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Continuer la lecturePrisma, CMI, Reworld… l’impuissance des éditeurs de magazines face aux « parodies » de Truskolaski. Partie 2
Pour s’être inspiré un peu trop de publications concurrentes, l’éditeur de Voiri, Clooser ou encore Poublic a été condamné dix fois pour un total de 345 372 euros. Des sommes qu’il n’a pas payées dans la majorité des cas.
« Ce que fait Truko machin, c’est ce qui tue la presse ». Ce jour de 2018, Franck Annese décide de s’en prendre publiquement à Frédéric Truskolaski sur Twitter (devenu X), qu’il traite de « cancer ». L’intéressé apprécie peu : il attaque en diffamation le patron de SoPress, réclamant 13 000 euros, mais en vain. L’éditeur de So Foot et Society n’est pas le seul à détester « Trusko ». C’est la bête noire de beaucoup de patrons de presse, qui l’accusent de copier leurs magazines sur le plan visuel à travers la maquette ou le choix des couleurs. La ressemblance va parfois jusqu’au titre : Voiri, Poublic, Clooser, Trance Dimanche… Dans certains cas, le magazine utilisé reprend même un titre déjà existant : Glossy, Toute une histoire, C’est mon choix.
Invariablement, le trublion de la presse mag répond qu’il ne s’agit nullement de plagiat, mais seulement de parodies, une pratique tout à fait légale. De fait, les articles de ses titres relatent souvent des histoires totalement inventées et invraisemblables. Des exemples ? Trance Dimanche affirmait par exemple que Nicolas Sarkozy a « grandi de 35 cm ». Ou que le « secret minceur » d’une présentatrice télé est d’avoir « un gentil ténia dans l’intestin ». De son côté, Clooser a prétendu que Loana s’était mise à lire Proust, que l’influenceuse Nabilla avait cessé de mettre de la bière Corona dans le biberon de son bébé, que François Hollande livrait des kebabs en scooter, ou que Donald Trump avait eu un coup de foudre pour Sibeth Ndiaye…
Mais Trusko publie aussi des magazines de témoignages (100 % Vrai, C’est vrai, Histoires vraies, Histoires vécues, Vécu), en prétendant qu’ils sont authentiques. Une enquête de l’Obs avait affirmé que ces histoires étaient en réalité inventées. Ce que nous confirme un ancien free-lance qui a travaillé plusieurs années pour notre homme. Cette source raconte que les sujets étaient choisis par leur patron en demandant des idées à ses équipes, ou en testant auprès d’eux une liste de « pitches » via des sondages rémunérés quelques euros.
Quoi qu’il en soit, tout cela ne fait pas rire les barons de la presse magazine, qui ont lancé au moins de 16 procédures contre le trublion du secteur (lire en fin d’article). Mais l’aventure s’avère complexe. Ainsi, dans deux cas, le plaignant a envoyé un huissier à l’adresse du magazine à Neuilly-sur-Seine telle qu’elle figurait dans le journal et au registre du commerce. Mais celui-ci n’a rien trouvé, même pas une boîte aux lettres, les voisins n’ayant jamais entendu parler ni de la société, ni de son gérant Frédéric Truskolaski… Depuis 2014, les procédures sont devenues encore plus complexes, car les sociétés éditrices ont déménagé à Londres.
Pour brouiller encore plus les pistes, les parutions de Truskolaski ont parfois un pseudonyme en guise de directeur de la publication. Tel Terence Farrard utilisé pour au moins 7 titres. D’autres fois, les mentions légales (notamment le nom du dirigeant) ne figurent pas dans le magazine. En 2010, la chanteuse Jenifer, visée par un article de People scoop, avait ainsi intenté un procès pour connaître l’identité du directeur de la publication. L’homme de presse avait répondu qu’il s’agissait de lui-même, et qu’il n’avait pas été mentionné « suite à un oubli de l’imprimeur » (sic).
Au final, selon notre enquête, les entreprises de Frédéric Truskolaski ont été condamnées dix fois en quinze ans : six pour « contrefaçon », et quatre pour « concurrence déloyale et parasitaire » (cf. encadré ci-dessous). En général, les juges interdisent d’utiliser à nouveau la marque, ordonnent le retrait de la vente des imitations ainsi que le paiement de dommages et de frais de justice. Le total de ces condamnations s’élève à la coquette somme de 345 372 euros, selon nos calculs.
Mais il s’agit bien souvent de victoire à la Pyrrhus. D’abord, parce que la justice est lente, même en référé, et qu’entre-temps, le journal a eu le temps de réaliser le gros de ses ventes. Surtout, la majorité des indemnités n’ont jamais été payées, selon notre recensement. « Obtenir de l’argent d’une société britannique est coûteux et compliqué », indique un avocat qui a plusieurs fois ferraillé contre lui.
