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Industrie

Reconstruction en Ukraine : les entreprises françaises en panne de financements… français

À la veille de la conférence de Berlin pour la reconstruction de l’Ukraine, des PME tricolores voient leurs projets menacés par un manque de subventions.

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RUSLAN KANIUKA / NurPhoto via AFP

Mise à jour du 07/06/2024 : Fumée blanche. Mercredi 5 juin, l’Élysée a annoncé la mise en place d’un fonds de soutien aux infrastructures critiques de l’Ukraine, doté de 200 millions d’euros « pour accompagner les entreprises françaises dans les futurs appels d’offres ». Une enveloppe de 450 millions...

Beaucoup de déclarations tonitruantes, mais peu de soutien militaire sur le terrain : à écouter les alliés de l’Ukraine, la France parlerait bien plus qu’elle ne fait. Peut-on en dire autant pour l’aide à la reconstruction ? Plusieurs entreprises tricolores, principalement des PME, s’activent actuellement pour aider le pays à remettre en état les infrastructures vitales détruites par la Russie (lire notre article précédent ici). Mais, à la veille de l’Ukraine Recovery Conference à Berlin (11-12 juin) et dans l’attente des prochaines annonces du gouvernement français, elles peinent parfois à obtenir de l’exécutif les financements dont elles ont besoin. De quoi bloquer des projets d’importance, au moment même où d’autres pays rechignant moins à la dépense (États-Unis, Turquie, Allemagne, Danemark, Corée du Sud, Japon…), marquent des points politiques auprès de Kiev et permettent à leurs entreprises de se tailler une part de cet immense marché, aujourd’hui estimé à près de 450 milliards d’euros.

Soyons justes, un dispositif fonctionne très bien : le FASEP (Fonds d’études et d’aide au secteur privé) de la direction générale du trésor de Bercy. Cette subvention permet de financer des études de faisabilité ou des démonstrateurs. Le plafond est fixé à 750 000 euros mais peut descendre à 500 000 dans certains cas. Plusieurs entreprises françaises ont donc eu recours à des FASEP pour amorcer avec succès des projets en Ukraine. Le groupe d’ingénierie Setec a récemment obtenu une enveloppe afin de se lancer sur le marché ukrainien. Toujours dans l’ingénierie, la société Egis, l’une des plus actives dans le pays – une quarantaine de projets pour une vingtaine de clients – a décroché un financement pour mener une étude sur la réhabilitation du système de transports de Tchernihiv (environ 282 000 habitants).

C’est au moment de passer à l’étape supérieure que les choses se compliquent. Début 2023, les sociétés Beten Ingénierie International et Cohin Environnement ont obtenu un FASEP pour un démonstrateur de stations modulaires de traitement de l’eau potable et des eaux usées, dans les Carpates ukrainiennes, qui accueillent 450 000 déplacés en plus de leurs 950 000 habitants. Mais lorsqu’une quinzaine de collectivités locales ukrainiennes ont souhaité commander les mêmes stations, il a été impossible de trouver des subventions françaises, laissant le projet dans l’ornière pour le moment.

La société nordiste Néo-Eco, spécialisée notamment dans la récupération des débris pour la construction, s’est associée à un groupe du CAC 40 pour réparer les dégâts subis en 2023 par la ville industrielle de Kryvyï Rih, une agglomération qui contribue à elle seule à 20 % du PIB ukrainien via le complexe sidérurgique Kryvorijstal, propriété du groupe ArcelorMittal. Malgré la validation des autorités ukrainiennes, le projet, qui a besoin de 20 millions d’euros de financements, n’a pas encore reçu de soutien de Paris.

En mars, l’Informé dévoilait l’existence de la coalition « French Demining Solutions » regroupant cinq entreprises françaises afin de déminer notamment l’Ukraine, en précisant que les projets discutés étaient toujours en attente de financements de l’Etat français. Selon nos sources, faute d’argent, Kiev n’a toujours pas pu acheter un seul robot démineur tricolore pour le moment, malgré les annonces de Sébastien Lecornu au lendemain de sa visite de septembre 2023. Les montants nécessaires se situent entre 10 et 50 millions d’euros.

