L'abonnement à l'Informé est à usage individuel
Un autre appareil utilise actuellement votre compte
Continuer la lectureAffaire Armando Pereira : ce que Patrick Drahi savait
Contrairement à ce qu’il affirme, le patron fondateur d’Altice et ses équipes avaient connaissance d’une bonne partie des étranges pratiques du n° 2 du groupe.
« La direction est dans le déni le plus absolu. Elle s’interdit de voir la réalité en face ». En ce 27 septembre 2017, cet élu CGT de SFR finit par s’énerver. Cela fait un bout de temps maintenant que la réunion du comité central d’entreprise a commencé. Depuis plusieurs heures, les représentants du ...
Six ans après, le déni semble persister. Comme les trois petits singes, le groupe de télécoms assure n’avoir rien su, rien vu, rien entendu des malversations d’Armando Pereira, qui ont éclaté au grand jour mi-juillet. « Nous ne pouvions pas réussir [à savoir], là où les ‘know your customer’ [*] des banques, les commissaires aux comptes, les auditeurs, les services de compliance des fournisseurs comme Nokia, Huawei, Cisco… n’ont pas réussi, là ou la justice portugaise a mis quatre ans d’enquête », affirmait ainsi en interne le PDG d’Altice France Arthur Dreyfuss le 2 août dernier. Pour mémoire, Armando Pereira a été mis en examen par la justice portugaise pour « corruption et blanchiment ». Il est notamment soupçonné d’avoir perçu des rétrocommissions de la part de fournisseurs d’Altice.
Certes, Patrick Drahi n’a pas bénéficié lui-même de la fraude, à en croire les enquêteurs portugais. « Si Patrick avait su qu’Armando empochait des millions, il aurait réclamé sa part », ironise un de ses amis. Toutefois, notre enquête le montre : lui et/ou ses équipes avaient connaissance de diverses pratiques borderline du cofondateur d’Altice… Et pouvaient facilement en découvrir davantage en quelques clics…
PereiraGate : le résumé de l’affaire et de nos révélations
Le Portugais Armando Pereira a cofondé Altice en 2002 avec Patrick Drahi. Il s’est ensuite associé aux différentes aventures du polytechnicien (Altice USA, Sotheby’s…). Il est resté actionnaire de ces différentes sociétés via un mécanisme opaque de fiducies. Devenu bras droit de Patrick Drahi, avec la haute main sur les achats, il a fait pression sur les fournisseurs pour obtenir des prix moins élevés.
Mi-juillet, Armando Pereira a été arrêté puis mis en examen au Portugal pour “blanchiment et corruption ”. Les enquêteurs l’accusent d’avoir imposé chez Altice des prestataires détenus par ses amis, qui en retour lui reversaient de l’argent ou des avantages en nature.
Face au scandale, l’opérateur télécoms a suspendu au moins une quinzaine de cadres proches d’Armando Pereira, en invoquant parfois des justifications baroques.
Altice martèle depuis que la fraude présumée est “circonscrite” à un faible pourcentage des achats. En réalité, les prestataires amis d’Armando Pereira sont présents dans quasiment tout l’empire Drahi: chez SFR et BFM en France, chez Altice USA, en Allemagne, en République dominicaine, et même chez Sotheby’s.
Surtout, Patrick Drahi répète qu’il ignorait tout des agissements de son ami de 30 ans. Comme l’Informé l’a révélé, l’audit interne et externe avaient pourtant multiplié les alertes sur le contrôle des achats, la comptabilité, la détection de la fraude, les déclarations des conflits d’intérêts… Les pratiques étranges d’Armando Pereira étaient aussi dénoncées par les syndicats. Enfin, notre enquête a montré que Patrick Drahi lui-même ou ses proches collaborateurs avaient eux-mêmes connaissance d’une bonne partie des pratiques étranges d’Armando Pereira. Le patron d’Altice a pourtant continué de confier des missions au Portugais et des commandes à ses fournisseurs amis.
L’affaire a refermé le marché de la dette pour Altice, désormais contraint de céder des actifs pour trouver de l’argent frais. Les dirigeants du groupe ont même évoqué une cession de BFM.
