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Continuer la lectureDette en hausse, ventes en baisse : Sotheby’s fragilisée
Standard & Poor’s (S&P) et Moody’s ont encore dégradé la note de la célèbre maison de vente aux enchères new-yorkaise, propriété de Patrick Drahi. L’Informé dévoile les chiffres qui les inquiètent.
C’est de loin l’actif le plus chic de la galaxie Drahi. Depuis son siège de Manhattan, Sotheby’s, historique maison de vente dédiée au luxe, se voit confier diamants, œuvres d’art et voitures tape-à-l’œil. Mais rien n’y fait : comme le reste de l’empire télécoms, le leader mondial des enchères croule...
Une majorité de ce passif est constituée d’obligations à taux fixe (4,875 % à 7,375 %), mais une partie a été négociée à taux variable. En particulier, la ligne de crédit bancaire dite revolver de 575 millions de dollars, indexée sur le taux de référence américain SOFR, a bondi de 6,9 % à 9,5 % l’an dernier. Résultat : les intérêts payés ont grimpé de 30 % en 2023, pour représenter désormais 176 millions de dollars. Pour ne rien arranger, les deux tiers de cet endettement doivent être remboursés en 2027, et devront donc être refinancés d’ici là, en payant sans doute un coupon plus élevé.
Au total, la dette de Sotheby’s a triplé depuis son rachat par Patrick Drahi en 2019. L’explication est simple. Cette acquisition d’un montant de 2,9 milliards de dollars (plus un milliard de reprise de dettes) a été financée en quasi-totalité par de la dette, via un LBO (leverage buy out). Le magnat des télécoms, qui à l’époque avait assuré apporter 1,5 milliard de cash, n’a en réalité investi que 300 millions de capitaux. Il a endetté Sotheby’s elle-même, mais aussi ses propriétés immobilières, sa filiale de crédit, et encore la holding rachetant l’ensemble.
À cause de ce LBO à niveaux multiples, Patrick Drahi doit régulièrement puiser dans les caisses de Sotheby’s pour assurer le service des autres dettes. Le leader mondial des enchères a ainsi dû payer un dividende de 90 millions de dollars en 2023, puis un autre de 17 millions de dollars début 2024. Cela porte à 891 millions de dollars les distributions effectuées depuis 2020. À cela s’ajoutent 4,5 millions de dollars de management fees versées à la holding personnelle de Patrick Drahi, officiellement justifiée par la fourniture de « conseils stratégiques ».
Des pratiques qui, sans surprise, ne plaisent guère aux agences de notation. « Le versement de ces dividendes a fait augmenter la dette de Sotheby’s de 40 % », déplore Moody’s. Ses analystes dénoncent même une « une stratégie financière agressive », d’autant que « les performances opérationnelles se détériorent, et que l’endettement est déjà très élevé ».
Résultat : la note de la maison new-yorkaise a encore été dégradée d’un cran ces derniers mois, l’enfonçant un peu plus dans les profondeurs de la catégorie spéculative (junk). Elle tombe à B chez Standard & Poor’s (S&P) – qui pointe en outre des perspectives négatives — et à B3 chez Moody’s. Cette dernière évalue au passage la gouvernance à seulement 4 sur 5 (le score le plus bas étant 5 sur 5).
Quelques éclaircies s’annoncent toutefois à l’horizon. Les deux institutions entrevoient une légère amélioration de la rentabilité en 2024, grâce à une hausse des commissions prélevées sur les enchères (une nouvelle grille a été mise en place en février), mais aussi à un plan d’économies. Si ce dernier a d’abord coûté 20 millions de dollars, dont la moitié pour financer des départs, il a tout de même permis de faire rebondir l’excédent brut d’exploitation (Ebitda) de 39 % l’an dernier. Tandis que les pertes nettes étaient réduites de 6 % (cf. graphe ci-dessous).
Autre bonne nouvelle : dans un marché de l’art qui a reculé l’an dernier de 14 % selon Artprice, Sotheby’s a tiré son épingle du jeu. Son chiffre d’affaires a reculé de seulement 6 % (à 1,3 milliard de dollars), et ses adjudications sont restées stables (à 8 milliards). « Sotheby’s enregistre par exemple la deuxième meilleure adjudication pour René Magritte avec L’Empire des lumières (1951) de la collection Mo Ostin, cédée pour 42,3 millions de dollars », indique Artprice. Enfin, la collection privée du mécène Whitney Museum, Emily Fisher Landau, a été intégralement vendue « dont neuf au-dessus de 10 millions de dollars et une, signée Pablo Picasso, plus de 100 millions. En partant pour 139,4 millions de dollars, ce portrait de Marie-Thérèse Walter de 1932 intitulé Femme à la montre est la plus belle adjudication de 2023 ».
Ces derniers éléments pourraient aider Patrick Drahi dans sa quête d’investisseurs. Selon le Financial Times, il souhaiterait vendre une minorité du capital, de l’ordre de 20 %. Des milliardaires européens et le Qatar ont été approchés en ce sens, à en croire le quotidien britannique, pour qui une vente au fonds souverain de l’émirat est devenue désormais « compliquée », étant donné son soutien au Hamas.
Précédemment, le magnat avait étudié une introduction en Bourse. Un projet évoqué il y a deux ans par l’agence Bloomberg évoquait une valorisation (hors dette) de 5 milliards de dollars, soit le double de la valeur de rachat en 2019. La valeur visée serait même de 7 milliards de dollars, à en croire un document issu des Drahi Leaks et cité par le site Reflets.
D’ores et déjà, 25,65 % du capital ont été cédés aux managers, ainsi qu’à Alexander Klabin, ancien dirigeant du hedge fund américain Senator. En octobre 2020, ce dernier a racheté pour 100 millions de dollars 5,63 % d’une holding intermédiaire, Sotheby’s Holdings UK Ltd, soit une valorisation de 1,7 milliard de dollars.
En tout cas, Patrick Drahi a assuré ne pas vouloir vendre Sotheby’s dans diverses déclarations privées.
Sotheby’s rattrapé par l’affaire Pereira
La maison de ventes n’échappe pas à l’affaire Armando Pereira. En 2019, le bras droit de Patrick Drahi avait investi 60 millions de dollars dans le rachat de Sotheby’s. Il s’était donc retrouvé avec 20 % de Bidfair Luxembourg, la holding qui détient 72 % du leader mondial des enchères. Toutefois, il a confié la gestion de cette participation à Patrick Drahi via un contrat de fiducie.
Par la suite, il avait placé dans la vénérable boutique - comme dans le reste de l’empire Drahi - plusieurs fournisseurs complices : en échange de prestations diverses, ils lui versaient de l’argent ou des avantages en nature. Selon nos informations, il s’agit notamment des portugais ITCenter, Winprovit et Tirion. Ce dernier a entre autres été choisi pour rénover un immeuble acquis l’an dernier à Long Island City pour 82 millions de dollars. Quant à Winprovit, il avait recruté en 2022 le responsable télécoms de Sotheby’s, Adam Webster… Finalement, le n° 2 d’Altice a été mis en examen il y a un an par la justice portugaise pour « corruption et blanchiment ». Interrogé sur les mesures prises pour mettre fin à ces pratiques, Sotheby’s n’a pas répondu.