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Médias - Culture

Le très engagé théâtre de Stains accusé de discrimination à la grossesse

Une comédienne dit avoir perdu ses rôles après avoir annoncé être enceinte. Elle attaque la structure de Seine-Saint-Denis aux prud’hommes pour discrimination et harcèlement moral. L’Informé a assisté à l’audience.

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Jamila avait onze ans seulement lorsqu’elle a découvert le Studio Théâtre de Stains, en tant qu’élève. La jeune femme y a ensuite été chargée d’accueil, puis comédienne. « J’adorais ce lieu, je n’avais aucune raison de vouloir lui nuire », raconte-t-elle d’une voix calme devant le conseil des prud’ho...

« Dans ce lieu culturel de Stains, il y a un fort militantisme, des engagements affichés et des représentations féministes…, expose l’avocate de la plaignante, Me Maude Beckers, au début de sa plaidoirie. C’est une structure consciente des difficultés que peuvent rencontrer les femmes dans le monde du travail et c’est ce qui rend ce dossier encore plus grave. » En juin 2020, la comédienne prévient la direction qu’elle est enceinte d’un mois et demi. Jamila raconte avoir alors subi une réaction brutale du directeur administratif et de la directrice artistique, par ailleurs cofondatrice du théâtre et metteuse en scène : les deux l’ont, selon elle, isolée dans les loges pour lui reprocher d’être « égoïste », de les avoir « trahis » et de « causer des problèmes » à l’établissement. Des propos que la jeune femme rapporte le 5 octobre 2020 dans un courrier adressé à la gouvernance du lieu, dans lequel elle demande à récupérer ses missions.

« Tu serais pas enceinte, tu serais en train de jouer !  »

« Je savais que personne n’allait me croire », continue Jamila devant la juge. Alors c’est avec « la boule au ventre » que la jeune femme a enregistré plusieurs de ses conversations avec le directeur administratif à son insu. Leur contenu, consigné dans un rapport de l’inspection du travail, est explosif : « T’as décidé de plus être comédienne. T’as préféré être enceinte » lui assène le responsable. Ou encore « Tu serais pas enceinte, tu serais en train de jouer !  » La jeune femme est aussi retirée des groupes whatsApp qui réunissent les autres comédiennes. Selon son avocate, les rôles qu’elle joue à l’époque sont pourtant tout à fait compatibles avec le début d’une grossesse. « On ne lui demande pas de faire des acrobaties, assure Me Maude Beckers. Dans une pièce, un des personnages est même une femme enceinte ! »

Selon la défense, ces passages audio ont été « choisis à bon escient » par l’inspection du travail et sortis de leur contexte, en plus d’avoir été obtenus de manière « déloyale ». « Dans ce genre de dispute, on tourne les talons au lieu de relancer son interlocuteur, sauf à vouloir se constituer des preuves pour un dossier », plaide Me Laurence Cambonie. L’avocate du théâtre de Stains demande que les enregistrements soient écartés des débats. « J’aimerais qu’on m’explique dans quel contexte des tels propos sont acceptables », lui oppose Me Maude Beckers. L’avocate de Jamila plaide au contraire que ces audio sont recevables : « Quand elle enregistre, ma cliente n’a aucune volonté de porter atteinte à la vie privée de son interlocuteur, mais seulement de se protéger car elle est victime d’infractions pénales sur son lieu de travail. Or les enregistrements peuvent être utilisés comme preuve dans un dossier pénal. »

L’affaire passera d’ailleurs devant le tribunal correctionnel en juin. Après une enquête, l’inspection du travail a transmis un procès-verbal au procureur de la République de Bobigny pour faire état de faits de discrimination et harcèlement moral à l’encontre de Jamila. Dans la foulée, la jeune femme a porté plainte au pénal. C’est le directeur administratif et la directrice artistique qui seront jugés dans le cadre de cette autre procédure, selon les deux avocates. Dans le dossier de Jamila, plusieurs anciens membres du théâtre ont attesté du « management toxique » et des « colères » intempestives de la codirection du lieu.

La défense soutient au contraire que les relations sont très affectueuses au sein du théâtre, à l’image d’une grande famille. « La directrice artistique considérait cette salariée comme sa propre sœur », assure Me Laurence Cambonie. Les deux directeurs auraient donc été dans l’incompréhension d’être prévenus, selon leurs dires tardivement ou par le biais d’autres personnes, de la grossesse de Jamila. « C’était une gifle pour la metteuse en scène, un soufflet pour le directeur artistique », dit leur avocate. Si la défense fait valoir que l’expression des émotions peut être excessive dans le milieu artistique, le théâtre de Stains conteste en revanche toute discrimination ou fait de harcèlement moral. Selon la direction, Jamila était seulement chargée d’accueil et de communication et n’avait aucune garantie d’avoir des rôles dans les pièces. « En quatorze ans, elle a joué seulement 195 jours et à chaque fois en CDD. Quand on explique qu’elle était comédienne associée et qu’elle a été déprogrammée en raison de sa grossesse, c’est faux », estime Me Laurence Cambonie.

Jamila maintient qu’elle était bien comédienne et assure que la gouvernance du lieu l’a même mise à l’écart de son poste de chargée d’accueil. À son retour de congé maternité, la salariée raconte qu’on lui a intimé l’ordre de rentrer chez elle. La jeune femme est ensuite la seule à être placée au chômage partiel à 100 % puis en dispense d’activité. Épuisée par ces événements et après plusieurs arrêts maladie pendant ou après sa grossesse, Jamila finit par être déclarée inapte à son poste par le médecin du travail début septembre puis licenciée à la fin du mois. « C’est un dossier extrêmement douloureux pour ma cliente, qui était enceinte de jumeaux et a perdu un de ses bébés consécutivement à ce qu’elle a vécu au théâtre », soutient Maude Beckers, avant de rappeler que la jeune femme est toujours au chômage. Selon l’avocate, Jamila est désormais « grillée dans le milieu du théâtre de Seine-Saint-Denis ».

Dans la salle du conseil des prud’hommes, plusieurs syndicalistes de SUD Culture sont venus la soutenir. « Ce n’est pas un cas isolé dans le monde du théâtre et du spectacle vivant où la maternité est encore vue comme un frein, assure une des militantes, Anouk, à la sortie de l’audience. Beaucoup de comédiennes vivent la même pression. Certaines aimeraient avoir des enfants mais s’en privent à cause d’un tournage ou d’une pièce à venir ». Le syndicat a pris part à la procédure aux côtés de Jamila pour défendre les intérêts de la profession dans son ensemble. « L’idée que c’est un métier passion sert souvent à justifier les pires dérives, à se comporter n’importe comment ou à piétiner les droits des artistes », regrette Adeline, une autre syndicaliste. La décision sera rendue le 16 mai.