La plus grosse sanction à ce jour a été obtenue par CMI, éditeur de France Dimanche et Ici Paris. Ce dernier a attaqué quatre « parodies » : Ici, Ici Actu, Ici France et Trance Dimanche et a obtenu 163 372 euros de dommages, plus 12 000 euros de frais de justice. Pour les juges, les versions éditées par « Trusko » présentaient des « couvertures similaires » à Ici Paris, et reprenaient « les éléments dominants mais également l’agencement de la couverture » de France Dimanche. Pour eux, « l’intention n’est pas de faire rire, mais purement commerciale de profiter de la marque existante ».
En 2019, Prisma (éditeur de Voici, Gala, Télé 2 semaines et Femme actuelle) a à son tour tenté de frapper un grand coup, en s’attaquant à six magazines : Voiri, Grace, Télé 15 jours, Télé (programmes) 2 semaines, Santé seniors actuel et Féminin seniors actuelles. Le premier éditeur de magazines de l’Hexagone réclamait pas moins de 820 000 euros de dommages.
Mais il a obtenu gain de cause uniquement sur Voiri, jugé contrefaçon de Voici, en raison de « la forte similitude visuelle et phonétique » des deux titres. Comme d’habitude, Trusko avait plaidé la parodie, arguant que la mention « magazine parodique » figurait sur la couverture, ainsi qu’un smiley. Mais le tribunal a jugé que ce texte était écrit « en petits caractères et peu visible ».
Pour le reste, les juges ont renvoyé la filiale de Vivendi dans ses buts : « Prisma ne peut s’attribuer un monopole sur les thématiques des femmes, des séniors, de la santé, des célébrités et des programmes télévisuels, lesquels sont de libre parcours et relèvent de la libre concurrence ». Même verdict sur la ressemblance visuelle du titre en haut à gauche de la couverture (mêmes couleurs, même calligraphie) : « ces éléments sont courants. Prisma ne peut s’attribuer un monopole sur ces éléments composant généralement une couverture de magazine ».
Reworld a également perdu son litige en 2020. L’éditeur de Closer avait attaqué Clooser (avec deux « o ») pour « concurrence déloyale, parasitisme et dénigrement ». Le tribunal de commerce de Paris a jugé « improbable » toute confusion entre l’original et la copie : « Clooser a nécessité un travail de création réelle, dans le but de faire rire ou sourire. Les titres de Clooser se distinguent aisément de ceux de Closer par leur invraisemblance. La présence d’un smiley et la mention ‘magazine parodique’ confirme le caractère loufoque des informations. »
Suite à ces multiples condamnations, un éditeur concurrent a demandé en 2019 aux Messageries lyonnaises de presse (MLP) de cesser de distribuer en kiosques les publications de Trusko. Comme l’avait révélé la Lettre A, cette demande a été examiné par le comité d’éthique des MLP, qui l’a rejetée.
Contacté, Jean-Marc Nothias, bras droit de Frédéric Truskolaski, indique utiliser à « de rares occasions un pseudonyme pour le directeur de la publication, notamment pour les titres satiriques, à l’époque des attentats islamistes, c’était une question de sécurité ». Il n’a pas souhaité commenter les condamnations : « ces affaires sont closes ». Concernant le non paiements des indemnités infligées en justice, « c’est l’affaire de la partie gagnante du procès de recouvrir les sommes, pas la nôtre ». Au sujet des journaux parodiques, il précise : « nous avons abandonné temporairement la lutte pour des raisons circonstancielles, mais nous reviendrons à la barre sur le sujet ».
Imprimeurs, graphistes… les autres litiges de Trusko
Il n’y a pas que les éditeurs de presse qui sont mécontents. Imprimeurs, transporteur, graphistes, correcteur… ont aussi attaqué en justice les sociétés de Frédéric Truskolaski à cause de factures impayées, parfois d’un montant peu élevé. Six procédures devant les tribunaux de commerce ont ainsi abouti à 576 027 euros de condamnations. La plus importante (499 525 euros) a été obtenue en appel par le distributeur Presstalis (devenu France Messagerie), que Trusko avait quitté en 2014 sans respecter le préavis prévu. La somme n’a pas été payée, mais notre homme a demandé à ce que l’affaire soit rejugée, le verdict ayant été rendu en son absence...
Mais obtenir une victoire en justice n’est parfois pas suffisant. Ainsi, le fournisseur de papier Valpaco a bataillé comme un diable pour obtenir le paiement de sa facture de 23 794 euros. Deux saisies s’étant révélées infructueuses, il a dû demander le dépôt de bilan de la société de Frédéric Truskolaski pour être réglé. Enfin presque : le prestataire a été contraint de mener une ultime procédure pour les 7 142 euros d’agios, grâce à un jugement rendu… huit ans après la livraison du papier.
