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Continuer la lectureLe régime minceur que Canal+ propose au cinéma français
La chaîne cryptée aurait indiqué à la filière vouloir réduire sa contribution annuelle d’environ 40 %, après l’avoir déjà allégée d’un tiers depuis dix ans.
Coupez ! Canal+ poursuit ses réductions de coût. En décembre, la filiale de Vivendi avait annoncé la suppression de 250 postes, et décidé de rendre sa fréquence (la 4) de la télévision numérique terrestre, économisant ainsi une vingtaine de millions d’euros de frais de diffusion. La chaîne du cinéma ...
Cette somme devrait être complétée par les contributions des filiales Ciné + et d’OCS (racheté il y a un an à Orange), qui s’élevaient à 30 millions d’euros cumulés l’an dernier selon le Film Français. Si ces montants sont reconduits, l’addition tutoierait alors les 135 millions d’euros, contre 220 à 230 millions auparavant, soit un recul, là encore, de 40 % environ.
Selon plusieurs professionnels, Canal+ chercherait ainsi à se caler sur le minimum légal prévu par les décrets en vigueur (cf. encadré). Auditionné au Sénat le 29 janvier, son président du directoire Maxime Saada avait d’ailleurs indiqué : « l’assiette d’obligations de Canal conduit à une centaine de millions d’euros d’investissements ».
Certains producteurs pensent aussi que la chaîne, pour dépenser moins, serait prête à diffuser des films moins frais, 9 mois après leur sortie en salles, contre 6 mois actuellement. En effet, selon les textes, plus une chaîne met d’argent sur la table, et plus elle peut diffuser des films rapidement après leur sortie en salles.
Selon certaines sources, ces propositions ont été particulièrement mal accueillies par les majors, Gaumont, UGC et MK2, regroupés dans l’Association des producteurs indépendants. D’autres sont moins inquiets, car Canal+ n’est plus le seul à financer le cinéma. L’argent mis sur la table par les plateformes (Netflix, Disney +, Amazon Prime Video…) ne cesse d’augmenter, au fur et à mesure qu’elles se développent. Quoi qu’il en soit, les négociations avec Canal+ ne sont pas terminées, et pourraient aboutir finalement à une somme plus élevée. Mais c’est tout de même un changement d’époque qui s’annonce.
Un chèque de plus en plus petit
Pour mémoire, la chaîne contrôlée par Vincent Bolloré avait conclu un accord fin 2021 promettant d’investir 170 millions d’euros par an. En échange, elle avait obtenu une bonne longueur d’avance sur les plateformes. Selon ce texte, la chaîne cryptée pouvait diffuser des films seulement six mois après leur sortie en salles, tandis que Netflix et consorts étaient relégués à 15 mois. Précisément, elle avait obtenu de pouvoir réduire sa contribution de 30 à 50 millions d’euros si un site de vidéo à-la-demande illimitée diffusait des films moins de 15 mois.
Cet accord expirant fin 2024, des discussions se sont ouvertes sur son renouvellement. Il y a deux ans sur RTL, Maxime Saada avait proposé de reconduire le même deal, soit 170 millions par an pour la seule chaîne cryptée (220 à 230 millions en incluant les filiales du groupe Ciné +, C8 et OCS). Mais aujourd’hui, « cette offre n’est plus sur la table et baissera nécessairement », a-t-il déclaré la semaine dernière au Sénat.
Le boss de Canal justifie ce revirement par l’accord annoncé le 29 janvier entre Disney et la filière. Ce texte permet au père de Mickey de diffuser désormais ses films neuf mois après leur sortie, contre 17 mois jusqu’à présent. Dans une tribune publiée dans le Monde, Maxime Saada explique : « accorder à Disney la diffusion de films neuf mois après leur sortie pour 35 millions d’euros par an, là où Canal+ s’acquitte aujourd’hui de 220 millions d’euros pour une diffusion à six mois, dégrade mécaniquement la valeur du cinéma, rappelant la chute de la valeur du football français. Brader l’accès aux premières fenêtres d’exploitation met en péril le financement du cinéma. Canal+ sera dès lors contraint de réduire ses investissements ».