Armando Pereira, fournisseur caché d’Altice
D’abord, Patrick Drahi ne pouvait ignorer qu’Armando Pereira, actionnaire et numéro 2 d’Altice, était aussi au capital de plusieurs fournisseurs de l’opérateur télécoms. Cela aurait dû être mentionné dans les comptes d’Altice, mais cela n’a jamais été fait.
Armando Pereira a d’abord été au capital d’ERT et Circet, deux sociétés chargées de déployer les réseaux d’Altice (lire encadré). Plus récemment, il a été actionnaire de la société portugaise Shar SA, connue sous la marque ITCenter. Selon les enquêteurs, Altice Portugal a passé pour 158 millions d’euros de commandes à cette entreprise de services informatiques entre 2017 et 2022… faisant ainsi les affaires du sulfureux portugais.
Le montage n’était pas vraiment discret. Shar SA est possédée par la société luxembourgeoise Shar Holdings SARL, dont Armando Pereira a détenu 30 % entre 2014 et 2017. Comme il y avait investi à titre personnel, son nom apparaît au registre du commerce luxembourgeois, un fichier public. Mieux : Shar a été baptisé en référence aux initiales des prénoms des quatre actionnaires. Le « a » de Shar correspond donc à Armando…
Patrick Drahi pouvait difficilement ignorer que son bras droit était derrière ce fournisseur : pour gérer Shar Holdings SARL, Armando Pereira a tout bonnement fait appel à l’équipe chargée de la partie administrative des holdings luxembourgeoises du polytechnicien, Émilie Schmitz et Laurent Godineau. Tous deux ont travaillé pour un sous-traitant de l’opérateur télécoms (le cabinet Centralis), avant d’être recrutés par Altice (en 2014 pour Émilie Schmitz). On retrouve ainsi Laurent Godineau gérant d’une soixantaine de filiales d’Altice dans le Grand-Duché, et Émilie Schmitz d’une quinzaine. Parallèlement, ils étaient donc gérants de Shar Holdings SARL de 2014 à 2017.
Hernani Vaz Antunes, fournisseur d’Altice
Ensuite, Patrick Drahi n’avait aucun mal à savoir qu’un drôle d’oiseau, très proche de son bras droit, prenait une place prépondérante parmi les partenaires de son groupe : Hernani Vaz Antunes. Pour rappel, le principal volet du PereiraGate concerne les fournisseurs d’Altice. Selon les enquêteurs portugais, Armando Pereira avait imposé une série de prestataires « amis », qui, en retour, lui reversaient de l’argent ou des avantages en nature.
Comme l’a raconté l’Informé, les représentants du personnel ont moult fois alerté la direction de l’opérateur sur ces sociétés : leurs services étaient souvent médiocres, leurs tarifs parfois plus élevés, et leur recrutement en général opaque. En vain, puisque ces prestataires ont non seulement été conservés, mais leurs commandes n’ont cessé d’augmenter.
Or, qui se cachait derrière une dizaine de ces intervenants décriés ? Hernani Vaz Antunes. Un personnage peu recommandable - en 2015, l’hebdomadaire portugais Expresso le qualifiait d’« arnaqueur qui s’est fait de bons amis », laissant derrière lui des chèques sans provision… Il était connu de Patrick Drahi (lire encadré), mais surtout notoirement proche d’Armando Pereira. Depuis des années, la presse portugaise le décrivait comme son « bras droit ». Elle avait même indiqué qu’il avait son propre bureau chez Portugal Telecom, dont il n’était pourtant pas salarié. Et Armando Pereira vantait ses mérites publiquement. En 2017, il déclare à l’hebdomadaire Sabado : « Hernani Vaz Antunes conseille Altice pour les affaires au Portugal. Il connaît tout le monde, il est précieux pour les affaires ici « .
