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Énergie - Environnement

EDF : quand Bernard Fontana pousse la carte Framatome

La coopération renforcée avec Westinghouse dans le nucléaire envisagée par Framatome fera davantage les affaires du chaudiériste que celles de sa maison mère, EDF. De quoi faire grincer des dents au sein de celle-ci.

Bernard Fontana, PDG d’EDF
Bernard Fontana, PDG d’EDF LUDOVIC MARIN / AFP

À ceux qui s’interrogeaient sur la façon dont le nouveau PDG d’EDF, Bernard Fontana, allait gérer son ancienne maison Framatome, la coopération envisagée avec Westinghouse donne une réponse claire : il n’est pas près de se désintéresser de cette filiale qu’il a dirigée pendant 10 ans et remise sur pi...

De fait, cette coopération permettrait aux deux groupes de se partager le marché : au Français, les réacteurs de grosse puissance type EPR et EPR 2 (1 600 MWe) qui ne peuvent être installés que là où les réseaux électriques sont suffisamment importants pour en absorber la puissance. À Westinghouse, les réacteurs type AP 1000 (1 150 MWe), plus facilement vendables et dont le potentiel en termes de parts de marché est très supérieur.

EDF est d’ailleurs pleinement conscient des trous dans la raquette de sa gamme. C’est ainsi avec un projet d’EPR2 « réduit » de 1 200 MWe - qu’il n’a jamais construit - que le groupe a concouru aux côtés de Westinghouse pour l’appel d’offres passé en 2022 par la République tchèque. Et qui s’est soldé par la victoire du groupe coréen KHNP.

Le rapprochement sera aussi une bonne affaire pour le groupe nord-américain, qui revient de loin. Plombée par des milliards de surcoûts sur ses chantiers nucléaires aux États-Unis, la société alors détenue par le japonais Toshiba, avait été placée en faillite en 2017. Ses capitaux sont, depuis 2023, canadiens (51 % sont détenus par une filiale du fonds d’investissement canadien Brookfield Asset Management et 49 % par l’entreprise minière Cameco) mais sa supply chain est majoritairement aux États-Unis. « Westinghouse a quelques peines à construire ses propres centrales », rappelle un ponte du nucléaire. L’AP 1000 est construit sur une base modulaire, avec des « supers sous-ensembles » pesant plusieurs centaines de tonnes et dont l’objectif est de faciliter la mise en place.

Bénéfice financier

Sauf que, sur le terrain, le groupe patauge. Les deux AP 1000 mis en service en 2024 à Vogtle en Georgie ont accumulé huit ans de retard pour un coût de 37 milliards de dollars : deux fois plus que prévu… « Pour l’instant, seule la Chine, qui a développé une version sinisée de l’AP 1000 - le Chinese AP 1000 (CPA 1000) - y parvient. Et ce avec un coût de revient quatre fois inférieur à celui de Westinghouse… », complète ce spécialiste. L’autre bénéfice de ce rapprochement pour le groupe d’outre-Atlantique est aussi financier. « Pouvoir s’appuyer sur un fournisseur européen d’équipements critiques lui permet aussi de réduire le coût de ses offres lors des appels d’offres européens, en réduisant par exemple nettement ses coûts de transports », ajoute une source.

Côté Framatome, l’intensification d’une coopération avec Westinghouse ouvrirait des perspectives, inaccessibles à sa maison mère. Exemple en Pologne, dont le programme nucléaire relancé en 2020 prévoit la construction de 6 à 9 GW d’ici 2043. Varsovie a sélectionné en 2022 l’offre de Westinghouse pour trois premières centrales à Lubiatowo-Kopalino, aux dépens des deux offres concurrentes, l’une portée par le coréen KHNP et l’autre par… EDF (avec des EPR). « Or cet appel d’offres est en deux temps, précise une source au fait du dossier. Westinghouse a remporté le design et prépare maintenant l’organisation de la seconde phase avec la sélection des fournisseurs pour les gros composants comme les turbines, les cuves, les générateurs vapeur… C’est évidemment une excellente opportunité pour les équipements produits par Framatome ».

