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Médias - Culture

Le patron de presse Frédéric Truskolaski dans le collimateur du fisc. Partie 4

Le roi de la presse people a vu Bercy notifier des redressements à plusieurs de ses sociétés. Au moins 4,4 millions d’euros ont été réclamés… sans être payés.

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Montage l’Informé

Concurrents parodiés, fournisseurs impayés, collaborateurs remerciés… Nous l’avons vu dans nos précédents articles, Frédéric Truskolaski collectionne toutes sortes d’ennemis. Mais il reste encore un dernier adversaire de taille avec lequel l’homme d’affaires ferraille âprement : le fisc. Depuis près ...

Les griefs sont multiples. Ainsi, Bercy s’est notamment interrogé sur un trou de 247 100 euros dans les comptes de FT Medias. Trusko affirmait qu’il s’agissait de prêts accordés à des sociétés du groupe qu’il avait renoncé à réclamer, mais n’a jamais pu fournir de justificatif. Le fisc a donc estimé que la somme avait été versée à un bénéficiaire inconnu, et a infligé une amende du même montant.

Autre sujet de discorde : les déductions de TVA effectuées par les sociétés. Dans certains cas, les services de l’État ont estimé qu’il s’agissait de dépenses personnelles de Frédéric Truskolaski, sans lien avec l’activité des entreprises : téléphone, frais d’avocat, installation d’une porte blindée à son domicile… Trusko a bien argué que sa société était domiciliée chez lui, et y entreposait ses archives, mais en vain. Dans d’autres cas (indemnités kilométriques, location immobilière), la TVA avait été déduite sans fournir les pièces justificatives.

Enfin, et surtout, plusieurs journaux avaient appliqué la TVA à taux ultra-réduit de 2,1 % sans avoir obtenu au préalable le sésame nécessaire, c’est-à-dire un certificat de la CPPAP (commission paritaire des publications et agences de presse). Dans certains cas, la démarche n’avait pas été effectuée, dans d’autres, elle avait abouti à un refus.

« Nous sommes certains que ces contrôles ont commencé sur dénonciation d’un éditeur concurrent, et le fisc a refusé de tenir compte des attestations que nous lui avions fournies, assure le bras droit de « Trusko », Jean-Marc Nothias. Les sociétés ont contesté les redressements, et ces procédures se poursuivent, à part la société Gossip, qui a réglé les sommes réclamées. » Mais pour l’instant, les tribunaux ont confirmé les redressements infligés à Miss (sur les années 2012 à 2014) et People Story (années 2013 à 2015), et l’essentiel de celui de Lolie (exercices 2013-14). La justice a notamment maintenu les pénalités pour « manquement délibéré », estimant que People Story ou Lolie avaient « sciemment éludé l’impôt ».

Pour quatre sociétés (Miss, 20 ans, People Story et Lolie), le fisc a réclamé son dû (4,4 millions d’euros au total), mais en vain. Le tribunal de commerce a donc constaté que les trois premières ne pouvaient honorer leurs dettes, et les a liquidées, laissant impayée l’ardoise due à Bercy. Le liquidateur Nicolas Soinne n’a entamé aucune procédure (comblement de passif, faillite personnelle, banqueroute) contre Frédéric Truskolaski en tant que dirigeant de ces trois sociétés, nous précise Jean-Marc Nothias, qui souligne que « la responsabilité de M. Truskolaski en tant que dirigeant n’a jamais été mise en cause ».

Voilà pour les journaux. Mais le fisc a aussi redressé « Trusko » à titre personnel, pour l’année 2013 cette fois. L’administration a notamment estimé qu’il ne s’était pas acquitté de la taxe Hollande sur les hauts revenus comme il aurait dû. Là aussi, notre homme a contesté la douloureuse, cette fois avec succès. Il a réussi à l’annuler pour vice de forme en démontrant que la lettre du fisc avait mis deux mois à lui parvenir, et qu’entre-temps, le redressement était devenu prescrit… Bercy n’a pas fait appel, et n’a pas notifié d’autres redressements à Trusko, assure son bras droit.

Soupçon d’évasion fiscale

Par la suite, Frédéric Truskolaski a quitté la France. Fin 2013, il s’est installé à Londres, est devenu résident britannique, et s’est mis à éditer ses journaux via des sociétés anglaises. Il a aussi habité, travaillé et séjourné en Israël pendant de longues périodes. Le parquet de Paris s’est alors demandé où était sa résidence fiscale, et s’il payait des impôts quelque part. En 2018, il a ouvert une enquête pour « fraude fiscale », qu’il a classée sans suite six mois plus tard, estimant qu’il n’y avait pas d’infraction suffisamment caractérisée. Interrogé, Jean-Marc Nothias indique ignorer l’existence de cette enquête, et assure que Trusko « n’a jamais été condamné pour ses affaires, pas plus qu’à titre personnel pour des raisons fiscales, hormis ses condamnations comme directeur de publication ».