Certaines sociétés françaises se tournent donc vers d’autres États pour boucler leurs budgets. Néo-Eco a notamment reçu des fonds danois, japonais, finlandais et norvégiens. Le pro de l’économie circulaire discute aussi avec la Lituanie – qui s’intéresse notamment à la réhabilitation du système scolaire et à la construction durable – ainsi qu’avec Taïwan.

Egis est quant à elle sur le point de signer un contrat financé par les États-Unis pour la réhabilitation des postes-frontières de l’Ukraine. Le groupe d’ingénierie travaille toutefois principalement avec des bailleurs de fonds multilatéraux et européens, ce qui lui permet par exemple de plancher sur la mise en place d’écoles souterraines et la sécurisation des stations de métro, qui servent aussi d’abris, dans la ville de Kharkiv (1,4 million d’habitants) actuellement sous le feu russe.

Verrou de Bercy ou agenda présidentiel ?

Un sujet est sur toutes les lèvres chez les acteurs français présents à Kiev : le déblocage d’un fonds à 200 millions d’euros pour la reconstruction annoncé il y a plusieurs mois... sans que les entrerprises tricolores n’en aient encore vu la couleur. Qu’est-ce qui coince ? Contactés par l’Informé, l’équipe de l’envoyé spécial du président de la République pour la reconstruction en Ukraine, Pierre Heilbronn, n’a pas souhaité commenter pour le moment, tandis que le ministère des finances a simplement répondu que « le dispositif sera annoncé en temps voulu et ne subit aucun blocage ». Une première hypothèse porte sur la rigueur budgétaire. Depuis l’engagement pris par Bruno Le Maire d’économiser dix milliards d’euros sur les finances publiques, le robinet se serait tari à Bercy et à la direction générale du trésor. Une autre piste concerne l’agenda présidentiel : occupé par les élections européennes, le conflit au Proche-Orient et la Nouvelle-Calédonie, Emmanuel Macron attendrait le moment opportun pour remettre en avant le sujet.

Plus largement, en matière de coopération internationale, l’administration française est davantage habituée à travailler dans les zones d’influence traditionnelles de Paris – comme l’Afrique francophone – avec des grands groupes qui se tiennent pour l’instant à l’écart de l’Ukraine. Il faut dire que le pays est toujours intégralement classé en zone rouge selon les « conseils aux voyageurs » du Quai d’Orsay, ce qui interdit aux entreprises du CAC 40 d’y envoyer leurs salariés.

Néanmoins, tout n’est pas de la faute de l’Hexagone. Le circuit de décision des différentes administrations ukrainiennes peut s’avérer complexe. Ensuite, certains projets annoncés par la France en décembre 2022 ont rencontré des difficultés indépendantes de sa volonté : après avoir demandé 20 000 tonnes de rails à Paris, Kiev s’est rendu compte qu’elle ne disposait pas du matériel adéquat pour les installer. La livraison de 31 tonnes de semences aurait quant à elle buté sur les défaillances de l’Organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) chargée de la mettre en œuvre.

Après la prochaine Ukraine Recovery Conference, la France devrait donc annoncer de nouveaux projets et financements bilatéraux. Au-delà, Paris s’active aussi aux niveaux européen et mondial afin de décrocher des financements – auxquels elle contribue – pour la reconstruction de l’Ukraine. Et l’Agence française de développement (AFD), dont l’arrivée à Kiev est annoncée depuis décembre, devrait enfin ouvrir ses portes dans les prochaines semaines. Reste à savoir si les nouveaux financements prendront la forme de subventions ou de prêts, moins intéressants pour une administration ukrainienne aux ressources limitées.

Article modifié le 3 juin à 17h30 au sujet du fonds pour la reconstruction.