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Industrie

Clermont Auvergne INP : le chercheur accusé de harcèlement sexuel suspendu

Après le signalement de trois étudiantes à l’encontre d’un maître de conférences de l’école d’ingénieurs, la sanction disciplinaire vient de tomber : il est interdit d’exercer ses fonctions de recherche pendant un an.

Clermont-Auvergne INP regroupe les trois écoles d’ingénieurs clermontoises (ISIMA, Polytech Clermont-Ferrand et SIGMA)
Clermont-Auvergne INP regroupe les trois écoles d’ingénieurs clermontoises (ISIMA, Polytech Clermont-Ferrand et SIGMA)

Depuis de longs mois, une affaire de harcèlement sexuel secoue l’institut Clermont Auvergne INP, fusion des trois écoles d’ingénieurs de la ville. Début juillet 2023, l’Informé avait révélé les plaintes de trois jeunes chercheuses de l’établissement à l’encontre d’un maître de conférences de leur lab...

Le dossier ayant été dépaysé, c’est la section disciplinaire de l’université Jean Monnet, à Saint-Etienne, qui a statué sur l’affaire. Dans sa décision, affichée sur les murs de l’INP, la formation de jugement épingle des « agissements répétés » du maître de conférences, qui « sexualisent les plaignantes et caractérisent aussi bien un agissement sexiste qu’un harcèlement sexuel à leur égard ». Selon ses pairs, le responsable scientifique a commis un manquement déontologique, « faute d’avoir su conserver la distance requise » avec les étudiantes sous sa supervision, et « de s’être imposé les règles de conduite attendues de la part d’un enseignant-chercheur », d’autant qu’il avait une « influence » directe sur la carrière des jeunes femmes.

« Cette décision est un soulagement, confie une des plaignantes, qui a désormais quitté l’établissement. J’attends depuis longtemps la reconnaissance du fait que nous avons vraiment été victimes de ce professeur, qu’il y a vraiment eu des faits répréhensibles.  » D’autant qu’après leur signalement, les jeunes femmes disent avoir subi des « pressions » de la part de la direction, et avoir fait les frais d’un « manque de transparence » au sein de l’équipe de recherche de l’époque. « Des membres du laboratoire ne nous ont pas crues, c’est donc important de leur montrer que nous n’avons pas menti », dit l’une d’elles. Une deuxième confirme : « On avait vraiment l’impression d’être les fauteuses de troubles ». L’été dernier, la troisième avait d’ailleurs confié souffrir de cette ambiance : « À un moment, je faisais des crises d’angoisse dès que je posais le pied sur place. »

En revanche, les plaignantes et leurs soutiens regrettent que la sanction prononcée ne vise que le statut de chercheur du maître de conférences, et non ses missions d’enseignement. Un angle « complètement occulté » par la commission disciplinaire, déplore l’une d’elles. « C’est comme si on séparait le professeur du chercheur, alors que c’est la même personne et les mêmes locaux… », abonde Quentin Rodriguez, ex-représentant des jeunes chercheurs à l’Université Clermont Auvergne, qui a bien suivi le dossier. Dans son enquête, l’Informé avait recueilli au moins trois témoignages d’élèves de SIGMA, une des écoles membres de l’INP, où enseigne Henri. « On s’est aussi battues pour les protéger elles », regrette une des victimes. Depuis la rentrée de septembre 2023, la direction avait décidé de suspendre ses cours dans l’attente des résultats de l’enquête disciplinaire. « L’établissement ne peut plus mettre en place des mesures conservatoires et doit maintenant appliquer la sanction. Il doit donc reprendre ses cours, sauf s’il est en arrêt maladie ou en congés », explique Quentin Rodriguez. Une des victimes s’inquiète aussi du fait « qu’il puisse, dans un an, à nouveau encadrer des étudiantes et/ou chercheuses » : « A mon sens, la sanction ne protège pas les prochaines qui seront sous son encadrement ou travailleront avec lui. »

Une « érotisation » des plaignantes

L’affaire a commencé en mai 2022, quand les jeunes femmes, en thèse pour deux d’entre elles et en postdoc pour la troisième, ont lancé l’alerte. Elles dénonçaient alors auprès de la direction l’attitude ambiguë de ce superviseur, des blagues sexistes, des questions intrusives sur leurs relations amoureuses et des commentaires sur leur tenue, leur maquillage ou leur pilosité. « Quand j’allais courir après le travail, Henri faisait remarquer aux autres que j’avais des vêtements sexy », assurait à titre d’exemple une des plaignantes à l’Informé dans le cadre de notre enquête. Un terme qui revient aussi dans un message écrit du maître de conf, relève la section disciplinaire, avant de considérer que l’envoi répété de photos de sous-vêtements, en l’occurrence des promotions de lingerie, ou de vêtements très serrés, permet aussi d’établir son « érotisation » des plaignantes. Pour se défendre de ces commentaires, et notamment d’avoir écrit « je t’aime » à une des étudiantes, Henri a assuré devant la commission être parfois « trahi » par sa maîtrise de la langue française. Ses pairs l’ont a contrario considérée « suffisamment bonne pour qu’il comprenne le sens des termes qu’il emploie ».

