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Violences sexistes et sexuelles à la RATP : des salariées peu protégées. Partie 2

Les nombreux témoignages relevés par l’Informé dénoncent une ambiance misogyne et sexiste au sein de la régie. Et le manque de soutien de la direction. Second volet de notre enquête sur la RATP.

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JC MILHET / Hans Lucas via AFP

Ce sont des paroles, des gestes, des regards appuyés. « Les hommes de mon service ont tendance à noter le physique des filles », raconte une conductrice de bus. « Mes collègues masculins parlent souvent de sexe, avec des mots rabaissant, et ne s’arrêtent pas quand je suis là », relate une autre machi...

À les écouter, la peur des représailles, de la part de leurs collègues ou de la hiérarchie, paralyse souvent les signalements. Ces craintes, Sarah (1) les connaît bien. Voilà un an que cette conductrice de bus réceptionne des « messages vraiment explicites » de la part d’un de ses collègues. « Il dit qu’il veut coucher avec moi, qu’il adore mes lèvres, qu’il veut explorer chaque partie de mon corps avec sa bouche », dit-elle. La jeune femme, de son côté, ne répond pas à ces messages, que l’Informé a pu consulter. Selon Sarah, ce contrôleur lui aurait aussi fait des avances à bord des bus. « Quand il monte pour vérifier les billets, il en profite pour venir me parler, me dire que je suis belle », assure la machiniste. Depuis de longs mois, la jeune femme subit ces événements en silence : « Il est apprécié de tout le monde. » La conductrice vient de demander à sa hiérarchie de modifier ses horaires pour ne plus le croiser. « Encore aujourd’hui, de nombreux collègues masculins font des compliments aux filles, commentent leur tenue, même si la direction dit qu’il ne faut pas », confirme une membre du personnel. « Quand une nouvelle arrive, on sait tout de suite qu’elle va se faire embêter », soupire une troisième.

« Même si aujourd’hui la RATP embauche davantage de femmes, il y a toujours une génération d’hommes qui ne respectent pas les collègues féminines et pensent pouvoir dire ce qu’ils veulent, explique Ahmed Berrahal, un élu CGT et référent harcèlement au sein du CSE. Dans les dépôts, des femmes me disent encore que leurs collègues plaisantent sans cesse sur le sexe, et qu’elles sont mal vues si elles ne rigolent pas. » Un autre syndicaliste, François-Xavier Arouls, a aussi l’habitude de recueillir ce genre de témoignages. Le cosecrétaire de Solidaires RATP avait même attesté de cette ambiance devant la justice en ces termes : « J’ai pu constater l’existence d’un harcèlement sexuel environnemental qui se caractérise par des blagues d’ambiance à caractère sexuel, des blagues sur les vêtements, l’emploi de mot féminisés pour décrire les attitudes de travail (...) Le milieu du travail étant très masculin, ce genre d’humour répété peut avoir des conséquences néfastes pour certains salariés. »

« Il peut y avoir un écart entre un volontarisme en termes de ressources humaines et un fond culturel parfois marqué par des réflexes, des habitudes de travail pour ceux qui ont fait carrière dans ces univers très genrés, reconnaît Frédéric Potier, délégué général à l’éthique et à la conformité de la RATP. On a encore des efforts de sensibilisation à mener pour transformer des stéréotypes et des préjugés. » Le cadre affirme que la régie déploie une « politique extrêmement active » en termes de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, notamment depuis la nomination, en 2019, d’une référente groupe, Murielle Dubois, qui accompagne les victimes et porte les dispositifs de prévention. Avant d’assurer : « À chaque fois qu’il y a un signalement avec des faits graves, une enquête interne est ouverte. »

« Personne n’est venu vers moi »

Mais même quand les alertes donnent lieu à des investigations, voire à des sanctions, certaines victimes regrettent un manque de soutien de la part de la direction. C’est le cas de Caroline (1), une conductrice de bus qui a porté plainte pour viol contre un de ses supérieurs hiérarchiques en novembre 2021. « Au fil du temps, il m’a proposé qu’on se voie en dehors du travail, pour boire un café, aller au restaurant, a expliqué cette mère célibataire, devant les policiers. Il me faisait des sortes d’avance. » Jusqu’au jour où le manager aurait demandé à lui parler à son arrivée dans le dépôt. Ils se retrouvent seuls dans une petite pièce. « Il a baissé son pantalon et m’a demandé une fellation », dit-elle dans sa plainte. Son chef lui aurait alors « tenu la tête » pour qu’elle s’exécute. Puis, « il a remonté son pantalon et il m’a dit que je pouvais aller faire mon service. »

