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Continuer la lectureLe plan de bataille d’EDF pour lancer les centrales nucléaires EPR 2
Pour mettre en service la première paire de centrales nucléaires de type EPR 2 entre 2035-2037, EDF et les pouvoirs publics se sont lancés dans une course contre la montre. L’Informé s’est procuré un document dévoilant les étapes clés prévues en 2023, année décisive.
De Penly en Normandie, au siège d’EDF à Paris, le plan de bataille pour préparer la construction des futurs EPR 2 annoncés par Emmanuel Macron mobilise. Sur le papier, ces deux premières centrales de nouvelle génération sont censées démarrer entre 2035 et 2037. Deux autres paires doivent successivement être mises en service en 2038-2039 à Gravelines (Hauts-de-France) et en 2042-2043 à Bugey ou au Tricastin (Auvergne Rhône-Alpes). Des EPR d’un genre nouveau, moins coûteux et plus rapides à construire que la version actuelle (lire encadré en fin d’article). Le compte à rebours pour tenir les délais est lancé. Le 9 mai, la ministre de la transition énergétique Agnès Pannier-Runacher, interviewée sur CNews, faisait même preuve d’optimisme en expliquant que tout allait être fait pour « gagner deux ans sur ce calendrier ». La pression est donc maximale pour l’énergéticien et son nouveau patron Luc Rémont. Selon un document présenté en interne, que l’Informé s’est procuré, l’année 2023 s’annonce riche en décisions. Agenda, casting, organisation… Voici les détails de la feuille de route des prochains mois.
L’équipe d’experts indépendants est enfin au complet
EDF est-il réellement prêt à déployer six réacteurs de type EPR 2 en vingt ans ? Voilà la question cruciale sur laquelle se penche depuis mars l’équipe d’experts mandatée par le PDG Luc Rémont et le délégué interministériel au nouveau nucléaire (DINN) Joël Barre. Ce comité de revue, confié à Hervé Guillou, doit s’assurer que le projet est suffisamment mûr pour être lancé. Selon nos informations, le casting est achevé. Autour de l’ex-PDG de Naval Group, quatre personnalités indépendantes ont été mobilisées : Claude Jaouen (ancien directeur de l’activité réacteurs et services d’Areva), Jean-Marc Aubry, ex-président de Technip France, Bernard Tardieu, ex-dirigeant de Tractebel Engineering et enfin Bernard Dupraz, ancien DGA d’EDF chargé des activités production et ingénierie. L’État est bien sûr de la partie : en plus d’être représenté par Joël Barre et ses numéros 2 et 3 de la DINN, Vincent Le Biez et Benoît Blassel, deux anciens de la Direction générale pour l’Armement (DGA), François Pintart et Éveline Spina ont été appelés. De son côté, l’énergéticien y a dépêché quatre directeurs (Étienne Dutheil, Nicolas Février, Antoine Vassallo, Thierry Rolland) et Bertrand de l’Épinois, de l’Inspection générale pour la sûreté nucléaire et la radioprotection. C’est enfin Hervé Grandjean, l’ancien porte-parole du ministère des Armées et désormais directeur des opérations et de la stratégie industrielle du programme nouveau nucléaire France d’EDF, qui assure les fonctions de rapporteur.
Le calendrier est serré. Le comité devra avoir passé en revue les différents aspects du projet, depuis le design de l’EPR, jusqu’à la phase de constructibilité du chantier, en passant par l’audit de la filière industrielle et les compétences. Elle rendra sa copie à Luc Rémont à l’automne.
Des attributions clarifiées chez EDF
Selon le document consulté par l’Informé, l’organisation interne imaginée il y a quelques mois pour mener à bien le projet va être auditée dès cette année. Sévèrement taclé dans le rapport demandé par l’ex-patron d’EDF Jean-Bernard Lévy, à Jean-Martin Folz en 2019 sur la façon dont le groupe avait piloté le chantier du réacteur de Flamanville, EDF a décidé mi-2022 de transformer sa façon de gérer les projets. La « confusion entre les rôles majeurs [de] maîtrise d’ouvrage et maîtrise d’œuvre » chez l’énergéticien avait notamment été pointée du doigt par l’ancien PDG de PSA Peugeot Citroën. La Cour des comptes était arrivée au même constat l’année suivante dans son rapport sur la filière EPR… Les deux fonctions (maîtrise d’ouvrage - MAO - et maîtrise d’œuvre - MOE) sont désormais séparées au sein de la direction ingénierie projets nouveau nucléaire (DIPNN), qui supervise le programme : d’un côté, une équipe MAO, chargée de contrôler l’avancée du projet et de dialoguer avec les institutionnels, a été confiée à l’ancien conseiller énergie de François Hollande à l’Élysée Nicolas Machtou ; de l’autre la MOE, chargée du pilotage opérationnel du projet (construction, contractualisation avec la filière) a été placée sous la supervision de Gabriel Oblin, directeur du projet EPR 2 depuis plusieurs années.
