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Énergie - Environnement

La drôle de mission à 4 millions d’euros d’Alessandro Benedetti pour EDF

Moins connu qu’Alain Bauer ou Loïk Le Floch-Prigent, ce consultant italien est pourtant le principal bénéficiaire des contrats passés par l’ancien patron Henri Proglio, actuellement jugés au tribunal correctionnel de Paris.

L'ancien PDG d'EDF Henri Proglio, au tribunal correctionnel de Paris, le 21 mai 2024
L'ancien PDG d'EDF Henri Proglio, au tribunal correctionnel de Paris, le 21 mai 2024 Poitout Florian / Poitout Florian/ABACA

De tous les partenariats litigieux passés entre EDF et ses consultants, examinés depuis le 21 mai par le tribunal correctionnel de Paris, il est le plus onéreux. Et pourtant l’un de ceux dont on parle le moins. Ce marché de 4 millions d’euros attribué à l’homme d’affaires italien Alessandro Benedetti fait partie des 44 contrats signés par le groupe public, via une procédure spécifique mise en place quand Henri Proglio était patron du groupe énergétique. Des marchés qui valent à l’ex-PDG et à son ancien secrétaire général Alain Tchernonog d’être poursuivis par la justice pour des chefs de favoritisme. Il leur est reproché d’avoir acheté diverses prestations de conseil (en stratégie, com’, intelligence économique, intermédiation d’affaires…) sans appel d’offres ni mise en concurrence. Une quinzaine de consultants comparaissent donc pour recel de favoritisme, dans le cadre de cette enquête, ouverte par le parquet national financier (PNF) en 2016 après un signalement de la Cour des comptes.

Montant des contrats dans le viseur de la justice : 21,9 millions d’euros, dont un cinquième a été empoché par le seul Alessandro Benedetti pour avoir aidé EDF à prendre le contrôle du groupe italien Edison en 2012. Pour autant, cet accord - qui place le prestataire au premier rang des consultants les mieux rémunérés dans ce dossier - aurait pu coûter plus cher encore au groupe énergétique. L’Informé vous raconte les dessous de ce partenariat alambiqué passant par Rome et Kiev et qui a valu à l’énergéticien huit ans de contentieux… Une affaire qui, à elle seule, révèle les méthodes singulières du système Proglio.

Elle démarre en 2010, quand EDF décide de mettre la main sur le champion énergétique transalpin Edison, pour accélérer son déploiement à l’étranger et dans le gaz. Le français en détient une partie du capital depuis 2001. Mais il en veut plus et Henri Proglio, aux manettes depuis 2009, entend être celui qui y parvient. « Il était dans sa logique que l’entreprise dispose du contrôle d’une société dont elle détenait d’importants actifs », raconte un ancien de la maison. Mais les discussions avec les autres actionnaires d’Edison patinent. Le passage du fournisseur historique sous bannière tricolore fait tiquer en Italie et le sujet est l’objet d’âpres tensions politiques entre Paris et Rome. En février 2011, Alessandro Benedetti est appelé par EDF pour jouer les médiateurs. Le financier, un vieux routier du monde des affaires, connaît parfaitement le secteur de l’énergie et l’écosystème italien. « Il était un de ceux qui pouvait aider à pacifier les échanges dans un contexte complexe et politiquement explosif », estime une source.

En échange de ses talents de négociateur, EDF lui promet 4 millions d’euros. Ils seront à lui le jour où le groupe aura le contrôle exclusif d’Edison. C’est chose faite le 24 mai 2012 : EDF rachète 80 % du capital et cède en contrepartie aux actionnaires italiens le contrôle d’Edipower, une filiale de production d’électricité d’Edison, très rentable. Alessandro Benedetti a signé avec EDF trois mois plus tôt un contrat prenant effet rétroactivement pour la période allant de février 2011 à juin 2012. Sa rémunération lui est versée pendant l’été. Le document, lui, est paraphé par le secrétaire général de l’entreprise, Alain Tchernonog, entré chez EDF dans le sillage de son mentor Henri Proglio, patron de Veolia jusqu’en 2009.

Depuis leur arrivée chez l’énergéticien, le PDG et son secrétaire général ont décidé de dupliquer certaines pratiques en vigueur au sein de la multinationale de l’eau, notamment en ce qui concerne le recours aux consultants. En septembre 2010, Alain Tchernonog met en place une nouvelle procédure pour simplifier la signature de contrats de conseil. La note prévoit qu’ils puissent être soumis directement à la validation du secrétariat général et du PDG, sans passer par la case « direction des achats », d’ordinaire incontournable. En d’autres termes, la nouvelle directive donne la possibilité de négocier des marchés de conseil en gré à gré sans mise en concurrence, alors qu’ils auraient dû y être soumis. Mais pour l’ex-patron, point de favoritisme : ce modus operandi était justifié par le caractère sensible des missions demandées, la compétence spécifique des intéressés ou l’urgence des situations. « J’identifiais les besoins et je recherchais la personne en mesure de répondre au mieux à mes besoins », a expliqué l’intéressé lors de son audition par les enquêteurs du parquet financier, assurant qu’il « n’y avait aucune volonté d’écarter la direction des achats ».

