : très peu ont été interrogés dans le cadre de l’instruction disciplinaire. « L’ordre n’a pas pris contact avec nous, alors qu’on était déjà nombreuses à avoir quitté le cabinet », regrette une robe noire. Une première vague de départs avait effectivement eu lieu en 2022, toutes les collaboratrices de l’époque ayant fait leurs cartons en l’espace de quelques mois.

L’avocat, de son côté, avait insisté auprès des avocates encore en poste pour obtenir des attestations dressant un portrait positif du cabinet. Il avait contesté tous les griefs, assurant qu’il était « spontané, cadrant, structurant » mais pas « rigide », avant de présenter sa volonté de contrôle comme un signe de son exigence et d’expliquer que la matière pratiquée par le cabinet est source d’une pression pour chaque avocat. Ayant tout de même admis, devant la commission de discipline, un caractère « abrupt », Grégoire Etrillard a finalement écopé de deux mois de suspension avec sursis, d’une interdiction de se présenter aux élections de l’ordre durant deux ans et d’une obligation de suivre une formation déontologique. Pour se prononcer sur la sanction, ses pairs ont pris acte de ses promesses de procéder à de « profonds changements » quant à son attitude.

Mais ces bonnes résolutions n’ont semble-t-il duré qu’un temps. « Depuis six mois, c’est la descente aux enfers », confie une des personnes ayant récemment quitté le cabinet. En effet, une seconde série de démissions s’est produite cet été : quatre collaborateurs sur les cinq de la boutique ont quitté leur poste coup sur coup, contraignant le boss à accueillir de nouvelles recrues début septembre. Si le turn-over est fréquent dans le milieu, tous nos témoins ont fondé leur décision sur l’ambiance du cabinet. « Les dossiers je les adorais, les clients je les adorais, les collaboratrices je les adorais, c’était vraiment Grégoire qui pose problème », indique une robe noire. « C’est dommage car la cause est noble, et il a le mérite d’avoir aidé des dizaines de parents, d’avoir dénoncé des dérives de la Haute autorité de santé et d’avoir développé ce contentieux, qui est très difficile émotionnellement, souffle une ex-collaboratrice. Mais là ça devient dangereux. »

D’autant que le cabinet emploie de nombreux stagiaires, dont c’est souvent la première expérience dans un cabinet. Dans leur rapport déontologique, les enquêteurs du conseil de l’Ordre ont d’ailleurs souligné que l’ambiance du cabinet est « d’autant plus regrettable qu’elle existe au préjudice de jeunes élèves avocats ou étudiants de Science Po ou encore de jeunes collaboratrices tout juste sorties de l’EFB ». En effet, la boutique tourne sur ces promotions de quatre ou cinq jeunes recrues en formation, la plupart du temps des femmes. Même si le patron les laisse assister à des audiences, chose rare dans le milieu, leur mission consiste essentiellement à assurer les tâches administratives, comme le tri du courrier ou le classement des dossiers. Si certaines disent avoir tout de même appris sur le métier, toutes gardent un souvenir calamiteux de l’ambiance au sein du cabinet.

« Dès mon premier jour j’ai assisté à des violences psychologiques, j’ai vu des collaboratrices s’effondrer dans la cuisine », confie l’une d’elles. Comme d’autres, elle a été choquée du vocabulaire que Grégoire Etrillard se permettrait d’employer, selon différents témoins : « Il se permet d’insulter des magistrates ou greffières de “grosse pute” ou de “mal baisée” devant nous ». Même si les collaboratrices font tampon, les jeunes ont aussi pu subir les emportements du patron. « Il avait humilié une de mes co-stagiaires pour une erreur futile, elle était en larmes et il continuait de l’humilier. Je m’en veux de ne pas être intervenue, mais j’avais peur qu’il ruine ma carrière », se souvient une ex-stagiaire.

Une autre scène a marqué les équipes : « Un jour, une étudiante lui a annoncé qu’elle souhaitait écourter son stage. Il s’est mis à lui hurler dessus et lui a fait un bras d’honneur, en disant que c’était la même chose qu’elle faisait à son cabinet et à ses clients, raconte une de nos interlocutrices. Elle était sous le choc en sortant de la pièce. » Ce n’est pas le seul cas où l’avocat aurait fait culpabiliser les jeunes recrues, allant parfois jusqu’à les dénigrer violemment auprès d’autres employeurs. « À cause de vous, je ne pourrai pas coucher mes enfants », lui arrivait-il aussi régulièrement de lancer, selon différents témoins. Ou encore « les détenus n’ont pas de vacances » à des aspirantes robes noires ayant sollicité quelques jours de congé.

Grégoire Etrillard le sait-il ? Il se murmure entre les élèves avocats de l’EFB, l’école de formation des barreaux prodiguant aux futures robes noires les enseignements requis, qu’il est déconseillé de postuler à son cabinet. Selon nos informations, l’avocat ne pourrait même plus recevoir des stagiaires de Science Po, après avoir fait l’objet de signalements. « J’avais la boule au ventre en arrivant au cabinet, confie une récente recrue. Il fallait parfois que je descende appeler mes parents pour tenir ». Au fil du temps, différents élèves ont préféré mettre un terme à leur expérience avant sa fin. « Je suis sortie de mon stage final en me demandant si je voulais vraiment faire ce métier », souffle une autre. Ni Grégoire Etrillard, ni son associée, n’ont donné suite à nos multiples sollicitations.

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