Il était facile pour la direction d’Altice de trouver à qui appartenaient les fournisseurs contestés : il suffisait d’aller jeter un œil au registre du commerce. Parfois, Hernani Vaz Antunes apparaissait lui-même comme propriétaire, comme chez Shar Holdings SARL (le « h » de Shar fait référence à son prénom, Hernani). Ou bien c’était son frère Joaquim, ses filles Jessica (Sadotel) et Melissa (Edge Technology). Ou son bras droit, Alvaro Gil Loureiro (SmartDev, JSC France,One Repair). Dans d’autres cas (DG Technik), Hernani Vaz Antunes utilisait VAH Holding, une holding luxembourgeoise à ses initiales qu’il détenait personnellement…
Il avait, aussi, regroupé la plupart de ses participations (Edge Technology, 3Lines, TNord Tech et la filiale française de Tirion) dans une société portugaise baptisée Vaginfus, et/ou dans sa filiale VintagePanoplia. Là encore, il était aisé de retracer les choses. De 2007 à 2016, Hernani Vaz Antunes était lui-même propriétaire et gérant de Vaginfus Il a ensuite transféré sa participation à une société écran basée à Ajman, Global Gold International Commercial Broker LLC. De quoi gommer ses traces ? Pas franchement. Le registre des bénéficiaires effectifs, une base de données instaurée dans toute l’Europe en 2019, indique quel est le propriétaire réel, et reste librement accessible pour les sociétés immatriculées en France. On apprend ainsi que la filiale française de Tirion (et donc Vaginfus) appartient à Hernani Vaz Antunes.
Autre exemple, Excell Communications. Selon les enquêteurs portugais, cette société, chargée de déployer la fibre aux États-Unis pour Altice USA, appartient à un groupe d’investisseurs comprenant Armando Pereira, Hernani Vaz Antunes et leurs proches. Là encore, Patrick Drahi pouvait-il l’ignorer ? À l’origine, Excell Communications appartenait à Altice USA, qui a décidé de le vendre en 2018 à ce groupe d’investisseurs. Une initiative d’ailleurs étrange, puisque la filiale américaine d’Altice a ainsi choisi de faire profiter à des tiers les bénéfices engrangés par le déploiement de son réseau…
Si, par extraordinaire, Patrick Drahi n’a jamais cherché à qui appartenaient tous ses fournisseurs, il lui suffisait de lire la presse, qui a fait ce travail pour lui. En 2021, Publico a listé tous les prestataires de Portugal Telecom arrivés après le rachat par Altice en 2014, et détaillé leur actionnariat. « Plusieurs entreprises entrées dans le réseau de fournisseurs sont liées par un nom : Hernani Vaz Antunes, proche d’Armando Pereira », affirmait le quotidien portugais. Il relevait notamment que TNord Tech, Tirion Portugal et Edge Technology appartenaient toutes à Vaginfus, une société « fondée en 2007 par Hernani Vaz Antunes ». Il indiquait aussi qu’Armando Pereira est actionnaire de Shar Holdings SARL.
Publico a interrogé Altice sur le choix de ses fournisseurs. Droit dans ses bottes, le porte-parole de l’opérateur a répondu « régir sa gestion commerciale selon des critères de rigueur et d’éthique (sic), sélectionnant ses fournisseurs sur la base d’exigences de qualité et de référence aux meilleures pratiques des secteurs dans lesquels ils opèrent ».
Mais il n’y a pas que la presse portugaise. Trois ans plus tôt, Capital avait aussi mené une enquête sur les fournisseurs de SFR, et notamment identifié Tirion, choisi pour rénover les boutiques de l’opérateur. Le magazine français avait alors demandé si cette société portugaise était liée à Armando Pereira. Le porte-parole avait alors assuré : « C’est absolument faux. Rechercher le meilleur rapport qualité-prix doit-il nécessairement susciter la suspicion ? « . En réalité, le registre des bénéficiaires effectifs indique que la filiale française de Tirion appartient à 70 % à Hernani Vaz Antunes, le fidèle de Pereira donc…
Hernani Vaz Antunes rachète l’immobilier d’Altice
Un autre volet du PereiraGate concerne la vente de plusieurs biens immobiliers de Portugal Telecom. Dans cette affaire, l’opérateur acquis par Patrick Drahi en 2014 a été lourdement lésé par des proches d’Armando Pereira… Et là encore, le boss d’Altice avait tout pour le savoir.
