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Continuer la lectureLe grand écart de com’ de Servier pour préserver ses activités en Russie
Déjà empêtré par le procès en cours du Mediator, le groupe pharmaceutique déploie une communication à deux vitesses pour faire oublier sa forte activité en Russie, où se trouve sa deuxième plus importante filiale.
Prospérer en Russie malgré le conflit ukrainien : voilà la prouesse qu’a accomplie Servier sur son dernier exercice. Les performances de sa filiale russe s’avèrent en effet particulièrement remarquables sur la période allant d’octobre 2021 à septembre 2022. Selon nos informations, le groupe présidé p...
Justifiant à l’Informé son maintien sur place par sa « responsabilité humanitaire » et le besoin « de s’assurer que les médicaments essentiels restent disponibles pour les patients, quel que soit l’endroit où ils se trouvent », Servier déploie depuis un an une communication millimétrée pour faire oublier son grand écart : à l’Ouest, il valorise ses actions de mécénat pour les victimes du conflit ; à l’Est, il s’efforce de ne fâcher personne, ni à Moscou ni à Kiev. Une gageure, puisque le gouvernement de Volodymyr Zelensky a placé les entreprises pharmaceutiques dans son collimateur : au printemps dernier la législation a été modifiée en vue d’exclure du marché ukrainien les sociétés produisant des médicaments sur le sol russe. Or Servier est présent des deux côtés de la frontière.
En Ukraine, il dispose de deux filiales. Il est numéro 2 du marché local en cardiologie, avec son entité Servier Ukraine (280 salariés) qui a réalisé un chiffre d’affaires de 56 millions d’euros entre octobre 2021 et septembre 2022, en hausse de 4 % par rapport à l’exercice précédent. Sa filiale de génériques Egis compte aussi une centaine de collaborateurs et contribue à l’activité du groupe à hauteur d’environ 20 millions d’euros.
Une usine au style byzantin
En Russie, Servier est installé depuis une trentaine d’années. Il y a plusieurs filiales et fait travailler près de 2 000 collaborateurs. Son solide ancrage est d’ailleurs un élément fort de son discours local. Sur le site web russe du groupe, il précise qu’il est « l’une des principales sociétés pharmaceutiques européennes présentes en Russie » et « l’une des premières » à y avoir « effectué un transfert de technologies innovantes (...) ». C’est aussi la seule société européenne à posséder une usine à Moscou. Servier y a édifié il y a quinze ans un vaste complexe industriel, à quelques kilomètres de la capitale. Construite comme un manoir russe de style byzantin du XIXe siècle, la bâtisse consacre 6 000 mètres carrés à la fabrication de médicaments, sur un terrain de 80 000 m2. Deux cents employés assurent la production. S’y ajoute un centre international d’essais cliniques. De quoi approvisionner largement la région.
Servier revendique une capacité d’export de ses médicaments sur plusieurs pays d’Europe de l’Est : 400 millions de boîtes ont été fabriquées depuis le démarrage de la production du site moscovite. Le groupe s’active aussi sur le segment des génériques, grâce à son autre filiale dédiée, Egis, détenue à 100 % depuis 2013. D’origine hongroise, cette société très implantée en Europe centrale et orientale, emploie environ 500 collaborateurs en Russie pour un revenu proche de la centaine de millions d’euros. L’ensemble de ses activités sur place font du pays son deuxième marché à l’international derrière les États-Unis et devant la Chine.
Reconnaissance du marché russe
Cette présence marquée lui vaut une vraie reconnaissance locale. En novembre 2022, le Russian Pharma Awards - récompense annuelle décernée par les médecins russes - lui a remis le prix « projet social », pour son initiative caritative « Expédition de la bonté » auprès d’enfants hospitalisés dans les services d’oncologie. Sa filiale Egis a également été lauréate pour l’un de ses produits pour femmes enceintes. Des trophées loin d’être anodins commercialement : selon un sondage réalisé par le Russian Pharma Awards, plus de la moitié des praticiens prescrivent les médicaments des marques récompensées.
Côté com’ les sites web russes d’Egis et de Servier relayent largement ces récompenses. Pas un mot en revanche de ces distinctions aux internautes de l’Hexagone. Même prudence sur le conflit avec l’Ukraine, auquel le site Servier.ru ne fait aucune allusion. À l’inverse, le laboratoire français prend soin de détailler l’ensemble de ses initiatives humanitaires sur son site web corporate et sur Servier.ua. Tant sur les premières mesures adoptées au début du conflit par la maison mère, que sur celles de décembre dernier.
Forte contribution opérationnelle
En avril 2022, Servier a ainsi annoncé suspendre ses investissements en Russie et en Biélorussie et ses dépenses non liées à ses médicaments (comme la formation). Il a aussi renoncé à y démarrer de nouveaux essais cliniques. En plus du million et demi d’euros de dons en médicaments et en kits d’urgence versé au début du conflit, il a indiqué en fin d’année ajouter 12 millions d’euros supplémentaires pour le Fonds de dotation Mécénat Servier, au profit de l’action humanitaire en Ukraine. « Ce montant correspond à l’équivalent des bénéfices réalisés par la filiale en Russie sur l’exercice 2021/22 », fait savoir l’entreprise.
Pas si sûr cependant : car avec 295 millions d’euros engrangés sur la seule filiale Servier Russie, la contribution du marché russe aux profits du groupe s’élève plutôt à 50 % de ce montant. Le groupe se défend cependant de tout biais : « contribution et profitabilité ne sont pas du tout comparables et n’ont rien à voir en terme financier, rappelle le laboratoire. La contribution n’inclut pas les dépenses de R&D, les dépenses administratives, les impôts et taxes, la dépréciation, les charges… » Reste que compte tenu de ses ambitions de Servier en Russie sur l’exercice en cours, le gouvernement ukrainien ne manquera pas de rester vigilant sur l’adéquation entre les promesses du groupe français et la réalité de son soutien…
Pourquoi Servier n’est pas concerné par les sanctions européennes contre la Russie
L’Union européenne a imposé des sanctions massives contre la Russie après le déclenchement de l’offensive russe contre contre l’Ukraine du 24 février 2022. Elles s’ajoutent aux mesures déjà imposées à Moscou depuis 2014, après l’annexion de la Crimée. Pétrole, charbon ou acier russes ne peuvent ainsi plus être exportés de Russie vers l’Europe. Mais les restrictions à l’exportation et à l’importation excluent certains secteurs : notamment les produits principalement destinés à la consommation et ceux liés à la santé, à l’industrie pharmaceutique, à l’alimentation et à l’agriculture, afin de ne pas nuire à la population russe. Voilà pourquoi Servier peut continuer d’exercer en Russie.