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Énergie - Environnement

Les petits arrangements entre amis du management d’EDF Solutions solaires. Partie 1

La proximité entre la direction de la filiale solaire d’EDF et certains de ses sous-traitants a conduit à des dérives, à l’origine d’une enquête interne et de l’éviction de son patron. Dans un dossier en plusieurs volets, l’Informé vous révèle les dessous de l’affaire.

Bureaux d'EDF ENR à Limonest (Rhône)
Bureaux d'EDF ENR à Limonest (Rhône) Alamy / Alamy/ABACA

Le coup de balai se poursuit chez EDF Solutions solaires*. Une enquête interne sur des soupçons de malversations, lancée par le groupe EDF il y a plusieurs mois à la suite d’alertes éthiques et révélée par l’Informé, n’en finit pas de provoquer des soubresauts dans cette filiale dédiée aux installations photovoltaïques. Après avoir mis un terme, en décembre, au contrat de son président Benjamin Declas, l’énergéticien poursuit son grand ménage. Selon nos informations, le directeur commercial chargé du marché des particuliers, Jean-Christophe Tailly, s’est vu signifier son départ début janvier. L’entreprise a également pris ses distances avec l’un des consultants, mandaté pour accompagner les équipes sur le développement des pompes à chaleur, Raphaël Mignon.

L’Informé s’est penché sur l’entrelacs des relations entre le management de cette filiale - logée au sein de la direction commerce, services et territoires du groupe - et certains de ses fournisseurs. Au cœur des dysfonctionnements remontés par des collaborateurs et des directeurs de l’entreprise que nous avons interrogés : le recours privilégié à des sous-traitants, en dehors des règles de marché, et la pression interne subie par les salariés pour les favoriser. Notre enquête pointe également d’étranges participations capitalistiques croisées entre le top management de l’entreprise et ses fournisseurs, susceptibles d’étayer des soupçons d’enrichissement personnel. Un système qui s’est déployé dans les installations photovoltaïques mais aussi dans les pompes à chaleur, ainsi que le détaillera le deuxième volet de notre dossier.

Notre dossier complet sur l’affaire EDF Solutions Solaires
Pourquoi le patron d’EDF Solutions solaires est subitement écarté
Les petits arrangements entre amis du management d’EDF Solutions solaires
Affaire EDF Solutions solaires : dans la jungle des relations avec les fournisseurs
Omerta, insultes… le management délétère d’EDF Solutions solaires

Ascension

Côté solaire, deux entreprises ont particulièrement profité des largesses du groupe : la Société alpine de réseaux et d’électricité (SARE) et la Société aquitaine de tableaux électriques (SATE), dont le développement doit beaucoup à EDF Solutions solaires et à son management. En moins de dix ans, elles vont en devenir des partenaires incontournables. Et faire de leur actionnaire principal, Julien Bague - un ancien directeur de la filiale d’EDF, très proche de l’ex PDG Benjamin Declas - un patron de PME très successful.

Commençons par la bonne fortune de la SARE. Cette petite société familiale, basée à Château-Arnoux-Saint-Auban (Alpes-de-Haute-Provence), spécialisée au départ dans l’installation de lignes à haute tension, est créée en 1993 par Patrice Bague. Elle est reprise par son fils Julien, dans les années 2000, et fournit alors des prestations à la société Photon Power Technologies. Cette dernière a été lancée par le ponte du solaire Roland Barthez, un proche de Pâris Mouratoglou, l’éminente figure du secteur des renouvelables, qui cédera en 2011 une partie de ses actifs à EDF - pour plus de 700 millions d’euros - avec lesquels l’énergéticien construira ce qui deviendra son navire amiral des énergies vertes, EDF Renouvelables.

En 2008, Photon Power Technologies rachète la SARE. La reprise de Photon par le groupe EDF en 2010 permet à la SARE de suivre son sillage. Dans le giron du groupe public, la société se développe alors en tant qu’installateur de systèmes photovoltaïques. Julien Bague y commence alors son ascension à mesure que l’activité se déploie. Et lorsque EDF ENR (l’ancien nom d’EDF Solutions solaires) crée en 2013 une direction dédiée à l’électricité tertiaire et industrielle (ETI), c’est à lui qu’elle en confie la responsabilité.