En 2018 et 2019, sept immeubles situés à Lisbonne ont été vendus pour 24 millions d’euros. Les cessions sont menées par un proche d’Armando Pereira, Joao Zuqtete, chief corporate officer d’Altice Portugal. Si Drahi avait regardé de près les prix de vente, il aurait constaté qu’ils étaient étonnamment faibles. Ainsi, un immeuble dans le quartier d’Estefonia a été vendu 3,7 millions d’euros, soit moins que sa valeur calculée par le fisc lusitanien (4,2 millions) qui s’appuie en général sur le prix du marché. Un autre, appelé Sapo, est vendu 7 millions, à peine plus que son prix d’achat dix ans plus tôt (5,8 millions d’euros). Mieux : Altice avait refusé quelques mois plus tôt une offre à 8 millions pour cet immeuble situé près du métro Picoas…
Ces prix étranges ont été relevés par Sabado en 2021. Interrogé par l’hebdomadaire, le porte-parole de l’opérateur télécoms ne voyait toujours aucun problème : « Altice confirme avoir vendu certaines propriétés, le faisant naturellement aux prix du marché et toujours sur la base d’évaluations, réalisées par des entités d’évaluation indépendantes et accréditées, dans le respect des bonnes pratiques des affaires. Les termes de toute transaction ne sont influencés par nulle autre considération que la protection des meilleurs intérêts de l’entreprise. » Cet été, l’enquête a finalement révélé que les immeubles ont été rapidement revendus à un prix parfois deux fois plus élevé.
L’acquéreur de cet ensemble immobilier ? Hernani Vaz Antunes évidemment. Dans l’hypothèse où Patrick Drahi aurait vendu son immobilier sans savoir à qui, il aurait pu trouver facilement l’information. Le nouveau propriétaire était une société portugaise, Almost Future, détenue d’abord par des sociétés écrans, puis rachetée en 2020 par Hernani Vaz Antunes lui-même, comme l’indique le registre du commerce portugais. Puis, en 2021, Sabado a révélé que Almost Future appartenait à Hernani Vaz Antunes. Là encore, ce dernier a pu continuer de travailler avec Altice après ces révélations.
Les complicités internes
Reste encore des éléments troublants. Deux hauts cadres d’Altice, ainsi que le responsable du compte SFR chez Cisco, ont tous fait de (fort lucratives) affaires immobilières avec Hernani Vaz Antunes. Là encore, ces associations étaient faciles à trouver quand elles n’ont pas tout simplement été révélées par la presse.
Commençons par Olivier Sansané, directeur des achats de terminaux pour le groupe Altice. Comme l’a révélé l’Informé, il est associé dans une société immobilière parisienne (SCI MaryVal) avec SmartDev, une entreprise détenue et dirigée par Alvaro Gil Loureiro (bras droit d’Hernani Vaz Antunes). En clair : l’homme chargé de choisir les fournisseurs était associé avec l’un d’eux… L’information est facilement accessible au registre du commerce français.
Autre exemple : Olivier Duquesne, responsable du compte Altice chez Cisco. Il est lui aussi associé avec SmartDev dans une société portugaise, Jacques Real Estate LDA. Là encore, l’information est facilement accessible au registre du commerce portugais, et a même été révélée en 2021 dans un article de Sabado. L’hebdomadaire ajoutait un fait étrange : Jacques Real Estate LDA a racheté un bien immobilier à Portugal Telecom pour 2,9 millions d’euros. Mais étonnamment, cette acquisition a été financée pour moitié par Smartdev, qui ne détenait pourtant que 10 % de Jacques Real Estate LDA.
Enfin, Alexandre Fonseca, alors patron de Portugal Telecom, a acheté en 2019 une maison de luxe de 1 512 mètres carrés près de Lisbonne à VintagePanoplia, une société d’Hernani Vaz Antunes. L’information a été révélée deux ans plus tard par Sabado. Alexandre Fonseca, interrogé par l’hebdomadaire sur le propriétaire de VintagePanoplia, a alors répondu : « c’est un sujet qui m’est étranger et que j’ignore ». Contacté lui aussi, le porte-parole d’Altice Portugal a refusé de commenter l’acquisition effectuée par son patron, invoquant « la protection de la vie privée » (sic). Là encore, ces révélations n’ont pas freiné l’ascension d’Alexandre Fonseca, bien au contraire. Un an plus tard, Patrick Drahi le promouvait codirecteur général (CEO) d’Altice Europe. Et deux ans plus tard, président d’Altice USA… Cet été, l’enquête a révélé que, sur un prix de vente affiché d’un million d’euros, Alexandre Fonseca n’avait payé que l’acompte de 200 000 euros… Il s’est alors mis en retrait de ses fonctions chez Altice.
