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Médias - Culture

Le Musée Carnavalet accusé d’héberger illégalement une collection

Les descendants du décorateur Adolphe Fraenkel remettent en cause le legs dont a bénéficié en 1961 l’établissement de la Ville de Paris.

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GARDEL BERTRAND / HEMIS.FR / Hemis via AFP

L’histoire est aussi complexe que passionnante. À l’occasion d’une simple visite au musée Carnavalet en 1993, des héritiers d’Adolphe Fraenkel ont eu la certitude de reconnaître des biens ayant appartenu à leur aïeul. Au début du XXe siècle, ce riche tapissier décorateur juif né en 1860, fut à la têt...

C’est en 1966 que la collection Bouvier est acceptée par le Musée Carnavalet. En 1968, après une année de travaux, elle est enfin ouverte au public, mais près de 60 ans plus tard, les héritiers d’Adolphe Fraenkel réclament l’annulation du legs. Ils considèrent que les conditions prévues pour cette succession ont été piétinées « de façon intentionnelle et permanente », peut-on lire dans l’assignation soumise par Pierre Ciric, arrière-arrière-petit-fils d’Adolphe Fraenkel et avocat franco-américain investi par les descendants pour représenter l’ensemble de leurs intérêts. À bien y regarder, l’intéressé considère que le compte n’y est pas, en particulier depuis les travaux de rénovation du musée Carnavalet menés à la fin des années 2010. Par exemple, il est écrit dans le testament d’Henriette Bouvier que les objets légués doivent être « regroupés au moins dans quatre ou cinq salles à la suite ». Seulement, soutient Pierre Ciric, ce n’est plus le cas, « et seule une partie est répartie dans une quinzaine de « period rooms »  », des espaces classés par époque. Ces salles doivent en outre être baptisées du nom de la testatrice et ouvertes au public, tout en étant localisées au premier étage du musée, « parmi celles immédiatement à gauche du grand escalier d’Honneur », dixit le legs. Or, selon le descendant de Fraenkel, « il n’y a pas de salles Bouvier contenant l’intégralité de la collection ». De même, « aucun objet d’une autre provenance ne devait s’y trouver exposé en dehors des objets destinés à la décoration murale », alors que les « period rooms » compteraient « tout type d’objet, peu importe leur provenance ». Par ailleurs, ces expositions doivent être permanentes et accessibles au public les jours d’ouvertures du musée, mais seuls certains meubles seraient visibles dans ces conditions, d’autres étant exposés dans des salles fermées au public, accessibles uniquement sur rendez-vous, ou bien en ligne, via une exposition virtuelle consacrée au legs Bouvier. Les conditions établies doivent pourtant « être respectées scrupuleusement sous peine de nullité absolue de la disposition consentie », indique le document testamentaire.

Dans son assignation, Pierre Ciric relate plusieurs échanges avec l’établissement public, notamment l’un daté de novembre 2021, où Carnavalet écrit à son avocate, Me Caroline Gaffodio : « nous ne possédons pas de collection Bouvier dans nos salles du musée, il y a seulement une petite salle contenant un meuble et quelques objets situés au 1er étage de l’hôtel Carnavalet ». Contactés, ni l’établissement ni Paris Musée n’ont répondu à nos sollicitations. Pour sa part, la Ville de Paris refuse de commenter, « l’affaire judiciaire étant en cours et l’audience n’ayant pas encore eu lieu ».

Généalogie d’une revendication
En 1929, Adolphe Fraenkel lègue à Émilie Poncelet, sa troisième épouse, l’usufruit à vie de tous ses biens. Le testament prévoit cependant que le mobilier, mais également un immeuble avenue Kléber, reviendrait à l’une de ses filles issue d’un précédent mariage, Suzanne Fraenkel, ou à défaut aux enfants de cette dernière. En 1930, Adolphe Fraenkel décède, suivi quelques mois plus tard de sa fille Suzanne. Comme l’un des enfants de Suzanne, Simone Schubert, est mineure au moment des faits, un conseil de famille est mis en place jusqu’à sa majorité en 1947. Les comptes de tutelles mentionnent dans l’actif successoral l’immeuble de l’avenue Kleber, mais non le mobilier des 17 et XVIIIe siècles du collectionneur. 
En 1993, lors d’une visite au musée Carnavalet à Paris, Rosalie Elkan, fille de Suzanne Fraenkel, et sa propre fille, Régine Elkan, pensent reconnaître des meubles d’Adolphe Fraenkel. Elles obtiennent les dispositions testamentaires du riche tapissier, mais également celles de l’antiquaire Henriette Bouvier, la sœur d’Émilie Poncelet, qui a hérité de ses biens propres lors de son décès en 1938. Les trois descendantes découvrent qu’Henriette Bouvier a donné sous conditions toute sa collection au musée Carnavalet, le 4 février 1961 et ils considèrent qu’elle est similaire à la collection Fraenkel. Après avoir accepté ce legs en 1966, la Ville de Paris en est devenue propriétaire. L’enquête se poursuit.
Les héritières sont également convaincues que tous les biens placés sous administration du conseil de famille en 1930 ont fait l’objet d’une spoliation, car la succession était contrôlée par le notaire chargé des aryanisations immobilières à Paris durant le régime de Vichy. Comme le rapportait Libération en 2002, les héritières Fraenkel avaient saisi la commission pour l’indemnisation des victimes de spoliations (CIVS) intervenues pendant l’Occupation. En 2004, la CIVS reconnaît à trois descendantes - Régine Elkan, Suzanne Ciric et Simone Schubert - la qualité de victimes des législations antisémites. Elle propose une indemnité pour plusieurs biens, mais refuse de se pencher sur ceux légués à Henriette Bouvier pour des questions techniques. Le 16 août 2004, le premier ministre entérine l’indemnité proposée par la CIVS. Le 30 mars 2005, Simone Schubert cède tous ses droits relatifs à la succession Fraenkel à Pierre Ciric. Le 19 septembre 2024, ce dernier assigne la Mairie de Paris et Paris Musée aux fins d’annulation du legs Bouvier et de réouverture de la succession Bouvier.