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Énergie - Environnement

Alliance surprise, lobbying… dans les coulisses de l’élection à la présidence du Cese

Les 175 membres du Conseil économique, social et environnemental élisent ce mercredi leur président pour la mandature 2026-2031. Un scrutin sous tension, pour lequel chaque organisation tente d’avancer ses pions.

Kenza Occansey, vice-président sortant du Cese, et directeur de campagne de la candidate Claire Thoury, prend la parole devant l’institution en novembre 2023.
Kenza Occansey, vice-président sortant du Cese, et directeur de campagne de la candidate Claire Thoury, prend la parole devant l’institution en novembre 2023. THIBAUD MORITZ / AFP

C’est une élection qui se déroule loin des projecteurs, mais qui comporte son lot d’enjeux pour le monde économique. Ce mercredi 20 mai, le Conseil économique, social et environnemental (Cese), troisième assemblée constitutionnelle du pays chargée de conseiller le Gouvernement et le Parlement dans l’élaboration des lois et des politiques publiques, doit élire son nouveau président. Il succédera à Thierry Beaudet, ex-président de la MGEN puis du groupe VYV, en poste depuis 2021. Les 175 conseillers de l’assemblée, divisés en quatre pôles (représentants des salariés, des entreprises, de la cohésion sociale, territoriale et de la vie associative, et enfin de la protection de la nature et de l’environnement), sont invités à voter.

Une chose est sûre, c’est une femme qui l’emportera. Après le retrait de Sylvain Boucherand, issu des représentants de la protection de la nature et de l’environnement, la bataille ne se joue plus qu’entre deux candidates : Claire Thoury et Dominique Carlac’h. La première, qui représente les associations, fait office de grande favorite, après une campagne intense menée depuis plus de six mois. Sociologue et présidente du Mouvement associatif, elle s’appuie sur Kenza Occansey, vice-président sortant du Cese et coprésident de l’ONG A voté, pour diriger sa campagne.

En face, Dominique Carlac’h, conseillère issue du collège des employeurs et ex-figure du Medef, campe le rôle de challengeuse après s’être lancée dans la bataille en mars dernier seulement. Pour sa communication, la chef d’entreprise est accompagnée par Marie-Virginie Klein, présidente fondatrice du cabinet de conseil en stratégie de communication à destination des dirigeants Iconic. Cette ancienne de Tilder avait déjà accompagné la femme d’affaires lors de sa candidature malheureuse à la tête du Medef en 2023.

Interrogés par l’Informé, les deux camps s’accordent sur un point : la campagne se déroulerait « de façon respectueuse », « sans agressivité ». « Mais ce n’est pas parce que le ton ne monte pas que tout le monde est serein », s’amuse une source dans l’entourage de Dominique Carlac’h. La position favorable de Claire Thoury, notamment, attire son lot de tensions, particulièrement dans le camp patronal. Selon nos informations, le Medef s’est ainsi fendu d’une missive auprès du premier ministre Sébastien Lecornu le 26 mars dernier. Dans la lettre, consultée par l’Informé, le président de la fédération patronale Patrick Martin s’étonne que Claire Thoury ait été auditionnée par le comité chargé de proposer des évolutions de la composition du Cese… contrairement au Medef. En clair, le mouvement dénonce « le caractère éminemment restreint de ces auditions, voire orienté ».

Dans son argumentaire, le patron regrette également de ne pas avoir été invité à échanger ni avec le Premier ministre, ni avec ledit comité, malgré un courrier adressé à son président Francis Lamy en août dernier par l’ensemble des organisations patronales interprofessionnelles et multi professionnelles. Dans cette lettre envoyée au cœur de l’été, le groupe constitué du Medef, de la CPME, de l’U2P, de la FNSEA et de l’Udes mettait en doute les rapports de force de l’assemblée : « tant la place des acteurs économiques que la composition du collège ne nous apparaissent pas à la hauteur de ce qu’ils représentent pour la Nation, tant en termes de création d’emplois sur tout le territoire qu’en termes de création de richesses, d’innovation et de savoir-faire », indiquaient-ils alors, demandant « d’ouvrir une réflexion » sur ces points. Et d’ajouter, en guise de menace, que la « minoration des représentants de l’économie » pourrait conduire certains signataires de la missive à « réfléchir au principe même de leur présence » au sein du Cese. « Je comprends le Medef : les patrons sont en minorité au Cese et ne se sentent pas reconnus, adoube une membre du clan Carlac’h. Mais ils ne quitteront pas la chambre pour autant ».