Contacté, Altice ne nous a pas répondu, tandis que les avocats d’Armando Pereira n’ont pas souhaité faire de commentaires. Après son arrestation, le n° 2 déchu d’Altice avait déclaré, par la voix de son avocat, que les responsabilités étaient plus complexes qu’il n’y paraît : « la communication autour de cette affaire a été faite de manière que je sois immédiatement considéré comme coupable aux yeux de l’opinion publique. La réalité n’est pas si simple, et elle est très différente de celle qui a été véhiculée ».
[*] processus de vérification d’identité des clients
Armando Pereira actionnaire caché d’ERT et de Circet
Durant une quinzaine d’années, Armando Pereira a cumulé les casquettes. D’une part, il était actionnaire et n°2 du groupe Altice. D’autre part, il était co-fondateur et propriétaire d’un des prestataires du groupe, ERT. Cette société de construction de réseaux a réalisé 567 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2017. Dès l’origine, son client quasi-unique était Altice. A chaque fois que Patrick Drahi rachetait un nouvel opérateur, ERT créait une nouvelle filiale pour déployer son réseau, se retrouvant donc dans exactement les mêmes pays : France, Belgique, Portugal, Israël et République dominicaine.
Finalement, Patrick Drahi a racheté son fournisseur. Altice a acquis les 51% détenus par Armando Pereira dans ERT pour la coquette somme de 305 millions d’euros. L’opération s’est faite en deux étapes en 2016, puis en 2018. Toutefois, Altice n’a jamais mentionné dans ses comptes que le destinataire de ce gros chèque était son propre directeur opérationnel (chief operating officer).
Sans doute conscient du conflit d’intérêt, Armando Pereira avait pris soin de cacher qu’il était le principal actionnaire d’ERT. D’abord, selon nos informations, il utilisait des actions au porteur, qui peuvent changer de propriétaire en passant de main en main, sans aucune déclaration au registre du commerce. Ensuite, il avait confié ses actions à des complices, via des fiducies. Une première fois avec la société panaméenne Pan Regent SA, débouclée en 2013. Puis une seconde fois de 2015 à 2020, comme l’a révélé l’Informé, avec Alain Vauthier, qui se présente comme “l’ami pour la vie” du sulfureux portugais.
Reste à savoir si Patrick Drahi savait à qui il passait d’importantes commandes, puis à qui il a fait un chèque de 305 millions d’euros ? Plusieurs éléments laissent penser que oui.
D’abord, selon nos informations, Armando Pereira avait, là encore, confié la gestion d’ERT à Emilie Schmitz et Laurent Godineau. De 2010 à 2016, ils ont été administrateurs d’ERT Holding, la société luxembourgeoise qui détenait les 51% d’Armando Pereira dans ERT. En outre, Laurent Godineau était jusqu’en 2013 administrateur de la société panaméenne Pan Regent SA, qui portait les actions d’Armando Pereira via une fiducie, comme l’a révélé Reflets.
Ensuite, plusieurs documents figurant dans les DrahiLeaks et révélés par Blast montrent que les équipes de Patrick Drahi avaient bien connaissance du réel propriétaire d’ERT. D’abord, une lettre d’Armando Pereira datant de 2013 et mettant fin à la première fiducie. Ensuite, un organigramme datant de 2017 et indiquant qu’Armando Pereira est le réel propriétaire derrière la seconde fiducie.
Enfin, en 2010, lors d’un contrôle fiscal, ERT a indiqué à l'administration que son actionnaire était Armando Pereira. Cette information est reprise dans un jugement de 2014, cité par le Monde en 2018.
L'actionnariat opaque mis en place par le natif de Guilhofrei n’avait donc pas de secret pour Patrick Drahi. Malgré cela, son porte-parole, lorsqu’il est interrogé sur le sujet par le Monde en 2018, a nié. «Armando Pereira a revendu l’ensemble de ses participations [dans ERT] fin 2012, début 2013 », assure-t-il. C’est un mensonge : Armando Pereira est resté actionnaire jusqu’en 2018…
Mais ce n’est pas tout. Armando Pereira avait une troisième casquette. Selon nos informations, il a aussi été un des principaux actionnaires de Circet, un autre groupe de construction de réseaux. Il a été sollicité en 2008 par un groupe d’entrepreneurs menés par Philippe Lamazou, qui avaient travaillé avec lui chez Sogetrel, sa première entreprise. Ce groupe avait besoin de 13,5 millions d’euros pour racheter Circet, alors en difficulté. Armando Pereira a alors accepté de leur prêter 12,1 millions d’euros, à 10% par an. Il a demandé en outre 37,5% du capital de TTV Finances, la holding luxembourgeoise qui rachetait Circet.
