L'abonnement à l'Informé est à usage individuel
Un autre appareil utilise actuellement votre compte
Continuer la lectureCMA CGM : les dividendes géants de la famille Saadé
Rodolphe Saadé, sa sœur Tania et son frère Jacques Junior vont se partager 2,52 milliards de dollars (2,29 milliards d’euros) de dividendes. Un magot XXL qui résulte des profits records de l’armateur, société fondée par leur père.
Alors que les superprofits des armateurs font polémique depuis maintenant deux ans, voilà qui ne devrait pas passer inaperçu. Selon nos informations, CMA CGM va verser 3,5 milliards de dollars de dividendes à ses actionnaires cette année (contre 2 milliards en 2021). Un record historique. C’est la fratrie Saadé (Tania, Rodolphe et Jacques Junior), propriétaire de 72,6% du groupe via la holding Merit, qui en a décidé ainsi lors de l’assemblée générale du 29 mars. Dans le détail, la famille touchera 2,52 milliards de dollars (2,29 milliards d’euros) tandis que le turc Yildirim, détenteur de 24% de CMA CGM, empochera 840 millions de dollars (768 millions d’euros) et Bpifrance (3%), 105 millions de dollars (95,9 millions d’euros). Contactée, l’entreprise a tenu à préciser qu’elle « comme ses actionnaires (à l’exception de la société Yildirim) sont tous résidents français et payent leurs impôts en France ».
Si ces sommes peuvent sembler considérables, elles correspondent à seulement 14% des bénéfices totaux de l’armateur. En pourcentage, les Saadé ont donc choisi de reverser moins de dividendes que leurs concurrents - Maersk a distribué 37,5% des profits par exemple - comme ils l’avaient fait les années précédentes (11,17% en 2021, 19,7% en 2020...). À titre de comparaison, ils restent également loin du record français, détenu par la famille Arnault chez LVMH et révélé par L’Informé. Ici, les plantureux cash flow ont surtout servi à renflouer la trésorerie de CMA CGM, à désendetter la société et à réaliser des acquisitions. « Depuis 2022, plus de 30 milliards de dollars ont été engagés dans des investissements stratégiques pour soutenir notre développement économique et durable », nous précise l’entreprise. L’objectif prioritaire cette année était de mettre la main sur Bolloré Logistics grâce à une offre de reprise de 5 milliards d’euros. L’ouverture de négociations exclusives a été annoncée le 18 avril dernier et vient de se conclure le 8 mai. C’est la dernière opération - en date - d’une longue série. Avant cela, rien qu’en 2022, le groupe a pêle-mêle dépensé 1,56 milliard d’euros pour acquérir 34 navires d’occasion, entamé la constitution d’un pôle médias, en récupérant le quotidien régional La Provence et 10% du capital de M6, et doté un fonds Énergies de 1,5 milliard d’euros sur cinq ans.
Les années précédentes, CMA CGM avait déjà racheté l’un des plus grands exploitants du port de Los Angeles, ainsi que la branche e-commerce de l’américain Ingram Micro. Il est également venu en soutien de fleurons français en difficulté comme Air France-KLM, dont il a pris 9 % du capital, mais aussi l’opérateur français de satellites Eutelsat (10 % du capital), ou encore le transporteur automobile Gefco, et enfin Colis Privé. Dans les prochaines semaines, la multinationale compte maintenant finaliser l’acquisition de deux autres terminaux à conteneurs aux États-Unis, sur la côte Est cette fois, dans le port de New York-New Jersey. Des diversifications qui lui permettront de se prémunir contre une probable correction du marché du transport maritime après deux années fastes.
Depuis 2020, les poches de CMA CGM semblent sans fond. Le troisième armateur a profité à plein de la désorganisation du transport de marchandises liée à la reprise très forte de l’activité mondiale durant l’épidémie de Covid. Poussé par l’envol spectaculaire du prix des conteneurs, son bénéfice net est passé de 1,7 à 17,9 milliards d’euros entre 2020 et 2021, pour grimper encore l’année dernière à 24,9 milliards de dollars. Un niveau jamais atteint par une entreprise en France, qui plus est non cotée, bien supérieur aux profits dégagés par TotalEnergies (lestés par les pertes liées à son retrait de Russie) ou LVMH, première capitalisation du CAC 40. Face à cette hypercroissance, un nouveau directeur financier en provenance de l’opérateur Orange est arrivé. Ancien directeur général du Trésor, Ramon Fernandez vient apporter son expertise au groupe.
En outre, comme ses concurrents européens, le géant des mers jouit d’un système d’imposition favorable. Grâce à un dispositif entré en vigueur en 2003, puis renouvelé cette année pour dix ans, basé sur le tonnage des navires, il ne verse finalement que 2% de ses bénéfices sur son activité d’armateur. « Nous sommes soumis à deux régimes fiscaux différents, la taxe au tonnage pour l’activité maritime et celui de l’impôt sur les sociétés de droit commun pour toutes les autres activités dont la logistique », rappelle toutefois la firme. L’avantage reste fort : CMA CGM s’est acquitté de 587,5 millions de dollars d’impôts seulement au niveau mondial en 2022. Au taux normal de 25%, le montant dû à Bercy se serait élevé à 2,2 milliards d’euros, selon ses propres estimations.
La bonne affaire de Bpifrance
Les Saadé ne sont pas seuls à bénéficier des résultats exceptionnels de l’armateur. Bpifrance, le bras armé financier de l’Etat, va toucher 105 millions de dollars de dividendes après une année 2021 déjà fructueuse (60 millions de dollars de dividendes et 75 millions de dollars pour la vente de ses 3%). Cette participation remonte à octobre 2012. CMA CGM alors en grande difficulté financière avait été soutenu, à l’époque, par le Fonds stratégique d’investissement (FSI), créé par l’Etat, à hauteur de 150 millions de dollars sous la forme d'obligations convertibles. Une somme largement recouverte depuis.