Le design se précise
2023 va aussi voir le programme de l’EPR 2 changer de dimension : il doit passer de la phase de « basic design » à celle de « detailed design ». En français dans le texte, il s’agit de sortir de la phase de conception de base, qui définit les éléments techniques (configuration, dimensions et structure de l’installation) permettant d’évaluer le coût et la durée de construction du réacteur, pour entrer dans à celle des plans détaillés. Cette deuxième étape de conception sera déployée dès cette année sur les premiers bâtiments de l’EPR 2 intervenant avant le premier béton. L’effervescence est déjà palpable sur le site de Penly. Les premières équipes sont attendues sur le site normand dès cette année.
Des appels d’offres tous azimuts
Compte tenu de la complexité de certains équipements des futurs EPR, plus d’une soixantaine d’appels d’offres ont déjà été lancés tandis qu’une trentaine de contrats a été signée depuis 2020. Selon nos informations, sur la seule année 2023, une centaine de nouveaux marchés sont planifiés ou engagés, comme les contrats sur les études détaillées du génie civil pour Penly. De quoi ouvrir les appétits : de Bouygues à Vinci en passant par Eiffage, les grands groupes du BTP sont en discussion serrée avec EDF.
Des consultations publiques en série
EDF va aussi poursuivre ses concertations auprès du public. Les deux futures centrales de Penly ont fait l’objet d’un débat entre octobre et février sous l’égide de la Commission nationale du débat public (CNDP). Le bilan s’est appuyé sur les 4 500 contributions reçues sur la plateforme en ligne et a été présenté le 26 avril. Place désormais aux projets suivants : la saisine de la CNDP sur le projet de Gravelines, où seront construites les deux prochaines centrales, est prévue - on l’apprend - en décembre. Le groupe énergétique devrait également arbitrer avant la fin de l’année sur l’emplacement de la dernière paire de réacteurs. Un choix crucial pour les deux villes cibles : Bugey et le Tricastin, qui espèrent emporter le morceau.
Des procédures administratives revues et corrigées
Nœud gordien du futur programme nucléaire, l’obtention des autorisations administratives pour construire de nouvelles centrales est l’un des dossiers chauds de l’année 2023 pour EDF. Le projet de loi sur l’accélération du nucléaire, déposé par le gouvernement en novembre, a été définitivement voté le 16 mai par les députés. Il va faciliter les choses pour l’énergéticien en encadrant les délais des démarches, en simplifiant les procédures - voire en supprimant des autorisations (comme certaines formalités liées au code de l’urbanisme ou des déclarations d’utilité publique du domaine maritime). De quoi permettre par exemple à EDF de démarrer des travaux préparatoires sur Penly à partir de l’an prochain - date espérée d’obtention du permis de construire pour le site normand. Les premiers terrassements pourront alors commencer.
Dans ce contexte, EDF compte déposer son dossier d’autorisation de création (DAC) dès cette année. Véritable sésame, cette demande est la principale procédure administrative pour les installations nucléaires : le DAC comprend notamment le plan détaillé de l’installation, le rapport préliminaire de sûreté, l’étude de maîtrise des risques, l’étude d’impact sur l’environnement et la santé, le bilan et le compte rendu du débat public… Il nécessite notamment une instruction plus longue par l’ASN et donnera lieu à une seconde enquête publique fin 2025. Sa délivrance est espérée un an plus tard.
EPR 2 versus EPR : quelles différences ?
Imaginé par les équipes d’EDF et de Framatome à partir de 2016, l’EPR 2 est le petit frère de l’EPR, construit à Flamanville, à Taishan en Chine et à Olkiluoto, en Finlande, par Areva. C’est un réacteur à eau pressurisée (European Pressurized Reactor - EPR) d’une puissance d’environ 1650 MW, mais en version « light ». L’objectif est d’éviter le fiasco de l’EPR de Flamanville, qui après 12 ans de retard doit être mis en service en 2024 pour un coût multiplié par six… Les ingénieurs d’EDF se sont donc évertués à en standardiser au maximum les équipements, à réduire drastiquement le nombre des composants (il a été divisé par 10) et à accélérer la numérisation de l’ingénierie. Autre différence majeure : la double enceinte de confinement de l’EPR, ou des centrales nucléaires de plus de 1300 MW, conçue pour résister à une explosion interne ou à un accident extérieur comme un crash aérien, a été abandonnée au profit d’une enceinte simple doublée d’un revêtement métallique. Un choix qui simplifiera les travaux de génie civil.