Inquiétudes chez Edvance

Mais chez EDF, le projet laisse davantage circonspect. « Voir Framatome se positionner comme fournisseur pour des offres concurrentes à celles portées par sa maison mère fait tousser beaucoup de monde », pointe un spécialiste du secteur. « Cet accord renforce la compétitivité de l’offre américaine face à l’offre EPR d’EDF », complète une autre source. Et ce, alors que plusieurs appels d’offres sont dans les tuyaux en Europe. En Suède, où le groupe Vattenfall étudie la construction de réacteurs de forte puissance et de petits réacteurs modulaires (SMR - small modular reactor), c’est ainsi un EPR 1200 qu’EDF espère placer face à l’AP 1000. Aux Pays-Bas et en Finlande, l‘énergéticien tricolore tente également sa chance avec des EPR face au 1 150 MW de Westinghouse.

La coopération Framatome-Westinghouse inquiète également chez Edvance, la filiale d’ingénierie codétenue par EDF et Framatome spécialisée dans les îlots nucléaires neufs et le contrôle commande (le cerveau et le système nerveux des centrales) pour les EPR. L’entreprise compte actuellement 4 000 collaborateurs, dont l’essentiel sont mis à disposition par les deux maisons mères. « EDF vendra moins d’EPR alors que Framatome développera son marché : les salariés d’Edvance venant de Framatome s’y sentent donc un peu trahis par leurs collègues restés chez le chaudiériste », résume une source interne.

La pilule passe d’autant plus mal que le redressement de Framatome, opéré sous la houlette de Bernard Fontana, a provoqué quelques tensions avec l’énergéticien, son premier client... « Quand il était PDG, il a défendu les intérêts de Framatome face à EDF. Il a tiré les prix vers le haut, n’hésitant jamais à exiger des frais additionnels le cas échéant », raconte une source interne. « En recentrant l’export d’EDF sur les seuls EPR dans les pays capables d’absorber de fortes puissances et les EPR2 pour le programme nucléaire français, Bernard Fontana coupe de fait l’herbe sous le pied au possible développement d’une offre intermédiaire de réacteurs de puissance de 1 000 à 1 200 MW, pour lesquels il a pourtant réalisé des études et dépensé de l’argent », complète un ponte de l’atome.

Du reste, les équipes d’EDF ont à l’heure actuelle déjà beaucoup à faire : outre la finalisation - tant attendue - du design détaillé des futurs EPR2 destinés au parc français, les troupes sont mobilisées sur la construction des deux EPR d’Hinkley Point, au Royaume-Uni. Se profile aussi celle des deux EPR prévus à Sizewell, pour lesquels le gouvernement britannique vient de rendre sa décision finale d’investissement le 22 juillet.

Après un premier round de nominations en juin, avec la désignation de Grégoire Ponchon comme directeur général du chaudiériste, Framatome devrait engager des changements de périmètres à la rentrée. L’opération pourrait se prolonger au sein de la maison mère, où la baisse de voilure de la direction chargée du développement nucléaire à l’international, confiée à Vakisasai Ramany, risque de se poursuivre.

La longue histoire croisée de Framatome et Westinghouse

L’Atlantique a beau séparer Framatome et Westinghouse, le chaudiériste d’EDF et le concepteur de centrales nord-américain n’en partagent pas moins une longue histoire commune. La Franco-américaine de constructions atomiques (Framatome) a été créée en 1958 par les entreprises Schneider, Merlin Gerin et Westinghouse Electric pour exploiter la licence de l’américain sur les réacteurs nucléaires à eau pressurisée (REP) qui constituent aujourd’hui le parc nucléaire tricolore… Mais au-delà du nom, c’est aussi à travers la gouvernance que les accointances sont nombreuses : depuis 2022, le grand manitou du commerce de Westinghouse n’est autre que Jacques Besnainou. Lequel a dirigé entre 2001 et 2012 l’entité américaine d’Areva, l’ex-fleuron du nucléaire français qui avait absorbé Framatome avant de le revendre à EDF en 2015 !

Le top management du groupe d’outre-Atlantique a aussi choisi l’ex-directeur commercial d’Areva (18 ans de maison) pour sa business unit « nuclear fuel » : Tarik Choho la préside depuis 2022, après avoir supervisé les services d’exploitation des centrales nucléaires pour la zone Europe, Moyen-Orient, Afrique. Dernier recrutement notable en date : celui de la directrice de la R&D et de l’innovation de Westinghouse, Lou Martinez-Sancho, restée à des postes analogues chez Areva pendant trois ans au milieu des années 2010. Quant à Patrick Fragman, PDG de Westinghouse jusqu’au printemps dernier et ancien patron d’Alstom Power (vendu à General Electric avant d’être racheté par EDF pour devenir Arabelle solutions), s’il n’est pas passé par Areva, il est cependant un proche de Bernard Fontana…