Le succès des mags télé
Ces dernières années, les journaux de Trusko ont connu des fortunes diverses. D’un côté, ses titres télé - Télé 15 jours lancé mi-2019, puis Télé programmes 2 semaines né en 2020 - ont su conquérir un public senior « perdu par tous ces magazines écrits en tout petits caractères », a expliqué l’éditeur à Nice matin. Il a fait certifier leur diffusion par l’ACPM, qui la chiffre respectivement à 128 614 et 122 661 exemplaires l’an dernier. Cette diffusion sera couronnée en avril par une étoile de la presse, assure Jean-Marc Nothias, le bras droit de « Trusko ». Grâce à cela, Frédéric Truskolaski revendique désormais un chiffre d’affaires de 16 millions d’euros, contre 12 millions en 2017.
Mais d’autres canards patinent. L’entrepreneur a dû, pour la première fois, alléger son portefeuille, en vendant en 2022 une série de titres people (Gossip, Ouah, C’est dit, Destins brisés, Vécu, France Mag, Oulala) à la société Holy Hole détenue par David Oujdani. Jean-Marc Nothias avait alors expliqué à la Correspondance de la presse que parler des célébrités devenait difficile économiquement, notamment à cause d’une législation « très protectrice de la vie privée ». En 2016, il s’est déjà retiré de la presse ado. Deux ans plus tôt, des publicités pour des messageries roses avaient été repérées dans ses magazines pour adolescentes…

Parallèlement, Bercy a aussi soupçonné ses sociétés d’évasion fiscale : les journaux de Trusko, bien qu’édités par des sociétés britanniques, n’étaient-ils pas en réalité élaborés en France ? Les sociétés britanniques exerçaient-elles une activité dans l’Hexagone sans la déclarer auprès de l’administration française ? Pour le savoir, le fisc a effectué un raid surprise le 10 septembre 2021 dans les bureaux parisiens des sociétés britanniques, mais aussi chez la mère et la sœur de « Trusko », ainsi que chez son fidèle Jean-Marc Nothias. L’éditeur a contesté ces raids devant la cour d’appel de Paris, mais sans succès. Finalement, ce contrôle « n’a débouché sur aucun redressement, ni aucune plainte à notre connaissance », nous indique son bras droit.

Dernier problème : durant son séjour londonien, Frédéric Truskolaski a abandonné la direction de ses sociétés françaises, et cherché quelqu’un pour le remplacer. Il a logiquement pensé à Jean-Marc Nothias, officiellement secrétaire général de son groupe. Mais cet ancien journaliste de Point de vue était aussi en parallèle le patron d’autres sociétés qui ont mal tourné. Une première affaire dans les jeux vidéo lui a valu une interdiction de gérer de trois ans, qu’il a cassée en appel en 2015. Puis une entreprise d’importation de vêtements depuis la Chine a entraîné en 2017 un placement en faillite personnelle pour dix ans. Autorisé à diriger une entreprise qu’entre 2015 et 2017, il n’a pu s’occuper des sociétés françaises de « Trusko » que ces années-là.

Hormis cette période, le businessman a donc dû s’appuyer sur d’autres personnes. Des profils originaux sans expérience de la presse : Ludovic A., qui travaille dans la restauration. Ou bien Vladimir D., qui a dirigé une société de gardiennage et une autre de vente de meubles (et qui sera plus tard condamné à une faillite personnelle de 10 ans). Et enfin Amir M., un caméraman qui a démissionné en 2018 après avoir été mis en examen pour « blanchiment en bande organisée, abus de biens sociaux, et recel » dans une affaire sans lien avec Trusko. Contactés, aucun des trois ne nous a répondu.

Finalement, en 2019, Trusko est redevenu résident français et a repris la direction de ses sociétés hexagonales. « Il déclare ses revenus en France, et y paie beaucoup d’impôts », souligne Jean-Marc Nothias.

Et l’homme d’affaires reste toujours aussi combatif. Il s’est lancé dans une croisade concernant les conditions à remplir pour bénéficier de la TVA à 2,1 %. Il a engagé deux recours en Conseil d’État : l’un contre la nécessité d’un certificat d’inscription de la CPPAP, l’autre contre l’obligation d’employer des journalistes professionnels. Il a été débouté dans les deux cas mais ne lâche pas l’affaire : il indique préparer des recours au niveau de la Commission européenne ou de la Cour européenne des droits de l’homme.

Qui se cache derrière le mystérieux éditeur britannique de Hara Kiri et So France ?