Cette opération posait cette fois deux problèmes: Circet était un concurrent d’ERT, et aussi un fournisseur d’Altice (précisément de Numéricable puis à partir de 2014 de SFR)…
Visiblement conscient du double conflit d’intérêt, Armando Pereira a mis en place un montage encore plus opaque que le précédent. Il a décidé de ne pas mentionner la participation dans Circet dans les comptes de sa société luxembourgeoise ERT Holding. A la place, il a juste indiqué : “les informations [sur les participations] ont été omises. Ces informations porteraient gravement préjudice à ces entreprises de par la nature confidentielles des relations commerciales du groupe”.
Finalement, en 2012, Philippe Lamazou et ses associés ont racheté les 37,5% détenus par Armando Pereira pour 10 millions d’euros. Comme ils ne disposaient pas de la somme, ils ont obtenu un paiement échelonné jusqu’en 2015. Cette année-là, ils ont aussi fini de rembourser le prêt de 12,1 millions.
Là encore, Patrick Drahi pouvait difficilement ignorer ces tours de passe-passe. Comme on l’a vu, Laurent Godineau et Emilie Schmitz étaient administrateurs de ERT Holding, la société qui a investi dans Circet. Mieux : Armando Pereira, pour représenter ses intérêts dans la holding qui a racheté Circet (TTV Finances), y a envoyé comme co-gérant… Jérémie Bonnin, un des plus anciens collaborateurs de Patrick Drahi (il est secrétaire général d’Altice depuis 2005).
Toutefois, il est à noter que les situations d’ERT et Circet étaient différentes. Alors que le premier ne travaillait que pour le groupe de Patrick Drahi, le second avait une clientèle plus diversifiée : “en 2012, Altice représentait moins d’un tiers du chiffre d’affaires, et cette part n’a cessé de baisser ensuite”, indique une source proche. Circet est aujourd’hui devenu le leader européen dans son domaine, et Altice ne représente plus que quelques pourcents de ses 4 milliards d’euros de revenus…
Aux origines du PereiraGate
La presse portugaise le surnommait le “commissionista”, celui qui empoche des commissions. En 2015-16, lorsque Portugal Telecom se lance dans l’achat de droits TV de matches de foot, c’est à lui, Hernani Vaz Antunes, que la filiale portugaise d’Altice confie les négociations. Un article de l’Expresso raconte alors que le patron de la ligue 2 enjoint aux clubs de passer par lui…
Ces contrats auraient donné lieu à du blanchiment et de la fraude fiscale. C’est en tous cas le soupçon de la justice portugaise, qui ouvre une enquête en 2018, puis effectue de premières arrestations en 2021, notamment celle du patron de Benfica Luís Filipe Vieira. L’affaire “cartao vermelho” (carton rouge) fait alors la une de Sabado.
Le journal révèle que, depuis 2018, les enquêteurs surveillent plusieurs personnes, avec filatures, écoutes téléphoniques, etc. “Les cibles? Armando Pereira et Hernâni Vaz Antunes, son bras droit pour certaines affaires au Portugal, comme la négociation des droits de télévision des matchs de football avec le FC Porto et d'autres clubs”. En écoutant une conversation, les enquêteurs tombent sur une discussion concernant la vente de l’immobilier de Portugal Telecom. C’est donc apparemment l’enquête sur les droits du foot qui a donné naissance au PereiraGate. Les deux procédures sont d’ailleurs conduites par les mêmes personnes: le procureur Jorge Rosário Teixeira et le juge d'instruction Carlos Alexandre.
En janvier 2022, Sabado en remet une couche, avec un article intitulé : “le ‘pillage’ d’Altice et du FC Porto”. L’hebdomadaire écrit: “le procureur affirme que des fonds ont été détournés d’Altice et du FC Porto… Pour le procureur, des fonds ont été ‘retirés’ des deux sociétés pour le ‘bénéfice personnel’ de plusieurs personnes, parmi lesquelles les dirigeants des sociétés elles-mêmes”.
