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Continuer la lectureRiad Salamé, le banquier central du Liban, impliqué dans une nouvelle fraude
Sous le coup de plusieurs enquêtes pour blanchiment d’argent et enrichissement illicite, l’ex-magicien de la finance au pays du Cèdre est mis en cause dans une affaire de faux témoignages liée au groupe hôtelier Marriott.
En ce matin de juin, Alain Bifani, ancien directeur général du ministère libanais des Finances, ne masque plus son amertume. « Riad Salamé est visé par deux notices rouges d’Interpol mais il reste gouverneur de la banque centrale du Liban, continue d’émettre des circulaires et de décider de la vie des Libanais sans que personne ne réagisse, se désole l’ex-haut-fonctionnaire auprès de l’Informé. Dès qu’on ouvre une porte dans le système politico-économique du Liban, son nom apparaît et, à chaque fois, se révèle de nouveaux sujets de corruption ou de fraude. » En novembre prochain, Alain Bifani devrait voir son triste adage confirmé. Un tribunal arbitral de la Chambre de commerce international (ICC) basée à Paris doit déterminer si un arbitrage, perdu par le promoteur immobilier libanais Ziad Fakhri face au mastodonte de l’hôtellerie Marriott, a été entaché de faux témoignages. L’investisseur de Beyrouth réclame au géant américain plus de 120 millions de dollars de dommages et intérêts. Et, encore une fois, le dossier met en cause Riad Salamé.
Dans cette affaire, l’inamovible gouverneur de la banque centrale du Liban (BDL) depuis 1993 est mis en cause pour ne pas avoir dépêché d’enquête sur des versements suspects, qui auraient financé une subornation de témoins. Plusieurs recours lui avaient été transmis en qualité de président de droit de l’organe de lutte contre le blanchiment, la Commission d’enquête spéciale, sans qu’il ne réagisse. Et pour cause : il était partie liée à certaines des personnes impliquées. Complexe, le cas est typique du délabrement de l’économie nationale grévée par des organes de contrôle qui n’assument plus leur rôle. Le litige se joue dans un grand hôtel de Beyrouth, au cœur du quartier résidentiel de Jnah, idéalement situé entre l’aéroport international et le centre-ville. À partir de 1994, Marriott International en devient l’exploitant après avoir signé un accord avec la famille Fakhri, propriétaire des murs.
Mais après trois ans, l’exploitation du palace se dégrade, les remontées financières vers les Fakhri aussi : ils lancent de premiers recours contre Marriott en 1999. Les relations entre les deux partenaires s’enveniment et deux arbitrages successifs devant l’ICC tentent de les départager. En 2009, le clan libanais remporte finalement une manche et reçoit une indemnité de 11 millions de dollars de la part de Marriott, accusé de ne pas avoir respecté les termes du contrat d’exploitation de l’hôtel. Entre-temps, le groupe américain a décidé de se retirer et de résilier le contrat. Le 5 février 2009, Ziad Fakhri, plombé par un établissement qui tombe en déshérence, vend la société propriétaire des murs, Jnah Development. 90 % du capital est cédé, à Shayah Holding, une société contrôlée par les dirigeants de la First National Bank (FNB), et les 10 % restants à Rami Nimer, le président du conseil d’administration de la FNB.
Le contrat de cession comporte néanmoins une clause réservant à Ziad Fakhri tous les droits sur les litiges antérieurs à la vente. Il se lance d’ailleurs en 2011 dans un troisième arbitrage contre Marriott pour avoir cassé de façon unilatérale le contrat d’exploitation de l’hôtel beyrouthin… Mais se voit débouté en 2012 devant l’ICC au motif qu’il n’était plus détenteur de droits juridiques. Jusqu’à une découverte : en 2015, l’homme d’affaires apprend que Marriott a effectué des virements sur un compte de la First National Bank au terme d’un accord secret avec les nouveaux propriétaires de l’hôtel.
