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Continuer la lectureLait contaminé aux salmonelles : Lactalis réclame un milliard d’euros au laboratoire Eurofins
Le géant du lait accuse le groupe d’analyse de ne pas avoir détecté les bactéries dans ses produits.
Le scandale a été colossal, ses répercussions financières le sont autant. Personne ne l’a oublié : fin 2017, le géant Lactalis a commercialisé du lait infantile contaminé aux salmonelles et rendu malades des dizaines de bébés. On découvre aujourd’hui que cette terrible affaire aurait coûté à l’industriel la bagatelle de 1 075 088 000 euros ! Un chiffre si élevé qu’il vaut mieux le traduire en toutes lettres : un milliard, soixante-quinze millions d’euros, et quelques broutilles…
L’évaluation, restée secrète jusqu’à présent, émane de l’entreprise mayennaise elle-même. Et si elle filtre aujourd’hui, c’est que Lactalis a présenté l’ardoise au laboratoire en charge des analyses microbiologiques sur ses produits infantiles à l’époque, Eurofins. Selon nos informations, une assignation a été déposée au tribunal de commerce de Paris le 31 mars 2023. Elle vise deux filiales d’Eurofins (Eurofins laboratoire de microbiologie Ouest et Eurofins NDSC Food France) et leurs assureurs, XL Insurance et HDI Global.
Le leader des laitages demande aux juges de déclarer les deux sociétés du groupe d’analyse « responsables du dommage subi [par Lactalis] consécutif à l’absence de détection par ces dernières de la contamination des produits à salmonella agona ». Et donc de les condamner à payer l’astronomique facture…
En plein scandale, il y a six ans, le patron de Lactalis Emmanuel Besnier avait déjà déclaré avoir « beaucoup de mal à comprendre comment 16 000 analyses réalisées en 2017 ont pu ne rien révéler ». En réponse, le PDG d’Eurofins avait dénoncé une tentative « de se défausser ». Depuis, comme L’Informé l’a révélé en début d’année, une expertise judiciaire opposant les deux camps est en cours. Signe d’un dossier d’ampleur, le coût de cette seule expertise se monte déjà à plus de 1,4 million d’euros. L’assignation de Lactalis est la suite logique. Mais le tribunal a repoussé l’examen de l’affaire, faute de disposer encore du rapport d’expertise définitif.
Lactalis ne se contente pas de reprocher à Eurofins une absence de détection des salmonelles avant la crise – des « faux négatifs ». L’assignation évoque aussi la détection, à tort, de bactéries dans certains échantillons (des « faux positifs ») dans les semaines ayant suivi la révélation du scandale.
Interrogé, l’industriel n’a pas souhaité détailler le calcul de son préjudice d’un milliard d’euros. Le groupe se contente du commentaire laconique qu’il renvoie invariablement à la presse sur ce sujet : « Lactalis est motivée par la volonté de permettre la manifestation de la vérité scientifique dans ce dossier industriel complexe ».
Douze millions de boîtes rappelées et neuf mois de fermeture
Bien sûr, le montant réclamé est peut-être artificiellement gonflé avec une logique de base : exiger beaucoup pour espérer obtenir un peu. Mais à chaud, début 2018, Emmanuel Besnier avait évoqué un coût provisoire de « plusieurs centaines de millions d’euros ». Une chose est sûre : le choc a été rude pour l’entreprise mayennaise. Le groupe avait dû rappeler douze millions de boîtes de lait dans 83 pays. En France, l’émotion suscitée par les bébés malades et la gestion chaotique de la crise ont profondément abîmé l’image de l’entreprise. Sur le plan industriel, l’usine de Craon (Mayenne), d’où sortaient les laits infantiles, est restée à l’arrêt pendant neuf mois. Et une seule des deux tours de séchage de l’installation a redémarré. L’une des marques de lait infantile du groupe, Milumel, a également été abandonnée lors de la reprise de commercialisation.
Très secret sur ses comptes, Lactalis ne communique pas le volume de son activité « laits infantiles ». Au niveau mondial, le géant laitier a réalisé un chiffre d’affaires total de 28,3 milliards d’euros en 2022, dont 9 % pour sa division « Ingrédients et nutrition » : celle-ci inclut le lait en poudre mais aussi d’autres gammes (nutrition sportive ou médicale, ingrédients laitiers).
Avant de pouvoir discuter du montant réclamé, Lactalis devra convaincre le tribunal de commerce de la responsabilité d’Eurofins. Cela n’a rien d’évident. Si c’est bien le laboratoire qui procède aux analyses, il le fait sur des échantillons prélevés par des salariés de Lactalis, et à des moments et dans des endroits choisis par le fabricant, selon son plan de maîtrise sanitaire.
Eurofins ne souhaite pas « commenter les initiatives judiciaires prises par le groupe Lactalis ni les montants allégués ». Mais le laboratoire précise par ailleurs « s’associer pleinement aux enquêtes en cours visant à déterminer les causes de cette contamination à la salmonelle ».
La procédure devant le tribunal de commerce est distincte du volet pénal de l’affaire. Dans ce dernier, Lactalis est le seul à avoir été mis en examen, à ce stade. Selon une expertise jointe au dossier d’instruction cité par l’Agence France Presse en février dernier, le groupe « a manqué de vigilance voire de clairvoyance vis-à-vis des signaux négatifs répétés qui alertaient sur une perte de sécurité de la fabrication ».
Eurofins contre-attaque
Les révélations de L’Informé ayant été reprises par de nombreux médias, Eurofins se défend. Dans un communiqué publié en fin de journée le 21 novembre, sa filiale Laboratoire de microbiologie ouest estime « sans fondement » la demande d’indemnisation d’un milliard d’euros : « Lactalis formule une demande dont le montant exorbitant vise à éviter tout débat sur ses propres carences ». Eurofins révèle notamment avoir détecté des salmonelles à deux reprises dans des échantillons de l’usine de Craon, en août 2017 et novembre 2017, soit avant que le scandale n’éclate : alerté, « Lactalis ne semble pas avoir pris les mesures requises », accuse le laboratoire.
N.B : L’article a été mis à jour le mercredi 21 novembre à 14h45 avec la contre-attaque d’Eurofins.