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Médias - Culture

Les mauvaises affaires de Pierre Lescure - Épisode 2

Depuis son limogeage de Canal Plus en 2002, le journaliste a multiplié les créations d’entreprises… Sans succès. Mais l’homme de réseaux a réussi à cumuler des missions auprès d’Arnaud Lagardère, Vincent Bolloré ou du sulfureux banquier Emmanuel Limido. Deuxième épisode de notre série de trois sur Pierre Lescure.

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STEPHANE DE SAKUTIN

Dans le premier épisode de notre série sur Pierre Lescure, incontournable figure du cinéma et de l’audiovisuel français, nous vous révélions comment le saltimbanque avait, deux fois, fait preuve d’un certain flair dans les affaires. Entré très tôt au capital des start-up Molotov et Nam.r, ce grand joueur a tiré de ses investissements de jolies plus-values… utilisées à rembourser une partie de ses dettes. Mais ses aventures dans le business ne se sont pas toutes aussi bien finies, tant s’en faut. Voilà vingt ans maintenant que l’ancien patron de Canal a été écarté du groupe Vivendi, perdant au passage son confortable salaire de 1,9 million d’euros bruts par an. « J’ai été viré pour faute grave sans indemnités, précise le banni dans un documentaire que lui a consacré Maxime Switek. J’ai touché les indemnités légales : 18 mois de salaire (...) ce qui faisait 2,9 millions d’euros imposés à 50%. »

Pour le dirigeant, la bascule a été difficile à gérer. « J’ai toujours été flambeur, je n’avais pas d’économies. Pour payer mes impôts, j’ai dû faire une vente [d’objets de collection] chez Sotheby’s », rapportant 2,1 millions d’euros au total. Des géants du divertissement ont bien tenté de l’embaucher. « J’ai été plus ou moins sérieusement approché, raconte-t-il dans son autobiographie In the baba. Par Warner Studios, qui me proposait de devenir le patron pour l’Europe. Mais la perspective de sillonner l’Europe 24 heures sur 24 et de rendre des comptes en permanence à Burbank ne m’emballait en rien. Mercenaire, non merci. » Idem avec la Fox. Alors durant deux décennies, à défaut de dégoter le poste de ses rêves, notre homme a multiplié les aventures entrepreneuriales dans l’espoir de retrouver ses revenus des années Vivendi. Une nécessité puisque de son propre aveu, il n’a pas corrigé « son mode de fonctionnement financier personnel ». Mais ses tentatives n’ont guère été fructueuses.

Dans le conseil d’abord, ses initiatives ont tourné court. Il a beau voir dans le métier de consultant « un boulot de con » - c’est sa femme qui le cite - il s’y est essayé à plusieurs reprises. En 2003, il s’associe avec le producteur de musique Gilbert Marouani pour créer We never sleep Ltd, une société de conseil en médias et stratégie basée à Londres. Le duo travaille avec le fonds britannique Long Acre Partners, décroche un contrat avec la start-up américaine Scanbuy, et s’allie avec la productrice de cinéma italienne Raffaella de Laurentis pour créer une filiale, Spotted Productions Ltd. Mais, selon les documents obtenus par l’Informé, le chiffre d’affaires de We never sleep ne dépassera jamais 227 831 livres et l’entreprise finira par fermer en 2007. Rebelote en 2013. L’apprenti consultant crée une nouvelle structure, un cabinet baptisé Pierre Lescure Conseils, mais plie boutique quatre ans plus tard.

Assez logiquement, l’ancien patron de Canal a aussi tenté sa chance dans l’audiovisuel. En 2003, il lance une société baptisée du nom de sa fille, AnnaRose Productions. L’ambition ? Produire des films ou des émissions télé. Mais là encore, l’affaire ne tourne pas. Si le cinéphile travaille un temps sur le Che de Steven Soderbergh, le long-métrage sera finalement monté sans lui… puis rien ne se concrétisera vraiment.

Par chance, il y a les copains. En 2006, selon les documents obtenus par l’Informé, il s’associe à l’acteur des Nuls, Dominique Farrugia, pour créer Lescure Farrugia Associés, dont il prend 49%. Objectif : lancer une chaîne de télévision mobile généraliste. Le tandem décroche une étude de faisabilité pour SFR, et gagne au passage 225 000 euros de chiffre d’affaires. Mais l’opérateur jettera l’éponge, et la société sera mise en sommeil. Toujours avec Dominique Farrugia, aidé cette fois de l’enseignant-chercheur Thomas Paris et des financiers Étienne Keller et Romain Devai, il crée ensuite un fonds, Octenne Investissements. Manque de bol, encore, la structure sera liquidée au bout de deux mois et demi à peine… Entouré des frères Siegel, il songe aussi à lancer un picture magazine, ou la version française de Vanity fair. Sans succès.

