L'abonnement à l'Informé est à usage individuel
Un autre appareil utilise actuellement votre compte
Continuer la lectureTransparence et conflits d’intérêt : l’encombrante fratrie de Bruno Le Maire
Generali, Lazard… Les frères du numéro un de Bercy évoluent tous dans le milieu de la finance. Mais celui-ci ne s’est pas déporté des sujets sensibles à la différence d’autres ministres.
Bruno Le Maire fait-il preuve d’assez de transparence ? Pour éviter tout risque de conflits d’intérêt, certains de ses collègues au gouvernement ne traitent plus d’affaires impliquant de près ou de loin un membre de leur famille. Ainsi, Jean-Noël Barrot, en charge de la Transition numérique, est écar...
Chez les Le Maire, il y a d’abord Tanguy. Entré chez l’assureur Generali en 2007, il y occupe aujourd’hui un poste à responsabilité : membre du comité exécutif France, il est chargé du marché des particuliers, ainsi que du marketing et du numérique. La réforme de la loi Lagarde de 2010 portant sur l’assurance des prêts immobiliers pourrait, à ce titre, être perçue comme conflictuelle. Depuis deux ans, l’administration fiscale et Bruno Le Maire ont passé aux cribles les pratiques commerciales des banques sur ce segment de marché, évalué à près de 9 milliards d’euros. A la clef : l’entrée en vigueur de la loi Lemoine, adoptée le 17 février 2022 par l’Assemblée nationale, qui a offert à tous les particuliers détenteurs de prêts immobiliers la capacité de changer d’assurance emprunteur à tout moment. Une défaite pour le lobby bancaire, mais une victoire pour les assureurs comme Generali, troisième plus importante compagnie d’assurance au monde derrière Allianz et Axa.
Olivier, Eric, Hugues…
Présentons ensuite Olivier. Lui évolue dans le milieu de la banque d’affaires, plus particulièrement dans le conseil en fusions-acquisitions. Cet ancien de l’EDHEC Business School a rejoint Lazard en septembre dernier pour faire partie de l’équipe spécialisée dans les opérations de taille moyenne. Dans sa précédente maison, Oddo, il a par exemple assisté Sodexo dans la cession du Lido à Accor, en début d’année. Mais Oddo n’a pas le degré d’affinité que Lazard peut avoir avec l’exécutif. Il y a dix ans, une polémique avait éclaté sur un mandat donné à Lazard par Bercy, pour la création de Bpifrance. Arnaud Montebourg, alors ministre du Redressement productif, avait été pointé du doigt, en raison de sa relation avec la journaliste Audrey Pulvar, qui travaillait aux Inrocks - un magazine appartenant à Mathieu Pigasse… alors patron du bureau français de Lazard. L’information avait été formellement démentie par le ministre, Bercy précisant que Pierre Moscovici, alors ministre de l’Economie, avait été chargé du sujet. Régulièrement, la banque maintenant implantée au 175, boulevard Haussmann épaule aussi des entités publiques dans leurs opérations de privatisation ou de fusions-acquisitions. Ce fut notamment le cas lors de la privatisation de la FDJ en 2019, où l’Etat était conseillé par Lazard. Actuellement, l’établissement dirigé par Jean-Louis Girodolle travaillerait avec sa consoeur Barber Hauler aux côtés d’EDF, pour réfléchir à l’avenir capitalistique de RTE (toujours détenu à hauteur de 51 % par l’énergéticien tricolore), a appris L’Informé. Une information qu’aucune des parties n’a souhaité commenter.
Restent encore deux frères financiers. Eric, qui fait partie de l’équipe dirigeante d’Hugau Finance : cette société de gestion investit dans des placements monétaires ainsi que dans les marchés obligataires et actions. Et Hugues : lui a créé sa propre structure de conseil en investissement, dont la mission est de cibler des « actifs français faiblement valorisés à tort » dixit son site Internet, qu’ils soient cotés en Bourse ou non. Bruno Le Maire a également une sœur, Sibylle. Elle est directrice du développement du groupe de presse et d’édition Bayard, une activité qui peut être perçue comme moins problématique.
Des obligations assez limitées
Pour rappel, un régime des déports existe pour éviter aux ministres bien des situations de conflits d’intérêt. Il permet à ces derniers de ne pas délibérer sur des dossiers pour lesquels ils pourraient être influencés par leurs liens directs ou indirects avec certaines entités. Un décret attribue au Premier ministre la capacité de décider à leur place, durant toute la durée de leurs fonctions. Un registre de prévention des conflits d’intérêt recense ainsi en ligne quels sont les membres du gouvernement tenus d’obéir à la règle, et dans quelles situations. Les uns se mettent ainsi en retrait parce que le conflit d’intérêt serait de nature personnelle. Comme par exemple Eric Dupond-Moretti, dans des dossiers en lien avec des affaires qu’il a suivies en tant qu’avocat. D’autres s’abstiennent en raison des activités de leur conjoint. C’est le cas de Stanislas Guerini, le ministre de la fonction publique, qui ne peut prendre part à des décisions impliquant Alphabet, sa femme travaillant comme ingénieure responsable de la stratégie et des opérations chez Google France. Ou bien encore d’Olivier Dussopt, le ministre du travail, du plein emploi et de l’insertion, qui a préféré prendre ses distances avec l’agence de communication Taddeo, dans laquelle officie son conjoint.
Ces précautions en matière de prévention des conflits d’intérêt découlent directement de la loi du 11 octobre 2013 relative à la transparence de la vie publique. Ce texte a institué la HATVP, mais aussi les déclarations d’intérêts des élus et ministres (ainsi que leur déclaration de patrimoine). « Dans la déclaration, il est précisé que tout responsable veille à prévenir toute situation de conflit d’intérêt, rappelle Jean-François Kerleo, professeur agrégé de droit public à l’Université d’Aix-Marseille, et vice-président de l’Observatoire de l’éthique publique, un think tank qui rassemble des acteurs publics et des chercheurs. Un ministre qui peut se trouver dans d’autres situations de conflits d’intérêts est donc invité à le dire, même si la loi ne l’oblige à le faire que lorsqu’ils résultent de liens personnels ou entretenus par son conjoint. »
Aucun décret n’a été adopté pour prévoir le déport de Bruno Le Maire sur les sujets qui pourraient interférer avec les activités de ses frères et de sa sœur. Interrogé par nos soins, le cabinet du ministre met en avant « l’éthique personnelle » du locataire de Bercy, qui se tiendrait, spontanément, à distance de ces dossiers. Également contacté sur une éventuelle harmonisation des pratiques en matière de prévention des conflits d’intérêts, Matignon n’a pas répondu.