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Continuer la lectureChez Eiffage, une jeune femme harcelée et licenciée à cause de sa grossesse
Une ingénieure d’affaires s’est retrouvée sur le carreau quelques semaines après son retour de congé maternité. Elle a obtenu gain de cause au tribunal.
« Attirer, fidéliser et faire évoluer les femmes » dans le monde du BTP. Telle était l’ambition affichée par les DRH d’un secteur du bâtiment connu pour être très masculin, le 25 octobre dernier. Réunis pour un forum professionnel, une poignée d’entre eux ont présenté leur guide des bonnes pratiques ...
« C’est assez rare d’obtenir les deux condamnations dans la même affaire », note Me Avi Bitton, l’avocate de la plaignante. Il y voit un « cas stéréotypique » : « Avant la grossesse tout va bien, elle est bien notée, augmentée et promue. Puis quand elle revient de congé maternité, sa carrière est freinée et elle finit par être licenciée. » Sarah (1) retrace en effet auprès de L’Informé son ascension rapide au sein de la boîte, où elle est arrivée en 2013. « En quatre ans, je suis passée de simple stagiaire à ingénieur d’affaires », résume l’ex-cadre, chargée à l’époque d’organiser et piloter les chantiers. Aujourd’hui âgée de 36 ans, elle ne se souvient d’aucune remarque, si ce n’est élogieuse, sur son travail. Lorsqu’elle annonce sa grossesse, son responsable se montre par contre « un peu gêné ». Certes, bon nombre de ses collègues masculins sont devenus pères de famille par le passé, mais en prenant très peu de congés.
En novembre 2017, Sarah reprend le travail après sept mois d’absence. Dès son arrivée, la jeune mère ressent que l’ambiance a changé. « Avant ma grossesse, mon directeur d’agence me faisait la bise le matin. À mon retour, il m’a serré la main du bout des doigts », se souvient-elle. Signe avant-coureur de la mise à l’écart et du management abusif - établis par la cour d’appel - que la jeune femme a subi. « Dépossédée » de ses dossiers, la trentenaire doit désormais travailler en binôme avec la collègue recrutée pour la remplacer. « Elle prenait des décisions sur des affaires à ma charge, sans m’en informer et j’étais ensuite la seule à devoir rendre des comptes, rapporte Sarah. Je n’étais plus dans les boucles et quand je posais des questions, on m’accusait de ne pas être autonome. » Son chef ne lui propose de faire un point sur ses dossiers que deux semaines après sa reprise. Une réunion en fin de journée, à laquelle la jeune femme est conviée seulement quelques heures plus tôt et indique ne pas pouvoir se rendre. Ce qui lui vaut des remerciements ironiques de son chef pour le temps perdu.
Sarah, obligée à l’époque d’aller tirer son lait dans sa voiture, dit avoir essuyé d’autres remarques de la part de son supérieur. « Il m’a dit que j’avais changé, que je n’étais plus la même. Il partait du principe que je n’avais plus les mêmes disponibilités ni les mêmes priorités, que je ne pouvais plus travailler comme avant parce que j’étais devenue mère. On essayait de me faire comprendre que j’avais fait d’autres choix et que c’était la conséquence de ces choix », se souvient l’ex-salariée. « Elle n’était plus corvéable à merci et ça n’a pas plu », estime Xavier Compère, le délégué CGT qui l’a accompagnée lors de son départ d’Eiffage. Tous deux dépeignent un métier à la charge de travail titanesque, où l’on se réveille à 6 heures du matin et où l’on travaille parfois tard le soir, même le week-end. Où l’on vit au rythme des chantiers et « où partir à 17 heures revient presque à prendre sa demi-journée », assure Sarah. Dans la procédure, la jeune femme a fait valoir qu’elle travaillait parfois 50 heures à 70 heures par semaine, voire pendant ses congés. Eiffage Énergie Systèmes - Ile de France a été condamné à lui compenser ces heures supplémentaires.
La société devra aussi indemniser son ex-salariée pour manquement à son obligation de sécurité. La jeune femme avait en effet alerté sa hiérarchie sur les pressions qu’elle subissait depuis son retour de congé maternité. « Personne n’a réagi. J’ai senti que ce n’était qu’une question de temps avant qu’on me licencie », se remémore la trentenaire. Elle finit par l’être le 12 février 2018, soit quelques jours seulement après la fin de sa période de protection. « Pendant les dix semaines qui suivent le retour du congé maternité, l’employeur ne peut pas licencier la salariée sauf faute grave », explique Me Avi Bitton, son avocat. Passé ce délai, Eiffage a soulevé une insuffisance professionnelle, en accusant sa salariée d’un suivi lacunaire de ses dossiers, des erreurs et des imprécisions ou de ne pas prendre en compte les remarques de ses supérieurs.
