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Continuer la lectureRéseaux, management… les dessous de l’an 1 de Thierry Cotillard à la tête des Mousquetaires (Intermarché)
Le commerçant va solder sa première année à la tête du groupement par un deal d’envergure avec la reprise de nombreux magasins Casino. L’Informé s’est penché sur le fonctionnement de ce dirigeant.
Il est 4 heures du matin, ce lundi 18 décembre, quand Thierry Cotillard apprend la nouvelle. C’est lui qui emporte le morceau convoité par tout le gratin de la grande distribution : son groupe, les Mousquetaires (Intermarché), associé à Auchan, a été choisi par Casino pour reprendre les 313 supermarc...
Comme tout au long de cette année, finalement. Nommé en janvier 2023 à la présidence de la Société les Mousquetaires (SLM), Thierry Cotillard a pris les rênes d’un groupement fragilisé, miné par des querelles intestines. Certes, le natif de Saint-Brieuc connaît ses arcanes par cœur pour avoir déjà dirigé la chaîne Intermarché de 2015 à 2020. Mais la maison mère est encore plus complexe à piloter : avec ses autres enseignes (Netto, Bricorama, Roady, Bricomarché, Rapid Pare-Brise), son chiffre d’affaires (hors carburant) de 36 milliards d’euros en 2022 et ses 3 000 chefs d’entreprises indépendants, propriétaires de leurs points de vente. Un petit empire qui peut vite s’enflammer. Près de 12 mois plus tard, force est de constater que le chef d’équipe a remis les choses d’équerre. Dès le premier semestre, il s’est emparé de 120 premiers magasins mis en vente par Casino. « C’était déjà un coup remarquable, un Blitzkrieg que personne n’avait vu venir » confie un observateur du secteur. Sur l’année, Intermarché a ensuite affiché des performances commerciales solides, bien qu’un peu moins brillantes que son concurrent Leclerc, avec un gain de part de marché de 0,3 %. Et les conflits semblent apaisés. De quoi vouloir en savoir plus sur la méthode Cotillard.
Fin politique, le patron a d’abord su ménager les susceptibilités de ses prédécesseurs. « Certains pensaient que ma première action serait de retourner la table mais je crois n’avoir remercié aucun adhérent, précise-t-il. Il n’y a pas eu de chasse aux sorcières ! » Pour plus d’efficacité - et de contrôle de la gouvernance -, le boss a créé un bureau de la SLM resserré, de quatre membres au total (dont lui) et a pris soin d’y intégrer des figures reconnues, comme Christophe Bantquin et Lionel Peluhet. Malin dans une entreprise où le président est élu - et maintenu - par les associés.
Chez les « permanents » en revanche, ces salariés en charge de dossiers globaux, les départs se sont multipliés. Le DRH Jérôme Ceccaldi a quitté les Mousquetaires ces derniers mois, tout comme Christophe Leray (patron de la Stime, la branche informatique), Fréderic Senan (directeur de la transformation), le directeur de la communication Dominique Crepy étant lui remplacé par Sylvain Bruno, venu d’Orange. Certains sont partis d’eux-mêmes prendre de nouvelles orientations professionnelles, selon l’expression consacrée, d’autres ont été poussés vers la sortie. Suite à une refonte de l’organigramme qui ne lui laissait plus beaucoup de missions, l’ex-secrétaire général Gery Porcheron a lui aussi rendu son tablier fin novembre.
Sans surprise, le nouveau président a placé des hommes à lui à des postes clés. Une fonction de directeur exécutif groupe, en charge de l’opérationnel, a été créée et confiée à Ali Khosrovi. Cet ancien patron d’Auchan France a longtemps dirigé l’hypermarché de l’enseigne nordiste d’Issy-les-Moulineaux… tout proche des supermarchés de Thierry Cotillard, installé dans les Hauts-de-Seine. Les deux hommes se connaissent de longue date, et s’apprécient : le chef des Mousquetaires avait plusieurs fois tenté de le débaucher. À la direction juridique - une fonction clé pour valider les deals, les prises de participations, ou encore les cessions de magasin -, Cotillard a nommé un associé avec qui le courant passe bien : Vincent Brossard, qui l’a un temps remplacé à la direction de l’offre, puis à la tête d’Intermarché. « La cartographie de Thierry est à l’image d’un parti politique, avec des personnes qui lui sont redevables à un moment ou à un autre, tacle, grinçant, un connaisseur des arcanes des Mousquetaires. Il n’est en confiance qu’avec ceux qui le suivent aveuglément. » Des fidèles étaient toutefois en poste avant même qu’il ne prenne les commandes. Il peut ainsi compter sur Olivia Soudais, en charge de l’Union des Mousquetaires (sorte de super DRH maison, qui entre autres supervise le recrutement et le suivi des adhérents) et son mari Jean-François Soudais, vice-président d’Intermarché. « Thierry n’a pas tant verrouillé les postes clés que ça, tempère un dirigeant qui le connaît bien. Il est ouvert : les gens peuvent s’exprimer devant lui… même s’il sait aussi trancher. »
De fait, depuis son arrivée aux manettes, le patron consulte mais veut que les choses bougent. Et vite ! Du haut de ses 49 ans, il le reconnaît lui-même, il a comme gros défaut d’être assez impatient. « Thierry est clair, cash, avec une vision stratégique nette mais il a une idée à la seconde, vous l’envoie tout de suite, et s’attend à avoir un retour dans les 3 minutes, souffle un ancien collaborateur. Il est très exigeant au quotidien. » Quitte à bousculer des troupes. « Il veut que l’ensemble des points de vente soient performants et s’approvisionnent au maximum auprès de la centrale d’achats, mais tout le monde n’est pas au niveau, soupire un chef d’entreprise qui le côtoie. Et c’est la même chose sur le pôle industriel (les Mousquetaires détiennent 56 usines NDLR) : il exige que l’outil industriel soit aussi compétitif que la concurrence, mais certains ont du mal à accepter ce changement de paradigme. »
De retour tous les samedis dans ses supermarchés, le dirigeant garde une certaine connexion au terrain, indispensable pour se faire entendre dans un groupement d’indépendants. Il sait les efforts demandés aux adhérents pour maîtriser les coûts et tenir des prix discount. Il sait aussi que le siège doit montrer l’exemple au risque de voir monter l’agacement. « Quand je suis arrivé à la tête de la SLM, j’ai constaté que nous avions abusé de l’apport de conseils extérieurs sur différents projets, critique le patron. C’était coûteux, et l’expertise sur des sujets commerce, ce ne sont pas les grands cabinets qui vont nous la donner. Ce sont les adhérents… » Des coupes sont en cours.