Interrogé, Jean-Marc Nothias, bras droit de Frédéric Truskolaski, indique avoir honoré une dette de plus d’un million d’euros vis-à-vis de l’imprimeur belge Corelio lots de sa faillite en 2019
Les condamnations des sociétés de Frédéric Truskolaski
- En 2009, FT Medias relance le magazine 20 Ans. L’éditeur Inter Edi estime que sa couverture ressemble à celle de son magazine Cosmopolitan, et porte plainte. Le 24 juin 2009, le tribunal de grande instance (TGI) de Paris juge FT Medias coupable de « contrefaçon de droit d’auteur », et le condamne à payer 15 000 euros. Le 24 septembre 2010, la cour d’appel confirme le jugement et condamne FT Medias à payer 3 000 euros supplémentaires.
- En 2012, la société Lolie publie un magazine intitulé Glossy. Les éditions de Tournon, qui publiaient depuis 2009 un trimestriel ayant ce titre, portent plainte en référé. Le 4 octobre 2012, le TGI de Paris condamne Lolie à payer 3 000 euros.
- En 2012, Lolie publie un magazine intitulé Toute une histoire. Réservoir Prod, producteur de l’émission du même nom et détenteur de la marque, saisit la justice en référé. Le 23 août 2012, le TGI de Paris juge Lolie coupable de « contrefaçon de marque », et la condamne à verser 13 000 euros.
- Toujours en 2012, la société People Story publie un magazine sous le titre C’est mon choix. Réservoir Prod, qui produisait aussi cette émission et détenait la marque saisit la justice. Le 23 août 2012, le TGI de Nanterre juge People Story coupable de « contrefaçon », et condamne People Story à payer 13 000 euros.
- Fin 2019, CMI lance une procédure contre les titres Ici, Ici Actu, Ici France et Trance Dimanche édités par trois sociétés britanniques de Frédéric Truskolaski. Le 29 octobre 2021, le tribunal judiciaire de Paris juge les sociétés britanniques coupables de « contrefaçon de marque, concurrence déloyale et de parasitisme », et les condamne à payer 175 372 euros. Cette somme n’a jamais été versée.
- En 2019, Prisma porte plainte pour « contrefaçon de marques » et « concurrence déloyale » contre six magazines Voiri, Grace, Télé 15 jours, Télé (programmes) 2 semaines, Santé seniors actuel et Féminin seniors actuelles, édités par cinq sociétés britanniques de Frédéric Truskolaski. Le 10 mai 2022, le tribunal judiciaire de Paris condamne une des sociétés pour contrefaçon de la marque Voici, lui enjoint de payer 10 000 euros, et déboute Prisma sur le reste. Prisma a fait appel. Le 13 décembre 2024, la cour d’appel porte la condamnation pour contrefaçon de Voici à 50 000 euros, et y ajoute 10 000 euros de dommages pour la concurrence déloyale effectuée par Feminin seniors actuelles, et 20 000 euros de frais de procédure. Les condamnations ne sont pas payées. En 2025, Prisma tente de faire saisir les sommes chez les MLP, mais la saisie s’avère infructueuse.
- En 2019, FT Magazines publie un magazine intitulé Princesse. Fleurus, éditeur des Petites princesses, lance une procédure. Le 1er août 2019, le tribunal de commerce de Paris juge en référé FT Magazines coupable de « concurrence déloyale et parasitaire », et le condamne à payer 10 000 euros. Au fond, le 3 août 2020, le tribunal condamne FT Magazines pour concurrence déloyale à payer 15 000 euros. FT Magazines n’a pas payé les sommes.
- En 2019, Presse Actu publie un magazine intitulé Allô Docteurs ! Mondadori (racheté ensuite par Reworld), éditeur du magazine Dr Good, et Michel Cymes (directeur du comité éditorial de Dr Good) saisissent la justice. Le 26 juillet 2019, le tribunal de commerce de Paris juge en référé Presse Actu coupable de « concurrence déloyale et parasitaire », et condamne Presse Actu Ltd à payer 25 000 euros. Presse Actu fait appel. Le 10 juin 2020, la cour d’appel confirme l’ordonnance du tribunal, et condamne Presse Actu à payer 3 000 euros supplémentaires. Presse Actu n’a pas payé la condamnation.
- Trois semaines après, FT Magazines (ex-Journaux Magazines) publie le magazine Feel Good ! Mondadori saisit à nouveau la justice. Le 9 septembre 2019, le tribunal de commerce de Paris juge en référé FT Magazines coupable de « concurrence déloyale et parasitaire », et le condamne à verser 25 000 euros, qui n’ont pas été payés.
- En 2019, FT Magazines publie un magazine dénommé Poublic. CMI, éditeur de Public, saisit la justice. Le 18 juillet 2019, le tribunal de commerce de Paris juge en référé FT Magazines coupable de « concurrence déloyale et parasitaire », et le condamne à verser 10 000 euros. FT Magazines fait appel. Le 17 février 2021, la cour d’appel de Paris confirme le jugement, et condamne FT Magazines à payer 35 000 euros, qui n’ont pas été versés.