Changement radical de stratégie

De fait, le business photovoltaïque s’est singulièrement accru chez l’énergéticien avec l’intégration de Photon. La société de Roland Barthez a en effet fusionné des agences commerciales locales et des établissements spécialisés dans le câblage et les installations électriques pour l’industrie et le tertiaire (comme Librelec ou ESE). La création de cette nouvelle direction est justifiée par EDF ENR auprès des salariés pour son potentiel « viable et rentable », qu’il convient de « développer au maximum ». À ce titre, Julien Bague sera « présent aux comités de direction élargis » et aura « toute latitude » pour « présider cette activité au même titre qu’il le fait avec la SARE, dont l’activité est identique ». En 2014, EDF ENR le nomme également directeur régional de trois agences (Aix, Toulouse et Montpellier).

Surprise totale, donc, en 2016, quand Benjamin Declas, PDG d’EDF ENR depuis 2012, change radicalement de stratégie et décide de revendre la SARE. Le groupe ne va pas loin pour chercher le repreneur : il la cède en septembre à… son ancien propriétaire, Julien Bague. Et c’est à lui aussi que l’énergéticien revend, le mois suivant et pour la modique somme d’un euro, l’un des établissements de production de tableaux électriques de Saint-Paul-lès-Dax (Landes), issu de l’entreprise de Roland Barthez. Le site landais prend alors le nom de SATE.

L’opération va s’avérer très lucrative pour Julien Bague, désormais actionnaire à 100 % des deux sociétés. Car la SARE et la SATE vont bénéficier à plein de « l’effet EDF ». La première qui s’occupe d’installer les panneaux photovoltaïques a déjà largement prospéré pendant ses six ans au sein du groupe. Son chiffre d’affaires est passé de moins de 1 million d’euros en 2009, à 5 millions d’euros en 2015. Après 2016, l’activité reste forte (oscillant entre 3,3 millions d’euros et 4, 4 millions d’euros), avec des exercices toujours bénéficiaires à l’exception de 2021. La seconde, qui fabrique les coffrets électriques, va quant à elle connaître à compter de 2016 une croissance à faire pâlir les licornes de la tech. Entre 2017 et 2022, le fabricant landais démultiplie par cinq son activité et par 22 son résultat ! Son chiffre d’affaires grimpe à 15 millions d’euros en 2022 (contre 2,7 millions d’euros en 2017) pour un Ebitda de 4,5 millions d’euros en 2022. La SATE affiche également une trésorerie solide de près de 5 millions d’euros.

Secret de polichinelle

Certes, le marché du solaire est de plus en plus porteur : à partir de 2016, « le photovoltaïque décolle avec le boom de l’autoconsommation électrique chez les particuliers, relève un ancien directeur. C’est donc très étonnant qu’EDF ENR, qui pendant plusieurs années a soutenu l’activité, ait fait le choix de se séparer de ces équipements électriques… » À l’époque, les partenaires sociaux se fendent d’ailleurs d’un communiqué regrettant le manque de cohérence de la stratégie. Et pointent aussi l’absence de transparence autour des deux cessions : « Comment pouvons-nous nous positionner de manière pertinente alors que l’entreprise refuse de nous informer sur le montant et les détails (...) », interrogent les élus, qui donneront un avis défavorable aux deux opérations.

Julien Bague peut d’autant plus se frotter les mains, que le top management d’EDF ENR pousse toujours plus fermement les équipes de terrain à s’approvisionner et à travailler avec ces deux fournisseurs. La pression est telle que les services chargés des installations chez les clients - conducteurs de travaux et chargés d’affaires en tête - finissent par s’en émouvoir auprès de leur hiérarchie. « Le recours aux produits et aux prestations de la Sare était plus que recommandé par les directeurs d’agences en région, se souvient un ancien collaborateur. Et il était bien difficile pour les salariés de ne pas s’y soumettre. » Le sous-traitant prend ses aises et se voit attribuer des chantiers, au nez et à la barbe d’autres sous-traitants pourtant retenus. « Et ce, même si les concurrents présentaient des offres plus intéressantes », atteste un ex-salarié. Le sujet remonte en interne en 2019, obligeant la direction à sortir de l’ambiguïté. Le contrat avec la SARE, qui prévoit « un engagement de charge annuelle » ne doit pas être « un chèque en blanc » et le prestataireest censée « s’aligner » s’il n’est pas le mieux disant, reconnait le top management. Une mise au point avec Julien Bague est même promise. Mais rien ne change.