Des tensions côté entreprises

Autre source de crispation, notamment dans le camp patronal : en sus des soutiens classiques de la majorité des organisations syndicales et des associations, Claire Thoury a réussi à convaincre des organisations habituellement vues comme pro-business, à l’image de l’Union nationale des professions libérales (UNAPL), qui représente 1,7 million de professionnels comme les avocats, les médecins ou les autoentrepreneurs. Et ce, alors que l’Union des entreprises de proximité (U2P), dont est membre l’UNAPL, avait précédemment affiché publiquement son soutien à… Dominique Carlac’h. « On travaille régulièrement ensemble, mais il faut bien comprendre que nous ne sommes pas toujours complètement alignés, assume le vice-président de l’organisation Philippe Besset. Après avoir longuement étudié les programmes et questionné les candidats, on a fait le choix d’un projet porté par quelqu’un qui souhaite rassembler et tendre la main à tout le monde ». Ce ralliement fait grincer des dents, notamment dans le camp des entreprises, qui ont assez naturellement pris le parti de Dominique Carlac’h. « Voir l’UNAPL soutenir un camp qui revendique la hausse des taxes à longueur de journée, c’est étonnant », souffle un conseiller sortant.

De son côté, Philippe Besset défend un choix « en ligne avec les positions de l’UNAPL » : « Nous aussi nous sommes dans le camp de l’économie, comme Claire Thoury. Mais nous défendons aussi toutes les valeurs de solidarité : nous ne sommes pas uniquement des chefs d’entreprise. » Et s’il se murmure que Philippe Besset aurait négocié un siège de vice-président contre un soutien, l’intéressé indique qu’aucun poste n’est pour l’instant figé, mais confirme sa volonté de peser dans la gouvernance de Claire Thoury, pour y porter la voix du monde de l’entreprise. Du côté de la candidate, on précise que « le soutien de l’UNAPL ne s’est pas joué sur un poste », tout se réjouissant d’y voir « la preuve que le projet de Claire Thoury offre une vraie place aux employeurs. » « Nous ne sommes pas dans la caricature d’une candidate patronne face à une candidate associative », se félicite Kenza Occansey.

Dans le camp d’en face, certains anticipent déjà les conséquences de l’élection présidentielle pour le Cese : « Beaucoup ont peur que Claire Thoury n’ait pas les épaules pour défendre l’institution en cas de victoire du Rassemblement National en 2027 », souffle un soutien de Dominique Carlac’h. « L’enjeu est vraiment de trouver la personne qui crédibilisera le mieux le Cese face au Rassemblement National, appuie un conseiller sortant. Et je pense qu’ils seront bien plus ennuyés de supprimer une institution présidée par une candidate venue du Medef ! ». Kenza Occansey, le directeur de la campagne de Claire Thoury, de son côté, balaie toute inquiétude quant à la stature de sa candidate face au parti d’extrême droite : « Ce n’est pas une question de personne. Si le RN arrive au pouvoir et entend supprimer le Cese, nous aurons besoin de toutes les organisations membres pour le défendre ».

Avant cette échéance, les interlocuteurs contactés par l’Informé insistent tous sur la nécessité de rendre l’institution plus visible auprès du grand public. « Aujourd’hui tout est fait pour que les choses ne bougent pas trop, que tout reste très feutré et tamisé, parce que c’est l’esprit Cese. Demain, si Dominique est élue présidente, on entendra parler du Cese partout », assure-t-on au sein du clan Carlac’h. « Il faut absolument que le CESE retrouve du poids, plaide Emmanuel Vire, représentant de la CGT au sein de l’Assemblée et soutien de Claire Thoury. Mais c’est la volonté des deux candidates : elles disent la même chose sur le fait que le Cese doit retrouver une place dans la société, et qu’il doit être davantage consulté par le pouvoir exécutif. »

Qui saura redorer le blason de l’institution, fortement mise à mal en mars 2025 par un rapport de la Cour des comptes qui l’épinglait pour son manque d’efficacité et ses dépenses coûteuses ? À quelques jours de l’élection, pour beaucoup, les jeux sont faits en faveur de Claire Thoury. « Nous sommes extrêmement satisfaits de notre campagne, se réjouit Kenza Occansey. Tous les indicateurs sont au vert et nous sommes plutôt sereins », poursuit-il, confiant. « Le nombre d’indécis est assez important », veut-on encore espérer dans le camp de Dominique Carlac’h. Assez important pour espérer une remontada de Dominique Carlac’h ? « Les chiffres sont bien plus serrés que ce que l’on pense. Dominique a massivement fait campagne auprès des nouveaux conseillers, et ils sont plus enclins au changement », poursuit-on dans l’entourage de la patronne. Un conseiller sortant assure continuer de passer des coups de fil ici et là pour convaincre les indécis ou détourner certains votes de Claire Thoury vers Dominique Carlac’h : « Malgré un soutien officiel, tout peut encore bouger une fois dans l’isoloir. »