La cour d’appel a prononcé la nullité de ce licenciement qu’elle juge abusif. « Ces faits pris dans leur ensemble laissent supposer des agissements discriminatoires en raison de la situation de famille de [la plaignante] », note l’instance. En tout, la branche d’Eiffage doit lui verser plus de 43 000 euros de dommages et intérêts ou indemnités, et presque 12 500 à Pôle emploi pour rembourser les indemnités de chômage versées à la jeune femme. Sarah s’était en effet retrouvée sans emploi pendant plusieurs mois, avec un bébé à charge. Aujourd’hui, elle travaille à nouveau, loin du monde de la construction. « Je voulais un deuxième enfant, mais j’y ai renoncé. J’ai mis plusieurs années à retrouver un poste à la hauteur de mes compétences et je ne veux pas prendre le risque de revivre ce qu’il s’est passé à Eiffage », confie-t-elle.
« Cette affaire démontre que la discrimination des femmes après une grossesse est encore répandue dans les grandes entreprises, estime Me Avi Bitton. Qu’un groupe aussi organisé et développé qu’Eiffage n’ait pas détecté cette discrimination est difficile à concevoir. On peut donc se demander s’il s’agit d’une faute de management isolé ou une politique délibérée du groupe. » Si Eiffage s’est refusé à tout commentaire sur cette décision de justice et sur un éventuel pourvoi en cassation, le géant du BTP tient à indiquer qu’il est « pleinement investi, à travers sa politique RH, en matière d’égalité des chances et de non-discrimination » et que « cette politique est déclinée au travers de nombreuses actions, telles que des formations spécifiques, des actions de sensibilisation ». Le fleuron tricolore, fort de 73 500 collaborateurs à travers le monde, dit encore qu’il « s’attache à garantir à l’ensemble de ses salariés la possibilité d’évoluer au sein du groupe ». Sur le dernier Index d’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, que les entreprises sont tenues de publier, on lit pourtant qu’Eiffage Énergie Systèmes - Ile de France ne compte plus aucune femme parmi ses cadres dirigeants.
Actualisation du jeudi 1er décembre, 17h30 :
Après la publication de cet article, la jeune recrue qui a remplacée Sarah, au cours de son congé maternité puis après son licenciement, nous a livré un témoignage similaire. Elle dit avoir subi le même traitement que sa prédécesseure, une fois enceinte. « À partir du moment où j’ai annoncé ma grossesse, j’ai vécu une descente aux enfers, raconte l’ex-salariée, qui a elle aussi quitté l’entreprise. On a tout fait pour que je parte ». Elle évoque une « pression morale en permanence », des « mails à répétition pour tout et n’importe quoi », mais aussi des remarques déplacées de sa hiérarchie. « Le directeur de l’agence m’a convoqué à plusieurs reprises pour me dire des horreurs. Il me disait que j’étais le fruit pourri, une mauvaise herbe, que je mettais la mauvaise ambiance et que tout le monde me détestait ici », dit l’ancienne collaboratrice. « À bout », la trentenaire finit par demander à sa gynécologue de la mettre en arrêt fin octobre 2019.
Selon la jeune femme, tout se passait pourtant bien jusqu’à ce qu’elle fasse part de sa grossesse ; elle assure même avoir bénéficié d’une « belle augmentation » peu de temps avant son annonce. L’histoire de Sarah lui avait néanmoins mis, à l’époque, la puce à l’oreille. « Quand j’ai été recrutée chez Eiffage, on m’avait dit que c’était pour un nouveau poste, je ne savais pas que c’était celui d’une femme en congé maternité. Puis j’ai compris qu’ils comptaient la remplacer, se souvient-elle. À son retour, j’ai proposé à la direction de me placer ailleurs, mais on m’a dit de rester à ce poste ». Selon la jeune femme, le même préjugé a guidé leurs deux départs : « Mon responsable de l’époque m’a dit, à l’oral : « Tu as déjà vu une responsable d’activités avec des enfants ? » Contrairement à sa collègue, elle n’a pas entamé de démarche judiciaire et a signé une rupture conventionnelle au cours de son congé maternité. « J’ai préféré couper court et partir, je n’avais pas la force morale d’aller plus loin », explique-t-elle. À nouveau sollicité, le groupe Eiffage n’a pas répondu.
(1) Le prénom a été modifié à la demande de l’ex-salariée