En janvier 2016, Hara-Kiri réapparaît en kiosque. Le premier numéro, avec en une un « hommage de la nation à Charlie hebdo », se vend à 20 946 exemplaires. Les héritiers de Cavanna, qui avait fondé le journal satirique en 1960, tombent des nues en découvrant cette résurrection. Ils saisissent la justice, obtiennent 52 700 euros et l’interdiction de l’imitation. Le tribunal juge qu’il y a contrefaçon de droits d’auteur, mais aussi un « souhait manifeste de profiter de l’engouement public pour la presse satirique en réaction aux attentats de janvier et novembre 2015 ». Les héritiers de Cavanna portent aussi plainte pour contrefaçon au pénal, mais le parquet classe l’affaire, estimant l’infraction insuffisamment caractérisée.
Nouveau problème en juillet 2016, avec la naissance d’un magazine baptisé Expert Détective. Cette fois, c’est l’éditeur du Nouveau détective (ex-Détective) qui est furieux. Il attaque en justice et obtient 62 011 euros pour « concurrence déloyale et parasitaire ».
Enfin, en 2017, apparaît So France, qui s’écoule à 7 436 exemplaires. Fumasse, Franck Annese, l’éditeur de Society, saisit le tribunal de commerce, et obtient 5 000 euros en première instance, puis 40 000 euros en appel, pour « concurrence déloyale parasitaire ».
Point commun à ces trois titres attaqués ? Ils sont tous édités par Riviera MediaInvest. Cette société a réussi l’exploit de récolter 160 000 euros de condamnations (dont au moins les deux tiers n’ont jamais été payés) avant d’être dissoute. Elle était immatriculée à Londres, mais ne possédait pas de locaux, simplement une boîte aux lettres chez une société de domiciliation, Amedia.
Beaucoup ont vu dans ces méthodes la patte de Trusko, y compris Bercy. « Il apparaîtrait que M. Truskolaski serait le responsable de Riviera MediaInvest. Riviera MediaInvest serait présumée avoir entretenu l’opacité entre les sociétés propriétaires ou exploitantes des magazines de M. Truskolaski », indique une ordonnance de la cour d’appel résumant les soupçons du fisc. Mais le trublion de la presse magazine a toujours nié se cacher derrière Riviera MediaInvest, soulignant n’avoir jamais été ni son dirigeant ni son actionnaire – ce qui est tout à fait exact.
Toutefois, selon notre enquête, les liens avec « Trusko » étaient pourtant multiples. D’abord, son bras droit Jean-Marc Nothias jouait un rôle important chez Riviera MediaInvest. En 2017, il avait déclaré être son représentant en France, ou bien avoir « un rôle occasionnel de coordination ». Aujourd’hui, il explique à l’Informé que Frédéric Truskolaski avait vendu à Riviera MediaInvest une série d’actifs, à savoir huit magazines, ainsi qu’une société, Orea (qui détenait Oops). Parallèlement, la mystérieuse société britannique a aussi géré durant un an le fonds de commerce de Medias Mags, une autre société française de Trusko. « Nous avons donc assuré via mes soins une sorte de service après-vente sur les actifs cédés », nous déclare Jean-Marc Nothias.
Mais ce n’est pas tout. Parmi les dirigeants et propriétaires officiels de Riviera MediaInvest, on retrouve deux personnes étroitement liées à Trusko. D’abord, Amir M., le cameraman qui dirigera plus tard les sociétés françaises de l’éditeur. Ensuite, Sylvain D. , un réalisateur de reportages suisse, vieil ami de Jean-Marc Nothias. Contacté, Sylvain D. nous déclare « n’avoir jamais été impliqué dans la gestion ou les décisions éditoriales » de Riviera MediaInvest. Et que la gestion opérationnelle et éditoriale de la société était assurée par Jean-Marc Nothias. Ce dernier le conteste : « Il est faux de prétendre que Sylvain D. n’ait pas géré ses affaires lui-même. Il a été présent à des audiences, a négocié personnellement et signé des accords lors de litiges importants. » Sylvain D. indique enfin avoir été rémunéré par une société de Frédéric Truskolaski pour s’occuper de « l’aspect administratif » de Riviera MediaInvest. Jean-Marc Nothias confirme une rémunération « minime », mais pour l’achat de photos.
Dernier élément pour le moins surprenant, la fameuse société britannique utilisait régulièrement les mêmes prestataires que Trusko : avocats, maquettiste, imprimeur… Là encore, rien d’étonnant pour Jean-Marc Nothias, qui explique : « ni Sylvain D., ni Amir M. n’ayant d’expérience concrète en presse, nous leur avons conseillé de recourir à des prestataires de confiance. »