Mais pas de quoi décourager l’artiste. En 2012, peu après l’élection de son ami François Hollande, l’entrepreneur malheureux se lie à Emmanuel Limido, un banquier proche du Qatar et de la droite française, sans doute désireux de profiter des connexions de Lescure à gauche. Ensemble, ils créent une société de production de films, Pyctures… qui n’aura jamais aucune activité non plus ! Cet homme d’affaires sulfureux lui prête toutefois 680 000 euros, à en croire le Point. En janvier 2014 éclate le scandale autour de la société Bygmalion, dont Emmanuel Limido est l’actionnaire principal. Mais Pierre Lescure ne rompt pas pour autant, et accepte même quelques mois plus tard de devenir administrateur du club de football d’Auxerre, propriété de son associé.

La lumière au bout du tunnel

Bref, bilan de ces années ? « Beaucoup de cogitations et de pistes qui font pschitt », résume lui-même le serial entrepreneur, pas forcément un as des affaires. Heureusement, il a toujours pu compter sur de tentaculaires réseaux : à défaut de créer une start-up à succès, il s’est vu confier diverses missions pour le moins lucratives. En 2008, le milliardaire François Pinault lui offre la direction générale du théâtre Marigny, avec à la clé une rémunération très au-dessus de la moyenne : 240 000 à 350 000 euros HT par an, auxquels s’ajoutent, en 2009 puis en 2010, 418 500 euros de prestations de « conseil ». Hélas pour lui, mi-2013, les Pinault ferment l’établissement pour travaux, avant de le revendre à Marc Ladreit de Lacharrière.

Pas grave, son vieux compère François Hollande, locataire de l’Élysée, est là pour le propulser à la tête du festival de Cannes (un poste non rémunéré mais plein d’avantages) en 2014, ou lui commander un rapport sur « l’acte II de l’exception culturelle », auquel le gouvernement ne donnera quasiment pas suite.

Dans la même veine, au fil des années, Pierre Lescure se voit aussi ouvrir une foultitude de conseils d’administration, chez EuropaCorp, Capa, Prisa TV ou encore au Monde… Des mandats bien payés, durant lesquels il a parfois pu observer des managements très controversés. Ainsi, en 1994, il devient administrateur de l’agence de publicité Havas. Quand, en 2005, Vincent Bolloré fait un putsch et renverse le PDG Alain de Pouzilhac, Pierre Lescure retourne sa veste et prend le parti du raider breton. Il s’accommode ensuite des méthodes de l’homme d’affaires « catho tradi », même si certaines vont à l’encontre de ses intérêts financiers, comme la division par 50 de la rémunération des administrateurs. Pour un temps, l’esprit Canal s’accorde avec l’esprit Bollo. Une entente qui prend fin en 2015, quand le milliardaire décapite l’état-major de Canal+. Le journaliste démissionne alors en signe de protestation. Il aura, au total, perçu près de 200 000 euros de jetons de présence.

Présent au conseil de surveillance du groupe Lagardère de 2000 à 2018, il y touchera plus encore, 567 337 euros. Quitte à avaliser la stratégie catastrophique du cogérant Arnaud Lagardère : brader les bijoux de famille (le chiffre d’affaires est divisé par deux dans l’intervalle) pour maximiser les dividendes et rembourser une lourde dette personnelle. En 2007, il complète ses revenus en acceptant de conseiller Choc, un magazine people édité par le groupe, poste qu’il quitte au bout de quelques numéros. Reste son passage chez Technicolor, où il a siégé de 2002 à 2010, pour 204 727 euros. Durant la période, l’ex-Thomson SA s’est lancée dans une coûteuse politique d’acquisitions qui ont fait exploser sa dette, la conduisant à se placer sous sauvegarde en décembre 2009.

Aujourd’hui, Pierre Lescure ne conserve plus que deux mandats. Il est administrateur du groupe suisse Kudelski, éditeur de logiciels de cryptage pour les chaînes payantes, grâce auquel il perçoit 120 000 francs suisses par an. Et membre du conseil de surveillance de Mediawan, un poste qui lui a rapporté 340 000 euros de jetons de présence en 2020. Cette société produit son émission Beau geste sur France 2, mais aussi la quotidienne de France 5 C à vous, dans laquelle l’animateur officie comme chroniqueur… pour 8 000 euros par mois. Faut-il y voir un lien ? Dans le Figaro récemment, il prenait la défense du groupe public attaqué par les chaînes privées. « Il y a quinze ou vingt ans, le service public, c’était quoi ? Un mammouth, qui dépensait trop, qui n’était pas efficace, se faisait tailler des croupières et n’avait pas de modernité. Aujourd’hui, il y a une dynamique stratégique. »

Contacté à plusieurs reprises, Pierre Lescure n’a pas voulu nous répondre, ni par écrit, ni par oral.