Pour lui, aucun doute : le géant américain a payé George Aouad et Renda Abousleiman, deux représentants de la société de gestion de l’hôtel, pour qu’ils livrent de faux témoignages devant le tribunal arbitral et assurent qu’aucune clause ne donnait à Ziad Fakhri le droit d’intenter son recours de 2011. Administrateur de la FNB et ex-conseiller spécial du président, le premier est aujourd’hui le PDG de Jnah, tandis que la seconde est avocate et membre du conseil d’administration de la société. Fort de ces éléments, confirmés par un expert auprès des tribunaux libanais, Ziad Fakhri dépose alors une plainte pour fraude contre les nouveaux propriétaires de l’hôtel. Il est convaincu que les témoins ont encaissé 800 000 dollars versés par Marriott lors de la signature d’un accord secret en avril 2011, ainsi que 2,4 millions de dollars en février 2012, après que l’arbitrage a bien été rendu en faveur du groupe hôtelier. Pour Marriott et Jnah, ces montants correspondent à une indemnisation des frais d’arbitrage supportés par Jnah.
Les sommes, qui représentent donc un total de 3,2 millions de dollars, auraient été déposées sur un compte bancaire au nom de « Jnah Development Arbitration Case » à la FNB. Dans le cadre de la plainte au pénal déposée par Ziad Fakhri, George Aouad, interrogé en tant que témoin, a admis avoir ouvert le compte incriminé à la FNB, mais a refusé d’indiquer la source et la destination des transferts d’argent. En 2021, un expert judiciaire a confirmé qu’il n’y avait pas de relation entre ce compte et la société Jnah Development, ce qui le rend illégal.
À partir du 26 novembre 2019, il alerte une première fois la Commission d’enquête spéciale, présidée par Riad Salamé, sur le compte ayant alimenté une fraude et une subornation de témoin. Mais le grand argentier libanais n’a jamais donné suite aux multiples recours qui lui ont été adressés. Et pour cause, estime Ziad Fakhri, car « le haut fonctionnaire ne voulait pas accepter l’ouverture d’une enquête. Il existe en effet un lien particulier entre lui et la First National Bank, dont l’un des administrateurs est Georges Aouad, mis en cause dans la plainte pour blanchiment et faux témoignage ».
Les liens financiers unissant Riad Salamé et la First National Bank ne sont pas un mystère au Liban. « La FNB est une banque de taille moyenne, mais chacun sait que ses dirigeants sont en très bonnes relations avec le gouverneur qui supervise le système bancaire », confirme un excellent connaisseur des arcanes financiers au pays du Cèdre. Ils sont cités conjointement dans plusieurs opérations de blanchiment d’argent révélées par les Pandora Papers, une enquête menée en 2021 par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) à partir de documents issus de cabinets spécialisés dans l’évasion fiscale offshore. Une des révélations les plus retentissantes a été le transfert de 90 millions d’euros à un compte de la LGT Bank à Zürich, au profit de Rami Makhlouf, richissime cousin de Bachar al-Assad et pilier du régime syrien. Avec la complicité de Riad Salamé.
Âgé de 72 ans aujourd’hui, l’ancien « magicien de la finance » aujourd’hui homme le plus détesté du pays, est jugé responsable aux yeux de nombreux Libanais de l’effondrement de l’économie en 2019. Il est aussi soupçonné de s’être constitué de manière illicite un patrimoine immobilier et bancaire colossal, à la fois en en Europe et dans des paradis fiscaux. Selon plusieurs rapports, sa fortune atteindrait 2 milliards de dollars. Bien qu’il rejette ces accusations avec fermeté, Riad Salamé fait l’objet de plusieurs enquêtes pour détournement de fonds publics et blanchiment, à la fois au Liban et dans plusieurs pays européens où certains de ses avoirs ont été gelés. Le 16 mai dernier, la juge d’instruction française Aude Buresi a émis un mandat d’arrêt international à son encontre, après qu’il a refusé de se présenter à un interrogatoire.
« Nous étudions la possibilité d’ouvrir de nouvelles poursuites judiciaires, indique Ziad Fakhri à l’Informé. Il est important que les personnes qui abusent de leur position soient tenues responsables et la justice doit révéler, dans mon cas, la vérité sur l’abus de pouvoir et les conflits d’intérêts de M. Salamé ». Fin mai, la chambre arbitrale de l’ICC à Paris a accepté sa demande de procédure en révision de l’arbitrage perdu en 2012. Elle rendra son jugement au second semestre 2024.
Contactés, les avocats de Marriott International et de Riad Salamé n’ont pas retourné nos appels.