Mieux, le président du directoire de Canal+ met désormais l’échec des discussions entièrement sur le dos de la filière : « je l’ai répété pendant trois ans : je suis prêt à reconduire les 220 millions d’euros pour 5 ans. J’étais prêt à signer. Les organisations du cinéma n’ont pas de vision de long terme et n’ont pas souhaité signer cet accord », a-t-il martelé au Sénat.
Conserver l’avance sur les plateformes
Mais, pour un professionnel, Mickey a les oreilles un peu trop larges : « Canal avait déjà retiré sa proposition de reconduction quand le deal avec Disney a été annoncé. Mais réécrire l’histoire permet à Saada d’imputer la baisse non pas à une volonté propre de Canal, mais à l’aveuglement des producteurs. »
De fait, avant même le deal Disney, la proposition de prolonger à l’identique l’accord de fin 2021 se heurtait à de nombreux obstacles, reconnus publiquement par Saada lui-même. Le principal était que cette reconduction gelait les positions des différents intervenants dans la chronologie des médias, permettant ainsi à Canal+ de conserver sa longueur d’avance sur les plateformes. Mais cela devenait de plus en plus difficile à tenir. En effet, plus les sites de vidéo-à-la-demande mettent d’argent dans le 7e art hexagonal, et plus ils peuvent diffuser des films récents.
De plus, la chaîne cryptée demandait que le nouvel accord dure cinq ans, et que les délais de diffusion en vigueur soient prolongés d’autant. Problème : les accords fixant cette chronologie des médias ne sont valables que trois ans. Interrogé sur ce point au Sénat, Maxime Saada a admis : « il y avait un sujet sur les 3 ou 5 ans. Mais il était tout à fait possible de signer quelque chose en disant 5 ans le jour où ce sera possible, et sinon, ce sera trois ans. "
Autre problème : comme on l’a vu, l’accord de fin 2021 permettait à Canal de réduire son chèque si les plateformes diffusaient des films de moins de 15 mois. Or cette clause anti-Netflix s’est retrouvée dans le collimateur du gendarme de la concurrence, qui examine actuellement sa légalité. Dès lors, reconduire une disposition potentiellement anticoncurrentielle devenait risqué. Maxime Saada l’avait admis lui-même mi-décembre dans le Figaro : « en octobre 2024, l’Autorité de la concurrence a annoncé ouvrir une enquête sur la diffusion et l’acquisition de films dans la télévision payante. Or, nos accords avec la filière tombent en décembre 2024. Ne connaissant pas les griefs de l’Autorité de la concurrence, il nous est difficile de signer un nouveau contrat ». Au Sénat, il a abondé : « l’Autorité de la concurrence est venue ainsi contraindre toutes les discussions sectorielles du groupe Canal Plus. »
Moins d’argent par film
Quelle que soit l’issue des négociations en cours avec le cinéma français, la baisse de l’obole de Canal+ accélère une pente entamée il y a déjà une dizaine d’années. Depuis 2017, la filiale de Vivendi ne représente plus la majorité des investissements des diffuseurs (chaînes de télévision et plateformes) dans les films français. En 2023, sa part (en incluant Canal+, Ciné+ et C8) est tombée à seulement 44,6 %, contre 57 % en moyenne entre 2010 et 2013. Un niveau qui permettait à l’époque au groupe de se vanter d’apporter au 7e art plus que tous les autres diffuseurs confondus.
Durant la dernière décennie, Canal+ a réduit d’un tiers sa contribution (cf. graphe ci-dessous). En pratique, il continue à financer un nombre de films à peu près équivalent, mais en mettant moins d’argent dans chacun. Le ticket moyen a donc été réduit d’un tiers, tombant à environ un million d’euros (cf. graphe ci-dessous). « Vincent Bolloré trouvait que Canal+ se faisait arnaquer par le cinéma français, se souvient une source interne. Il a décidé que Canal+ n’apporterait désormais jamais plus de 2,5 millions d’euros par film, sauf ceux coproduits par StudioCanal, alors qu’auparavant, l’apport était compris entre 3 et 5 millions d’euros sur une dizaine de films par an. »
La chaîne cryptée, qui préachetait dans le passé quasiment tous les gros budgets, fait désormais l’impasse sur une bonne partie d’entre eux. Entre 2016 et 2023, 17 % des devis supérieurs à 7 millions d’euros ont ainsi été tournés sans son argent, contre 9 % sur la période 2010-14, selon nos calculs. Canal+ a ainsi laissé passer Valérian (réalisé par Luc Besson), La ch’tite famille (Dany Boon), Gaston Lagaffe et Jeff Panacloc - À la poursuite de Jean-Marc (Pierre-François Martin-Laval), Tout le monde debout et Rumba la vie (Franck Dubosc), Rémi sans famille (Antoine Blossier), Notre Dame brûle (Jean-Jacques Annaud), Le flic de Belleville (Rachid Bouchareb), Cuban network (Olivier Assayas), les deux Maisons de retraite (Thomas Gilou et Claude Zidi Jr), les deux suites de Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? … alors qu’elle finançait traditionnellement les films de ces réalisateurs.