En l’occurrence, le “pilleur” en chef est l’agent de joueurs Bruno Macedo. Le groupe de Patrick Drahi lui a versé 20 millions d’euros. Officiellement, il devait apporter "assistance dans la prise de contact et la négociation avec plusieurs entités sportives portugaises [dont le FC Porto], en vue de l'acquisition par Altice des droits de retransmission TV”, indique le contrat entre les deux parties. Bruno Macedo a ensuite signé un second accord pour reverser 5 millions d’euros à une société d’Hernani Vaz Antunes basée à Dubaï. L’apparition dans le circuit du sulfureux intermédiaire laisse supposer “un partage du gain avec Armando Pereira", à en croire un rapport d’enquête cité par Sabado.
Finalement, Altice a bien décroché les droits de diffusion des matches du club de Porto sur dix ans, pour la somme record de 457 millions d’euros. Problème: le contrat entre Altice et Bruno Macedo a été signé un mois et demi après l’accord avec le FC Porto. "D'une simple analyse chronologique, il ressort que le contrat entre Bruno Macedo et Altice semble avoir été conclu alors que les négociations [avec le FC Porto] étaient déjà terminées", indique le rapport d’enquête...
Bref, en janvier 2022, l’étau se resserre autour d’Armando Pereira au vu et au su de tous. Mais cette sonnette d’alarme n’a visiblement pas été entendue, bien au contraire. Dans les mois qui suivent, Patrick Drahi fait encore appel à des sociétés d’Hernani Vaz Antunes pour construire le réseau en fibres en Allemagne, ou rénover le nouveau bâtiment de Sotheby’s à Long Island City. Toujours en 2022, le polytechnicien fait trois gros chèques pour racheter des opérateurs détenus par des vieux amis de l’autodidacte portugais (Eos, Keos, FibroGlobal), et surtout renvoie Armando Pereira s’occuper de SFR. “En août 2022, j’ai demandé à Armando Pereira de conseiller pendant une période d’un an le nouveau PDG de SFR Mathieu Cocq”, a expliqué le natif de Casablanca le 8 août aux analystes financiers.
Quand Patrick Drahi rencontre Hernani Vaz Antunes au Shangri La
Patrick Drahi pourra difficilement prétendre qu’il ignorait qui est Hernani Vaz Antunes. Il le connaissait personnellement et savait que le sulfureux intermédiaire était intervenu dans le rachat en 2014 de Portugal Télécom par Altice à l’opérateur brésilien Oi. En effet, les deux hommes ont participé à une réunion à l’hôtel Shangri La de Paris avec les dirigeants de Oi et ceux d’Altice, Dexter Goei et Armando Pereira. C’est ce dernier qui, un an plus tard, a raconté sous serment cet épisode devant la justice portugaise. Car Hernani Vaz Antunes, assez peu discret, s’était lancé dans un procès contre Oi. Il a prétendu que l’opérateur brésilien lui devait une commission de 69 millions d’euros sur la vente de l’opérateur historique portugais. La justice a débouté le sulfureux intermédiaire, ou plus précisément sa société basée à Dubaï qui avait saisi la justice. Mais la procédure - et notamment le témoignage d’Armando Pereira - s’est retrouvée à la une des journaux.
A vrai dire, Hernani Vaz Antunes jouait les entremetteurs d’Altice au Portugal depuis 2012, lorsque Patrick Drahi a racheté Cabovisao. Selon les hebdomadaires Visao et Expresso, il menait la renégociation des contrats avec les fournisseurs de ce câblo-opérateur portugais.
En outre, Patrick Drahi et Hernani Vaz Antunes sont associés depuis 2016 dans deux sociétés de déploiement de réseaux. D’abord, la dominicaine Sadotel, détenue à 60% par Altice et 20% par Melissa Antunes, la fille d’Hernani, comme l’a révélé l’Informé. Ensuite, la portugaise Tnord Tech, détenue à 60% par Altice et 20% par Vaginfus. Le groupe de Patrick Drahi a hérité de Sadotel et Tnord Tech en 2016 lorsqu’il a racheté les parts d’Armando Pereira dans le groupe ERT.