Même chose pour les coffrets électriques de la SATE, devenue le fournisseur quasi exclusif pour tout le marché des particuliers d’EDF ENR. Aux achats et au contrôle de gestion, des tentatives se font jour pour « remettre de la conformité et des règles dans les processus d’achat, pour consulter et sélectionner des fournisseurs concurrents, techniquement meilleurs, plus innovants et moins chers comme ABB ou Schneider », se souvient un ex-collaborateur parti en désaccord avec les méthodes. En vain. Les propositions sont le plus souvent balayées par la direction elle-même et les collaborateurs trop sourcilleux poussés vers la sortie. « C’était un secret de polichinelle, tout le monde savait qu’au bout, Benjamin Declas imposerait que la SATE emporte le marché », déplore une source interne.

Étroite proximité

Malgré ces grincements de dents dans les rangs, la proximité entre le PDG d’EDF ENR Benjamin Declas et le patron de la Holding Bague, qui ont partagé le même mentor, Roland Barthez, et grimpé ensemble les marches ensemble au sein d’EDF ENR, ne faiblit pas. En février 2021, la société personnelle de Benjamin Declas, SB Développement - créée en 2012 aux côtés de Pâris Mouratoglou - prend ainsi des parts au sein d’une société civile immobilière, la SCI Just, détenue par… Julien Bague. La structure ne dispose à ce moment d’aucun bien immobilier, mais la situation évolue trois mois plus tard. En juin, elle fait l’acquisition d’un terrain de 4 600 m2 pour 391 000 euros à Saint-Vincent-de-Paul, sur lequel vont être construits… les nouveaux locaux de la SATE ! Voilà donc le patron d’EDF ENR en partie détenteur, à titre personnel, des murs de l’un de ses principaux fournisseurs.

Si les profits de la SARE et de la SATE ne sont pas exclusivement liés à EDF ENR - les deux entreprises travaillant pour d’autres clients comme Enedis pour la première ou Météo France pour la seconde -, le socle d’activité amené par l’énergéticien va cependant asseoir solidement la prospérité de Julien Bague. Fin 2022, la Holding Bague, actionnaire majoritaire des deux entités, affiche ainsi un bénéfice de 744 000 euros pour un chiffre d’affaires de 567 000 euros.

La société dispose d’une trésorerie de 524 000 euros et de capitaux propres à hauteur de 2,95 millions d’euros, contre 670 000 euros en 2016. La SATE, par exemple, est devenue un très bel actif. Selon un rapport des commissaires aux apports mandatés en 2023 à l’occasion de l’ouverture du capital, la totalité des titres de SATE est valorisée environ 20 millions d’euros. Soit, au bas mot, l’équivalent d’un patrimoine de 14 millions d’euros pour Julien Bague qui en détient alors environ 70 %…

Contacté, le groupe n’a pas souhaité faire de commentaires. Benjamin Declas et Jean-Christophe Tailly n’ont pas répondu à nos sollicitations.

* EDF ENR a changé d’appellation à l’automne dernier pour devenir EDF Solutions solaires. Entre 2019 et 2024, l’entreprise s’appelait EDF ENR Solaire.

Droit de réponse de Jean-Christophe Tailly
Monsieur Jean-Christophe TAILLY dément fermement les allégations mensongères formulées à son encontre au travers de l’article du journal l’Informé : « Les petits arrangements entre amis du management d’EDF Solutions solaires ».

L’article laisse entendre, de par sa rédaction, un licenciement le concernant en lien avec celui du président, qui s’apparenterait à un ménage au sein de la société sur fond prétendu de participations capitalistiques croisées entre le top management de l’entreprise et ses fournisseurs, susceptibles d’étayer des soupçons d’enrichissement personnel, de manque de transparence autour de la cession de deux sociétés, la SARE et la SATE, qui auraient par ailleurs été prétendument favorisées en qualité de fournisseurs, avec une prétendue pression sur les équipes.

L’article, qui mentionne Monsieur TAILLY, parle sur ces points du « top management » de l’entreprise, sa rédaction pouvant induire qu’il y serait inclus.

Monsieur TAILLY n’a jamais détenu aucune participation dans le capital d’aucun fournisseur ni de quelque autre société en lien avec son activité professionnelle et la société, et n’a jamais perçu d’autre rémunération que son salaire et les primes y étant attachées.

Son licenciement, dont il conteste le bien-fondé, ne repose au demeurant pas sur de telles accusations.

Monsieur TAILLY n’a aucun lien avec les entreprises de Julien Bague dont il ne connait pas les détails du partenariat, et n’a jamais mis aucune pression sur quiconque et a toujours entretenu de très bons rapports avec la plupart des personnes avec lesquelles il a été amené à travailler.

Monsieur TAILLY, ainsi que sa famille sur laquelle un tel article n’est pas sans répercussions, sont profondément choqués par sa teneur attentatoire à son honneur et à sa considération.