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Santé

Stéphane Leduc (Gaillard, Paramat…), le « serial repreneur » de la santé, dans le viseur de la justice

Kerlinkin Médical, la holding de l’entrepreneur, est placée en liquidation judiciaire. Les mandataires suspectent des flux financiers anormaux entre ses différentes sociétés.

Le Groupe Gaillard était spécialisé dans la vente de dispositifs médicaux.
Le Groupe Gaillard était spécialisé dans la vente de dispositifs médicaux. chokniti - stock.adobe.com

La pression monte autour de Stéphane Leduc. L’entrepreneur, qui a racheté en 2023 le grossiste de matériel médical Groupe Gaillard implanté à Rousset (Bouches-du-Rhône), vient de voir sa holding Kerlinkin Médical rattrapée par la justice. Selon nos informations, le tribunal des activités économiques d’Aix-en-Provence a acté, le 5 mars 2026, l’extension de la procédure de liquidation prononcée pour le Groupe Gaillard en avril 2025, à sa maison mère. Interrogé par l’Informé, le dirigeant dit avoir fait appel de la décision.

Pour l’instant, les paris industriels portés par l’homme d’affaires n’ont pas franchement été couronnés de succès. Sur les sept entreprises qu’il a rachetées ou créées ces quatre dernières années, cinq ont été liquidées en avril 2025 dans la foulée du Groupe Gaillard : France médical distribution, Paramat, Cylem et Matou Technologies. Une situation que l’entrepreneur justifie par la mauvaise santé de Gaillard, racheté en avril 2023 et dont les « fondamentaux étaient déjà structurellement fragilisés ». Et de lister un « chiffre d’affaires artificiellement gonflé par les ventes de masques et d’EPI [équipement de protection individuelle] pendant le Covid, un surstock acheté à prix fort sur un marché depuis saturé, des faiblesses comptables et informatiques héritées, et des relations difficiles avec le cédant ». La demande de remboursement anticipé par la banque LCL du prêt garanti par l’État, « un mois seulement après la reprise », a aggravé selon lui la situation « créant une pression de trésorerie immédiate ». Stéphane Leduc reconnaît une « erreur stratégique » : celle d’« avoir misé sur la relance du chiffre d’affaires plutôt que de commencer par une restructuration dure des coûts. Cette conviction était sincère mais inadaptée au contexte. J’en ai tiré les leçons. »

Flux anormaux

Pourtant depuis quelques mois, ses méthodes de gestion au sein de Kerlinkin, dont le capital est détenu par sa holding patrimoniale de droit anglais KWZL Investments Ltd, sont également regardées de près par la justice. Les mandataires judiciaires, chargés du redressement judiciaire du Groupe Gaillard, sont en effet à l’origine de la procédure ayant conduit à la décision du tribunal d’Aix-en-Provence. En août 2025, ceux-ci avaient assigné Kerlinkin, ainsi que l’autre actionnaire de l’entreprise, les Laboratoires Euromedis, en raison de « flux anormaux entre les sociétés » et d’une « confusion des patrimoines ». Les mandataires appuyaient leurs arguments sur les dysfonctionnements relevés par le cabinet Deloitte dans un rapport d’audit effectué pendant la période d’observation du Groupe Gaillard. Les Laboratoires Euromedis ont justifié ces mouvements financiers et ont été rapidement sortis de la procédure.

Rien de semblable en revanche, du côté de Kerlinkin : selon le tribunal d’Aix-en-Provence, la société de Stéphane Leduc a refusé de transmettre au liquidateur ses écritures comptables et ses relevés bancaires de 2024… Une période pourtant clé, puisque c’est cette année-là que 75 % des comptes courants des filiales du groupe ont été remontés vers la holding. Concernant la confusion des patrimoines, les magistrats pointent aussi le versement de 1,5 million d’euros de frais de gestion versés par les filiales à Kerlinkin, dans les six mois précédant le redressement judiciaire. Pour la vice-procureure, ces prestations ne sont « ni réalistes, ni concrètes », « la comptabilité est irrégulière ou insincère » tandis que les « remontées d’avance de trésorerie » sont « injustifiées », alors même « que le Groupe Gaillard, ayant des salariés, [était] en difficulté ».

Pas de quoi faire ciller Stéphane Leduc, qui justifie le bien-fondé de sa gestion. Ce montant ne correspondrait « pas à une rémunération de Kerlinkin », mais à « des frais de services de gestion prévus contractuellement » et à « la refacturation à prix coûtant d’honoraires de conseils externes (avocats, experts, consultants) ayant travaillé pour le compte et dans l’intérêt des filiales ». Quant aux éléments financiers non transmis, cela n’aurait rien d’un « refus de communiquer ». Il s’agirait en fait d’un problème de délai, « certains documents [étant] en cours d’obtention » auprès des banques au moment où ils lui ont été demandés.

Défauts de paiement

Pour les salariés des sociétés reprises par Kerlinkin et placées en liquidation, la pilule est d’autant plus amère que les difficultés qu’elles ont rencontrées procèdent du même scénario : un rachat par Stéphane Leduc - en direct ou à la barre du tribunal - dans des délais souvent serrés, des changements stratégiques radicaux impulsés par le repreneur, puis des défauts de paiements auprès des fournisseurs entraînant une chute du chiffre d’affaires. Le tout, alors que les remontées financières des filiales vers la holding continuent à bon rythme.