Mais n’allez toutefois pas imaginer Cotillard en épicier de la vieille école, allergique aux experts extérieurs. Côté juridique, il s’appuie sur le cabinet Coulon & associés, dont la collaboration avec les Mousquetaires est ancienne. Depuis 2017, il fait aussi appel à Mathieu Laine, fondateur du cabinet de conseil en stratégie Altermind, devenu un ami… dithyrambique. « Thierry est un entrepreneur dans l’âme qui connaît tout de son métier. C’est aussi un gros bosseur, un meneur, et un passionné, lance l’essayiste. Il est aussi loyal et fidèle. À son anniversaire, les quelques ministres, journalistes et grands patrons étaient mêlés à la foule de ceux qui l’accompagnent depuis le début, car Thierry s’intéresse avant tout à l’humain. Il embarque les gens sans jamais les lâcher. »
Avec les années, Thierry Cotillard s’est constitué un solide réseau aussi bien business que politique. Chez les patrons, on lui connaît « une relation amicale avec pas mal de chefs d’entreprise de l’agroalimentaire » selon les mots d’un important fabricant. Il est aussi proche du publicitaire Frank Tapiro, à qui il a soumis pour avis son ébauche de programme pour prendre la tête des Mousquetaires en début d’année (comme à une poignée d’adhérents).
Parmi les élus, il connaît de longue date l’ancienne maire adjointe d’Issy-les-Moulineaux, Claire Guichard, désormais députée Renaissance de la 10e circonscription des Hauts-de-Seine. Elle ne tarit pas d’éloges sur le chef d’entreprise, qui a ouvert deux magasins sur sa commune, et répond présent pour les multiples sollicitations des associations locales, clubs sportifs et autres demandes de stage. « C’est un acteur économique essentiel de la ville, d’une grande générosité. (...) Et je pense qu’il voit plus de ministres que moi ! » plaisante-t-elle. Ces dernières années lui ont donné toutes les raisons d’en croiser. La pandémie l’a fait rencontrer Bruno le Maire à de multiples reprises, à un moment où la solidarité de tous était réclamée par l’exécutif pour faire tenir la chaîne de l’alimentation. Entre fin 2020 et début 2023, période durant laquelle il n’avait plus de mandat au sein des Mousquetaires, Thierry Cotillard a pris la présidence de Periphem, l’organisme réunissant les distributeurs autour des sujets environnementaux, techniques et énergétiques. De quoi garder la ligne ouverte avec les ministères, en pleine crise de l’énergie. Une ligne qui n’a cessé de fonctionner ces derniers mois, où il a été demandé aux enseignes de faire des efforts face à l’inflation…
Si Thierry Cotillard prêche évidemment pour sa paroisse, il n’est pas insensible à une démarche groupée, plus efficace pour défendre les intérêts de son secteur. Lors du vote de la loi Descrozaille cette année, les fournisseurs ont obtenu, au grand dam des distributeurs, une limitation des promotions sur les produits d’hygiène. Pendant que les représentants des industriels ont su avancer unis pour pousser leurs demandes, la distribution n’a pas pu afficher des rangs aussi serrés. Dans un tel contexte, Intermarché réfléchit désormais à rejoindre les rangs de la FCD, l’outil de lobbying des enseignes, pour peser plus lourd dans les débats. Il y serait a priori bien accueilli. « L’arrivée de Thierry Cotillard a fait beaucoup de bien à Intermarché et aux Mousquetaires, il a déringardisé le groupement, juge ainsi un concurrent. Quand il est parti en 2020, et que Didier Duhaupand a repris les rênes et voulu placer ses hommes, c’était un retour aux années 80… »