Selon Caroline, le comportement misogyne du salarié était connu de tous. « Il lui arrivait de classer les femmes de l’équipe de la plus mignonne à la plus moche. Il pouvait aussi dire qu’une telle n’était pas baisable, devant tout le monde. Il ne s’en cachait pas », raconte la quadragénaire à l’Informé. L’alerte ne viendra pas d’elle, mais d’une autre salariée qui dit avoir également subi les agissements de ce salarié. « Dans le cadre de l’enquête interne, j’ai pu dévoiler ce qu’il s’était passé », retrace-t-elle. Puis plus rien. Si la RATP nous confirme que l’homme a été révoqué pour des faits de « harcèlement sexuel », la conductrice de bus, elle, ne s’est pas sentie protégée. « Je n’ai pas eu d’accompagnement pour aller porter plainte ou pour déclarer un accident du travail. Personne n’est venu vers moi pour savoir si j’avais besoin d’aide », regrette la jeune femme. Elle est donc venue travailler dans les mêmes locaux, tous les jours, un temps aux côtés de son agresseur présumé, jusqu’à être mise en arrêt maladie. « C’est devenu un climat anxiogène pour moi ». Après s’être vue refuser une mutation dans le métro parisien, elle veut désormais quitter la RATP.

« Quand il y a des agressions de la part de voyageurs, la RATP accompagne systématiquement les salariés pour porter plainte. Pourquoi ne pas faire de même avec les agressions qui arrivent en interne ? », questionne François-Xavier Arouls, attablé dans le local de Solidaires à côté d’une pile de tracts sur la lutte contre le harcèlement sexuel. Avec son syndicat, l’élu milite aussi pour que la direction mette systématiquement en place des mesures de protection pour les victimes, comme leur proposer une déclaration d’accident du travail pour VSS ou les reconnaître immédiatement en code « agressions » pour leur permettre de conserver l’ensemble de leur paye. D’autant qu’après avoir lancé leur signalement, les salariés peuvent rester longtemps dans le flou.

La justice a d’ailleurs reconnu, en mars 2023, que la RATP avait manqué à son obligation de sécurité à l’encontre d’une contrôleuse. Celle-ci avait dénoncé du harcèlement sexuel de la part d’un de ses collègues. Selon la salariée, l’homme lui disait qu’il « aimait son parfum », qu’il souhaitait « savoir quel type de sous-vêtement elle portait » ou se « collait derrière elle » dans le métro. Dans le cadre de l’enquête interne, un témoin a assuré que ce contrôleur adoptait, à l’égard de clientes ou de collègues, des « regards plus que soutenus sur certaines parties de l’anatomie des femmes accompagnés de propos sexistes ». Le mis en cause, lui, avait expliqué : « Dans le travail en équipe, les blagues potaches sont monnaie courante, c’est une forme de décompression. »

« Carences de protection »

Si la cour d’appel de Paris n’a pas reconnu de harcèlement sexuel, l’instance a en revanche jugé que la RATP avait failli à protéger sa contrôleuse. La régie des transports n’a pas associé le médecin du travail à l’enquête, n’a pas souhaité entendre un témoin clé des événements et n’a adressé le rapport d’enquête qu’un an plus tard à la requérante, après trois relances. « Ces insuffisances et ces lenteurs de l’enquête ont laissé l’employée dans une situation anormalement longue d’incertitude quant à sa situation et n’ont pu qu’entretenir en elle un sentiment d’injustice », mentionne la décision. « À la RATP, les enquêtes peuvent être très longues, alors que la jurisprudence dit qu’elles doivent être ouvertes immédiatement et être conclues rapidement pour protéger les victimes », son avocate Me Maude Beckers.

Cet été, dans un courrier ayant pour objet « la prévention du harcèlement sexuel », l’inspection du travail rappelait à la direction que « le défaut d’assurance faite aux salariés sur les mesures de protection est de nature à empêcher les signalements ». Elle lui recommandait aussi d’envisager des mises à pied conservatoire à l’égard des mis en cause, avant de prévenir que la régie des transports risque de faire l’objet d’une mise en demeure « si les carences de protection et de prévention de l’employeur perdurent ». Le délégué général à l’éthique de la RATP, lui, s’inscrit en faux contre un manque de soutien des femmes à l’origine des alertes. « Dès qu’une victime se signale, on lui donne le contact de la référente groupe, qui est disponible tous les jours pour les recevoir », affirme Frédéric Potier. Il assure que celle-ci accompagne régulièrement les salariés pour porter plainte. « La direction juridique signale aussi des cas auprès du procureur de la république, ajoute le cadre. On peut les mettre en relation avec des associations de défense des droits des femmes. »

Reste que, dans les faits, bien des femmes qui osent parler s’exposent à une double peine. « Bien souvent, les agresseurs se comportent différemment avec les autres, donc le collectif de travail prend parti contre elles », explique François-Xavier Arouls. C’est le calvaire qu’a vécu Christelle. Il y a quelques années, cette conductrice de bus a dénoncé des attouchements de la part de deux collègues, à l’issue d’un service de nuit. La RATP ouvre une enquête, mais ce n’est que le début des peines de la machiniste. « Quand l’histoire s’est ébruitée, mes collègues ont commencé à m’insulter sur les réseaux sociaux. Pour eux, c’était moi la menteuse, la salope, celle qui les avait allumés », se souvient-elle. La conductrice sombre dans le mal-être, jusqu’à penser à mettre fin à ses jours.

