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Continuer la lectureLes manœuvres grossières d’un oligarque russe pour conserver ses villas de Saint-Jean-Cap-Ferrat
Acquéreur de magnifiques demeures provençales pour 91,5 millions d’euros en 2008, ce proche de Poutine fait tout pour qu’elles ne lui soient plus rattachées aujourd’hui. En vain.
Cet oligarque russe prendrait-il les limiers de Bercy pour des pigeons ? Ancien président du port de Novorossisk, Alexandre Ponomarenko est un homme d’affaires de poids, à la tête d’une fortune personnelle de 3,3 milliards d’euros en 2020 d’après le magazine Forbes. Proche de Vladimir Poutine, il compte un grand fidèle du président russe parmi ses associés, le businessman Arkady Rotenberg, et a même participé au financement du palais du cap Idokopas, personnellement utilisé par le patron du Kremlin. Une situation longtemps confortable qui lui vaut depuis l’invasion de l’Ukraine quelques déboires chez nous. Le 28 février 2022, l’Union européenne a ajouté son nom à la liste des personnes dont les fonds et ressources économiques doivent être gelés. Dans la foulée, Bruno Le Maire a annoncé que la France procéderait au « recensement complet des avoirs financiers, des biens immobiliers, des yachts, des véhicules de luxe, qui appartiendraient aux personnalités russes sous sanctions européennes ». Une sacrée tuile pour notre oligarque, heureux acquéreur de villas hors de prix à Saint-Jean-Cap-Ferrat en 2008. Alors voilà plus d’un an qu’il tente d’échapper à la saisie… De manière parfois un peu grossière, voyez plutôt.
À la fin des années 2000, c’est bien lui qui s’est offert un magnifique domaine sur la presqu’île de la Côte d’Azur, pour 91,5 millions d’euros. 1 500 mètres carrés au total, une demeure principale dotée de six chambres et quatre salles de bains, deux habitations secondaires… Sans oublier la maison de gardien, deux piscines et un terrain de tennis. Jusqu’en 2015, Alexandre Ponomarenko possédait 70 % du bien, le reste étant détenu par Natalia Rozhkova, « la mère de ses enfants » d’après les déclarations de l’oligarque au média d’investigation russe Important Stories, qui s’est intéressé au personnage. Mais il cède l’essentiel de ses parts à Madame en 2015 lors de la création de la SCI La Chabanne Project, chargée de la gestion de la villa. Pour un euro symbolique. Natalia Rozhkova détient, depuis, 95 % des parts de la société – et, par conséquent, 95 % de la villa. Alexandre Ponomarenko demeure toutefois cogérant de la SCI... jusqu’en 2022.
Car les nouvelles sanctions européennes sèment la pagaille. Dans la précipitation, Alexandre Ponomarenko démissionne dès le lendemain des annonces de ses fonctions de cogérant de La Chabanne Project. Plus de raison, donc, de voir les actifs de la société gelés, Natalia Rozhkova n’étant pas concernée par les sanctions. C’était moins une.
Quelques semaines plus tard, le 24 mars, nouvelle assemblée générale extraordinaire pour la SCI. Dans les statuts de la société, les deux cogérants ont oublié quelques détails qui dérangent. Il y est indiqué que la démission d’un gérant prend effet à l’issue de la clôture de l’exercice en cours, soit le 31 décembre. Ce qui n’arrange pas vraiment l’homme d’affaires dans sa tentative d’échapper aux sanctions européennes. Pas de problème : on change les statuts, et on supprime la mention de la fin de l’exercice, pour rendre la démission effective dès sa notification. Et dans le même temps, on change aussi les lieux de naissance des deux associés, tant qu’à faire. Mme Rozhkova n’est donc plus née à « Odessa (Russie) », comme le mentionnaient les statuts jusqu’alors, mais à « Odessa (Ukraine) ». Elle n’est plus russe mais chypriote – la politique des « passeports dorés » mise en place depuis 2007 dans l’île d’Aphrodite permet aux personnes qui investissent plus de 2,5 millions d’euros dans l’immobilier de se voir offrir la nationalité. Quant à M. Ponomarenko, alors que les statuts indiquaient qu’il était né à « Krumskaya (Russie) », il est désormais né à « Bilohorsk (Ukraine) ». Soit 300 kilomètres plus loin, en Crimée.
Malheureusement pour l’oligarque, ces tours de passe-passe n’ont pas convaincu les autorités françaises. Le 10 novembre 2022, Alexandre Ponomarenko et Natalia Rozhkova, par le biais de leur société, saisissent le juge des référés dans le but d’annuler la décision gelant leurs avoirs immobiliers. À les écouter, « dès lors que M. Ponomarenko n’est plus le gérant de la SCI depuis le 1er mars 2022, les circonstances de fait ont changé depuis la première mesure de gel visant la SCI La Chabanne Project et l’administration aurait dû abroger cette décision ». Ils font également valoir l’urgence de leur situation : la mesure de gel les empêcherait notamment de faire face à des obligations qu’ils avaient contractées pour l’entretien et la rénovation de leurs biens.
Mais le 2 décembre 2022, le juge des référés du tribunal administratif de Paris les déboute de leur demande. Selon lui, la condition d’urgence n’est pas remplie. D’abord, la société n’apporte aucune précision sur les travaux en cours et les prestataires à régler. Ensuite, Natalia Rozhkova, qui indique financer sur ses propres fonds les dépenses urgentes de la SCI, ne présente pas de difficultés financières. Après tout, elle conserve des ressources économiques « importantes » qui ne font l’objet d’aucun gel… Dans une ultime tentative, la société saisit alors le Conseil d’État, en vain : le pourvoi a été refusé le 24 juillet 2023, les arguments de La Chabanne Project n’étant pas de nature à justifier que l’instance statue sur le sujet.
Contacté, l’avocat de la société n’a pas voulu s’exprimer.