Depuis deux ans toutefois, Canal a légèrement revu à la hausse son apport par film. Davantage de productions à gros budgets ont été préachetées : Le comte de Monte Cristo, L’amour ouf, Émilia Perez… Cette inflexion a plusieurs explications. D’abord, l’accord de fin 2021 lui a imposé d’augmenter son apport. Ensuite, l’Arcom a repéré un tour de passe-passe passe sur le calcul de la contribution, et l’a corrigé, en imposant un versement supplémentaire de 40 millions d’euros. Enfin, les plateformes comme Netflix se sont mises à produire des films français à gros budget, certains sortants en salles (Jeanne du Barry, Monsieur Aznavour) et d’autres pas (Sous la seine). « Cela a réveillé Canal, qui a compris qu’il risquait d’être marginalisé », pointe un concurrent.
Incontournable
La chaîne cryptée est encore incontournable, et l’est devenu encore plus en rachetant en 2024 l’activité cinéma d’Orange, qui était le seul guichet alternatif pour financer un film hors plates-formes. « L’an dernier, Canal+ a financé plus de 260 films français et européens, avec 121 pré-achats dont 45 exclusivement financés par Canal. L’histoire de Souleymane, La nuit du 12, Le procès Goldman… n’auraient pas pu se faire sans Canal », a souligné Maxime Saada au Sénat.
Contacté, Canal+ n’a pas répondu.
Les nouvelles obligations de Canal+
Longtemps, le montant investi par Canal+ était fixé par un décret et un accord avec la filière. Jusqu’en 2009, la chaîne cryptée devait consacrer 12 % de ses ressources totales aux longs métrages européens, dont 9 % pour les tricolores. Fin 2009, ces pourcentages ont été relevés à 12, % et 9,5 % respectivement.
Fin 2021, une série de décrets a remis à plat la réglementation pour tenir compte de l’arrivée des plates-formes. Désormais, les textes font un lien explicite entre le quota et la fraîcheur des films. En pratique, les chaînes de cinéma ont le choix entre trois possibilités :
– Films vieux de moins de 9 mois : 16 % du chiffre d’affaires net dans les films européens, dont 13 % dans les Français.
– Films vieux de 9 à 12 mois : 14 % du chiffre d’affaires net dans les films européens, dont 11,5 % dans les Français.
– Films vieux de plus d’un an : 12 % du chiffre d’affaires net dans les films européens, dont 10 % dans les Français.
À cela s’ajoute une ristourne de 30 % pour les chaînes se distribuant elles-mêmes, comme c’est le cas de Canal+.
Jusqu’à présent, Canal+ bénéficiait d’une fenêtre de 6 mois, et donc devait investir 16 % de son chiffre d’affaires net, soit 11,2 % après ristourne. Toutefois, ce quota ne s’est jamais appliqué, en raison de l’accord avec la filière signé fin 2021, qui imposait des montants forfaitaires supérieurs aux obligations légales.
Pour l’avenir, Canal+ pourrait désormais se caler sur le plancher fixé par le décret, avec une fenêtre de 9 à 12 mois, ce qui abaisserait le taux à 14 %, voire à seulement 9,8 % si la ristourne s’applique.
Contrairement à une idée répandue, le retrait de la TNT de Canal ne change pas les obligations, qui sont les mêmes pour les chaînes cinéma diffusées via la TNT ou uniquement via satellite et réseaux télécoms.