Apparence de conformité

Sauf que par leur caractère moins formel, ces contrats étaient de facto moins bordés et davantage sujets aux dérapages en cas de désaccord. « Henri Proglio était habile pour donner une apparence de conformité à des procédures qui l’étaient moins, égratigne un ancien dirigeant du groupe. Or plus on s’affranchit des règles de contrôle, plus les risques sont grands pour l’entreprise d’être confrontée à des ennuis encore plus graves en cas de problème. ». De fait, après sa mission sur Edison, Alessandro Benedetti continue de dispenser ses conseils à la direction. Ici, sur un projet de production d’hydrocarbures en mer Noire aux côtés d’entreprises publiques ukrainiennes et de l’italien ENI. Là, sur le rachat à Total de l’entreprise de transport de gaz TIGF, avec l’italien Snam et le fonds souverain singapourien GIC. Les partenaires échangent : Benedetti fait jouer son réseau et EDF s’appuie sur ses conseils. Mais leur partenariat ne repose cette fois sur aucun contrat écrit. L’entente est parfaite et l’énergéticien envisage aussi de mettre en place un fonds d’investissement dans le domaine de l’énergie avec l’homme d’affaires transalpin. Jusqu’à ce que les relations tournent au vinaigre en 2014 et se transforment en un pugilat judiciaire qui finira en cassation en 2023.

En février 2015, Benedetti assigne le groupe devant le tribunal de commerce de Paris. Objectif ? Obtenir ce que, selon lui, Henri Proglio lui aurait promis oralement : une rémunération complémentaire de 6 millions d’euros pour la mission Edison. Il réclame aussi des honoraires et le remboursement de divers frais avancés en tant qu’entremetteur auprès du gouvernement ukrainien sur le projet en Crimée (près de 5 millions d’euros) et ceux déboursés pour la constitution du fonds d’investissement (6,7 millions d’euros) auquel EDF a finalement renoncé en 2014. En vain. Les magistrats le déboutent de sa demande de 6 millions d’euros. Mais conviennent qu’il a bel et bien travaillé sur le projet en Ukraine et condamnent le groupe à lui verser un million d’euros. La justice somme aussi l’entreprise de payer 1,5 million d’euros à l’associé de Benedetti, Guido Michelotti, embauché en 2013 pour aider l’homme d’affaires italien à constituer le fonds d’investissement.

Mais pour EDF, pas question d’ajouter un sou de plus. Le groupe public a changé d’état-major : Jean-Bernard Lévy occupe le fauteuil d’Henri Proglio depuis novembre 2014 et Pierre Todorov a remplacé Alain Tchernonog. L’énergéticien fait appel du jugement et obtient de faire annuler le million d’euros auquel il a été condamné en première instance. Si les juges reconnaissent que « des conseils ont été donnés par [Benedetti] à la société EDF », ce dernier « ne justifie pas qu’un mandat verbal lui a été confié spécifiquement » sur le projet ukrainien. Le versement de la rémunération du partenaire de Benedetti est en revanche confirmé. Le pourvoi en cassation formé par l’agent d’influence italien confirme, en mars 2023, l’analyse de la cour d’appel de Paris.

Au final, l’énergéticien s’en sort bien : avec une condamnation à 1,5 million d’euros supplémentaire, quelques dizaines de milliers d’euros de frais d’avocats et huit ans de procédure, l’énergéticien a limité les effets de bord de sa collaboration avec l’homme d’affaires. Mais le dossier souligne les limites du recours aux intermédiaires hors des procédures réglées de l’entreprise, surtout sur des prestations aux montants importants et dans ce secteur particulier. « Le milieu de l’oil & gas est coutumier des coups tordus entre les parties et regorge de financiers affairistes qui signent avec des grands groupes des contrats de projets de développement, prometteurs sur le papier, pour pouvoir ensuite les attaquer pour rupture de contrats. Au moins dans ce dossier, les équipes juridiques d’EDF ont traité le différend jusqu’au bout », analyse un ex-responsable du groupe public.

Quant à la nature exacte de la mission à 4 millions d’euros d’Alessandro Benedetti pour faciliter la reprise Edison, les enquêteurs du parquet financier n’en sauront sur le fond pas grand-chose : aucun récapitulatif des interventions du consultant italien, pourtant prévu dans le contrat, « n’a pu être présenté à la Cour [des comptes] », précise la synthèse du PNF…