Le responsable scientifique n’a pas davantage convaincu lorsqu’il a tenté d’expliquer pourquoi il avait apporté un sex-toy au laboratoire, dans le bureau d’une des jeunes chercheuses. Il assurait avoir récupéré une sacoche dans une poubelle et l’avoir déposée là sans avoir connaissance de son contenu. Une version « invraisemblable » selon ses pairs, qui considèrent que l’exposition non consentie de l’étudiante à la vue d’objets en forme de sexe masculin présente un caractère « humiliant ». La décision mentionne aussi les multiples invitations du professeur à venir chez lui, y compris les soirs et jours de congé, qui participe d’une « proximité brouillant la frontière entre relations professionnelles et personnelles ». Le texte met en revanche de côté les accusations de contacts physiques, « faute de preuves suffisantes ». « C’est très difficile de lire que certains événements traumatisants vécus ne sont pas retenus, confie une des plaignantes. C’est toujours la même histoire, les victimes de violences sexistes et sexuelles ne sont pas crues lorsqu’il s’agit de parole contre parole. »

En outre, la formation de jugement fait part de son étonnement vis-à-vis de « la saisine tardive de la section disciplinaire alors que le signalement des trois plaignantes date de mai 2022 ». En effet, après avoir alerté la référente égalité du laboratoire et mobilisé la cellule d’écoute Alex – un dispositif mis en place par l’Université Clermont Auvergne pour lutter contre les violences sexuelles -, les plaignantes se sont vues rapidement convoquer par la direction de l’école d’ingénieurs. Mais, après une première enquête administrative concluant seulement à un « comportement inapproprié » du chercheur, Sophie Commereuc, à la tête de l’établissement, avait décidé d’en rester là sur le plan disciplinaire. Des mois durant, les plaignantes ont donc eu l’impression de « ne pas être prises au sérieux ».

« La recherche académique doit se réveiller »

Il aura fallu la mobilisation des élus étudiants, des représentants du personnel et de membres du conseil d’administration de l’Université Clermont Auvergne – tous ont, notamment cosigné un courrier adressé au recteur de la région et à la ministre de l’enseignement supérieur pour signaler des « dysfonctionnements graves » dans le traitement de cette alerte - pour que la direction de l’institut saisisse finalement la section disciplinaire. Le dossier a ensuite fait l’objet d’un dépaysement devant la commission de l’université de Saint-Etienne afin d’éviter les conflits d’intérêts. Entre-temps, l’université Clermont Auvergne, dont fait partie Clermont Auvergne INP, a annoncé se doter d’une nouvelle procédure de signalement des violences sexistes et sexuelles, admettant des « tâtonnements » dans le traitement de ces affaires dans le passé.

« On aurait évidemment souhaité des sanctions plus lourdes en regard de la situation de harcèlement sexuel (reconnue par la section disciplinaire, ndlr), mais cette décision est en soi une victoire en raison des obstacles institutionnels auxquels les victimes ont été confrontées, commente Camille, du Collectif de lutte contre le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur (Clasches), une association qui a accompagné aux jeunes femmes au fil de leurs démarches. C’est aussi la reconnaissance que leur ténacité, malgré ces obstacles, a fini par payer. »

« Va-t-il y avoir des investigations sur la gestion de notre affaire ou un contrôle de la gestion des futures affaires de discriminations et VSS ? », questionne de son côté une des plaignantes, qui appelle à effectuer « de gros changements au sein des institutions ». Avant de conclure : « La recherche académique doit se réveiller, investir et agir réellement afin de traiter les nombreuses injustices (exploitation, discrimination, harcèlement, VSS…) vécues par les doctorants/postdocs dans le milieu de la recherche, et d’autant plus par les femmes. »

Contactée, la direction de Clermont Auvergne INP n’a pas donné suite. L’avocate du maître de conférences, Me Julie Rigault, n’a pas souhaité faire de commentaires. Le chercheur est en droit de faire appel de cette décision, bien que la sanction ait un caractère exécutoire. Sur le plan pénal, l’instruction est toujours en cours.

Article modifié le 8 avril : ajout de la citation du Clasches