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Médias - Culture

Les maigres concessions proposées par Canal+ pour récupérer OCS

Le gendarme de la concurrence a prolongé l’examen du rachat des chaînes cinéma d’Orange et de son studio de production par la filiale de Vivendi, qui a proposé des engagements peu contraignants.

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RICCARDO MILANI / Hans Lucas via AFP

Mise à jour le 28 décembre : l’Autorité de la concurrence a jugé insuffisants les trois obligations proposés par Canal +, et a demandé à la chaîne cryptée de prendre des engagements supplémentaires.

Le rachat des chaînes OCS et du producteur Orange Studio par Canal+ tourne à l’arlésienne. Annoncé en janvier, il attend toujours le feu vert de l’Autorité de la concurrence. Après avoir reçu le dossier le 11 juillet, l’antitrust avait normalement 25 jours ouvrés pour se prononcer, mais a suspendu ce compte à rebours pour bénéficier de délais supplémentaires, comme l’a révélé Satellifacts. L’autorité indépendante estime que cette cession pose plusieurs problèmes de concurrence, Canal+ et OCS étant les deux principaux bouquets de télévision payante. Pour lever cet obstacle, la filiale de Vivendi a proposé mardi 28 novembre une série de propositions. Des avancées qu’elle espère suffisantes pour boucler enfin l’opération avant la fin de l’année.

Consultées par l’Informé, ces concessions paraissent toutefois bien légères. D’abord, elles ne sont valables que 3 ans, un délai assez court comparé aux antécédents dans le secteur : les obligations imposées en 2012 lors du rachat du bouquet TPS par le même Canal+ avaient par exemple tenu 5 à 7 ans et demi. Ensuite, la filiale de Vivendi n’offre que trois engagements. Le premier porte sur les films français dits de catalogue (c’est-à-dire vieux de plus de 2 ans) coproduits par Orange Studio. Canal+ accepte qu’ils soient diffusés gratuitement en rattrapage sur les sites de replay des télévisions en clair comme France.tv ou MyTF1.

Concernant l’avenir des chaînes, le groupe dirigé par Maxime Saada indique dans sa proposition qu’il veut « regrouper » les trois déclinaisons d’OCS (Max, Pulp et Géants) ainsi que sa plateforme de replay à la demande, avec son propre bouquet de cinéma Ciné +, qui édite six canaux. Il ne prend aucun engagement sur le maintien de ces neuf chaînes, ni sur leur budget, ni sur la qualité de leurs programmes, comme Canal+ l’avait fait lors du rachat de TPS. On peut donc s’attendre à la disparition de certaines, comme OCS Géants consacré aux films anciens, qui doublonne avec Ciné + Classic. Aucun engagement n’est pris non plus sur l’approvisionnement en films, ce qui permettra théoriquement au nouvel ensemble de puiser uniquement dans le vaste catalogue de StudioCanal (8 000 titres), sans acheter aucun film hors du groupe.

Maigre consolation : l’acquéreur promet que le bouquet issu de cette fusion OCS-Ciné + sera proposé à tous les distributeurs (opérateurs télécoms et satellite) dans les départements et régions d’outre-mer. Mais, concernant la métropole, il n’y a aucun engagement. Ce bouquet pourra donc y être commercialisé uniquement par Canal+, comme c’était le cas de Ciné + avant 2012. Cela constituerait alors un recul par rapport à la situation actuelle, où l’on peut s’abonner à Ciné + ou à OCS chez tous les fournisseurs d’accès, et sans forcément s’abonner aux offres Canal.

Le dernier engagement concerne le pré-achat de films français. C’est un point crucial pour les producteurs, qui, pour financer leurs films, font jusqu’à présent jouer la concurrence entre les filiales de Vivendi et d’Orange. Quand l’un d’eux refuse leur projet, ils vont voir l’autre. Cette alternative est devenue d’autant plus nécessaire que, ces dernières années, Canal+ investit de moins en moins d’argent dans de moins en moins de films, et refuse certains projets pour des raisons apparemment idéologiques. Son principal actionnaire Vincent Bolloré a d’ailleurs longtemps participé au comité choisissant les projets. Selon le Monde, il serait notamment intervenu pour refuser Grâce à Dieu, le film de François Ozon sur la pédophilie dans l’Église, alors que le projet avait été précédemment validé, et que Canal avait financé les 14 films précédents du réalisateur et les 3 suivants. Selon le Canard enchaîné, le milliardaire catholique aurait aussi opposé son veto à une série des frères Larrieu baptisée Lourdes. D’autres longs métrages n’ont pas été financés par Canal ces dernières années, comme Avant que les flammes ne s’éteignent (sur les violences policières), Bernadette (sur Bernadette Chirac) ou l’écologique La promesse verte. Le comédien Nicolas Maury, un des rares à s’exprimer sur le sujet, avait affirmé que Canal refusait tout film avec des scènes de sexe homosexuelles.

Face à ce problème, la chaîne cryptée propose de maintenir deux guichets qui examineront les projets de manière « indépendante ». Elle s’engage à ce qu’OCS-Ciné + fasse une proposition à trois scenarii refusés par Canal sur trois ans, soit un « sauvetage » par an en moyenne. C’est très loin du nombre de films préachetés actuellement par OCS (20 à 50 par an), qui ne sont pas financés en parallèle par Canal (sauf exception). En outre, après la fin des engagements dans trois ans, rien n’empêchera le retour à un guichet unique.

Pour l’instant, aucune promesse n’est faite sur le montant qui sera investi dans le cinéma après la fusion. Cela devrait plutôt faire l’objet d’un accord ultérieur avec les producteurs. Actuellement, OCS doit dépenser 20 millions d’euros par an dans les films européens jusqu’en 2024. Le 11 janvier dernier sur RTL, Maxime Saada s’était engagé à maintenir à peu près ce montant, ce qui porterait donc l’investissement de son groupe (actuellement de 210 millions d’euros par an) « autour de 230 millions d’euros ». Il s’était dit « prêt à prendre l’engagement, pour les cinq prochaines années, de poursuivre cet investissement, à plus d’un milliard d’euros ».

Le 9 novembre, lors des rencontres de l’ARP, il a répété « souhaiter proroger les accords avec le cinéma français. Si l’Autorité de la concurrence nous autorise dans des conditions acceptables à avancer sur l’opération avec OCS, on ajoutera à nos obligations celles d’OCS, on est prêts à s’engager au-delà des 200 millions, et pour une longue durée, cinq ans ou plus. »

Pour mémoire, dans cette drôle d’opération, l’opérateur télécoms va verser à la chaîne cryptée une centaine de millions d’euros pour qu’elle reprenne son bouquet. Car les sociétés rachetées sont lourdement déficitaires. En 2022, OCS a encore perdu 23 millions d’euros, sur un chiffre d’affaires de 125 millions d’euros ( +3 %). Ses pertes cumulées depuis sa création dépassent les 300 millions d’euros. Son nombre d’abonnés, après avoir cru régulièrement, a atteint un plus haut de 3 millions en 2019, pour ensuite retomber à 2,8 millions fin 2021. Le coup de grâce est intervenu fin 2022, lorsque la chaîne a perdu son contrat de diffusion des prestigieuses séries HBO (Game of thrones, White lotus…). L’américain prévoit de lancer en France sa propre plateforme, Max, à l’été 2024. En outre, Canal+ s’est engagé à reprendre la centaine de salariés d’Orange, et à garantir leur emploi pendant trois ans.

Contactés, Canal+ n’a pas répondu, Orange s’est refusé à tout commentaire, et l’Autorité de la concurrence a déclaré que l’examen du rachat « poursuit son cours ».