« L’intimidation que j’ai subie après a été aussi violente que l’événement en lui-même ». La RATP n’a pas donné de suites à l’enquête, faute de corroborer les faits. Christelle se voit proposer une mutation. « Je l’ai mal vécu, j’avais le sentiment qu’on voulait me déplacer, que c’était moi le problème. Je me suis dit que c’était le monde à l’envers », dit-elle, amère. Après un an et demi d’arrêt maladie, elle a fini par accepter de changer de dépôt. « On prend des mesures conservatoires aussi bien envers l’auteur présumé que la victime présumée, se défend la RATP, par la voix de son délégué général à l’éthique. Notre réflexe n’est pas d’enlever la victime du collectif de travail ».

« Effet de groupe »

Christelle n’est pas un cas isolé. Bon nombre des femmes qui ont accepté de raconter leur histoire à l’Informé disent avoir supporté des bruits de couloir, des regards malveillants ou de remarques de la part d’autres salariés. Un problème qui s’explique, selon Me Maude Beckers, par un défaut de prévention. « La plupart des collègues ne savent pas précisément la définition du harcèlement sexuel, dit l’avocate, qui est intervenue dans de nombreux dossiers contre la RATP. Ils pensent que des propos à connotation sexuelle, s’ils sont dits sur le ton de la blague et sans intention de nuire, n’en sont pas, alors que la loi et la jurisprudence disent le contraire ». L’avocate défend un salarié qui s’est vu insulter de « traître » ou de « collabo » par ses collègues après un signalement.

Ce conducteur sur le RER B avait dénoncé des propos « homophobes » et « à connotation sexuelle » au sein de son équipe, comme l’insulte « fiotte » écrite sur le groupe WhatsApp du service. À l’issue d’une enquête, la direction avait conclu à une « ambiance de travail assez moqueuse dans le cadre d’un effet de groupe », sans reconnaître pour autant de harcèlement sexuel. Dans le cadre des investigations internes, le salarié s’est vu accuser de propos « racistes » par les collègues qu’il avait mis en cause dans son signalement. Une manière pour eux de « se venger », selon les conclusions de son avocate. Deux collègues ont écopé d’un avertissement, mais lui également. La RATP a pris la décision de le muter sur la ligne 6 pour éviter tout contact avec son ancienne équipe. Le trentenaire a récemment saisi les prud’hommes pour faire reconnaître son préjudice, notamment pour discrimination.

« Certes la direction a fait des affiches et distribue des fascicules sur les agissements sexistes et sexuels, mais comment se fait-il qu’on entend encore que nos collègues féminines ont peur des hommes et n’osent pas parler ? », interroge Ahmed Berrahal. Une inquiétude d’autant plus palpable pendant la période d’essai d’un an, à l’issue de laquelle les agents sont intégrés aux effectifs s’ils donnent satisfaction. « En interne, on l’appelle le “commissionnement”. C’est un moment à risque pour les violences sexistes et sexuelles, explique François-Xavier Arouls. Une pression morale s’installe, il peut y avoir du chantage à l’emploi de la part des supérieurs hiérarchiques parce que ce sont eux qui mettent les notes. »

Une jeune salariée, Inès (1), raconte à l’Informé avoir subi des attouchements de la part d’un collègue au cours de son année de commissionnement. « Quand je lui ai dit que je voulais en parler, il m’a répondu que je venais d’arriver et que lui était là depuis 14 ans », assure la jeune femme. « C’est une période charnière, reconnaît Frédéric Potier. On fait des formations et on insiste lourdement sur la prévention, auprès des formateurs qui sont amenés à se prononcer sur le commissionnement. » Le cadre de la RATP assure aussi qu’un réseau d’écoute et de proximité, nommé les « bienveillantes », est expérimenté dans les dépôts de bus, pour que les victimes puissent « parler de leurs difficultés directement à un collègue à la machine à café ». Il assure que « c’est un dispositif qui marche bien et qu’il faut déployer dans le reste des services ».

(1) Les prénoms ont été modifiés pour préserver l’anonymat des agentes