La société de vente et de location de matériel médical Paramat, basée dans l’Oise et cédée par le groupe Euromedis à Kerlinkin en 2023, en a fait les frais. À l’époque, l’entreprise vivote et son déficit chronique incite sa maison mère à la céder. « Leur offre est arrivée au moment précis où nous souhaitions vendre, explique Mathieu Roturier, le PDG d’Euromedis. Et leur projet industriel faisait sens puisqu’ils avaient déjà racheté le Groupe Gaillard ». La société compte alors quelque 200 collaborateurs pour un chiffre d’affaires d’environ 16 millions d’euros. La vente aboutit en octobre et, rapidement, les problèmes commencent. Paramat, qui s’approvisionne pour partie chez Euromedis, s’avère incapable de payer les factures à son ancienne maison mère. « Pendant ce temps, Kerlinkin facturait pourtant d’importants frais de gestion à Paramat », raconte un proche du dossier.

Energie médical, une filiale du Groupe Gaillard également spécialisée dans la vente de matériel médical, connaît une situation analogue. En raison des défauts de paiement du Groupe Gaillard auprès de qui elle s’approvisionne, la société se voit très vite contrainte de vivre sur ses stocks avant de se retrouver quasiment sans activité au bout de quelques mois. Même scénario au sein du Groupe Gaillard, ainsi que l’a révélé La Provence. Moins de six mois après sa reprise, le grossiste - qui comptait environ 300 salariés pour un chiffre d’affaires d’un peu plus de 15 millions d’euros en 2022 - ne parvient plus à payer ses fournisseurs et ses prestataires.

Dans les sociétés reprises, l’inquiétude grandit à tous les niveaux. Chez les collaborateurs d’abord, dont les conditions de travail se dégradent. Dans certaines filiales, comme Énergie médical, plusieurs d’entre eux saisissent l’inspection du travail. Dans d’autres entités, le paiement des salaires devient critique et celui des primes erratique. Sans compter les retards de paiement des cotisations auprès de l’Urssaf qui s’accumulent. Les managers déplorent de leur côté l’absence de communication efficace avec le dirigeant de Kerlinkin. « Je n’avais pas accès aux chiffres dont j’avais besoin, ni de réponses à mes questions sur les difficultés auxquelles j’étais confronté au quotidien, raconte l’un d’eux. Quand il fallait prendre des décisions, j’avais comme réponse ‘on verra ça plus tard’ ».

Un duo déconcertant

De fait, l’attelage à la tête du navire Kerlinkin intrigue. Si la présidence est aux mains de Stéphane Leduc, c’est son éminence grise Darius Modaressi-Tehrani qui bâtit les grandes lignes de la stratégie. Officiellement, l’homme d’affaires se présente comme « operating partner » et intervient en tant que conseil. Il faut dire que l’intéressé n’a guère d’autres choix : il a été placé en faillite personnelle avec interdiction de gérer en 2022 et 2024 pour des durées de 15 et 10 ans (voir notre enquête sur ACI). Sur le terrain pourtant, il semble partout. « C’est lui qui nous a approchés en 2023 quand nous cherchions une solution pour Paramat », se souvient ainsi le PDG d’Euromedis Mathieu Roturier. « Il se présentait comme conseil de Stéphane Leduc, mais c’était le patron réel », raconte un ancien manager.

Un rôle - peu compatible avec une interdiction de gérer - que Darius Modaressi-Tehrani conteste. Ce poste d’« operating partner » correspond à un « positionnement fonctionnel, et non d’un statut juridique », se défend-il auprès de l’Informé. S’il a pu « être amené à participer à certaines réunions, échanger avec des équipes ou de partenaires et contribuer à des réflexions stratégiques ou opérationnelles », son intervention consiste « à accompagner le dirigeant, contribuer à la structuration de scénarios stratégiques et faciliter la coordination entre les différentes parties prenantes ». Autrement dit « un rôle de conseil et d’accompagnement et non de gestion des sociétés ». Même son de cloche chez Stéphane Leduc : la gestion de fait dénoncée par les salariés ne correspondrait pas à la réalité. « Monsieur Modaressi-Tehrani (...) n’exerce aucune fonction de direction ni de gestion au sein des sociétés du groupe, précise-t-il. Les décisions sont prises par les dirigeants et organes sociaux compétents. »

Sur cet aspect, le chef d’entreprise va être jugé sur pièce avec les derniers actifs de Kerlinkin encore non liquidés : les sociétés New Planet Media et Take a Desk. Stéphane Leduc dit avoir « pris la direction opérationnelle » de la première en avril 2025, « en appliquant précisément les leçons de [la liquidation du groupe Gaillard] : restructuration immédiate des coûts, décisions difficiles prises dès le début. Le résultat est un retour à l’excédent d’exploitation ». Spécialisée dans la production de portails internet pour les seniors (Planet.fr, Medisite.fr, E-santé.fr…), New Planet Media - rachetée début 2024 au groupe d’éditions numériques Erold - faisait cependant état d’une perte de 645 000 euros à la fin de cet exercice… Quant à la TPE nantaise de mise en relation d’espaces de coworking et de bureaux Take a Desk, reprise par Kerlinkin à la barre du tribunal des activités économiques de Nantes en juillet dernier, elle est à terme censée s’intégrer « dans le groupe de sites internet que [développe Stéphane Leduc]. » Chose sûre, sa trésorerie en a déjà pris le chemin comme l’attestent des comptes consultés par l’Informé

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